L'Archipel du chien, Philippe Claudel

Sur une île minuscule surplombée par un volcan endormi, située entre l'Europe et l'Afrique, s'est déroulée une tragédie. Et, sous les yeux du lecteur, à cause de leurs actes, de leurs silences et de leurs renoncements, chacun va y perdre son âme.


Le narrateur omniscient prévient, il est la voix, rien d'autre. Il est le témoin de ce qui a débuté un matin sur la plage de l'île et s'est terminé sur le port. Il raconte une histoire qui nous concerne et plonge dans les recoins obscurs de l'âme humaine.
"L'histoire qu'on va lire est aussi réelle que vous pouvez l'être. Elle se passe ici comme elle aurait pu se dérouler là. Il serait trop aisé de penser qu'elle a eu lieu ailleurs.Les noms des êtres qui la peuplent ont peu d'importance. On pourrait les changer. Mettre à leur place les vôtres. Vous vous ressemblez tant, sortis du même inaltérable moule".
Les personnages n'ont pas de nom car ils pourraient être nous. Ils incarnent une fonction : le Maire, le Docteur, l'Institutrice, le Curé, ceux à qui la communauté ont naturellement confiance. Or la fonction n'est pas l'homme, elle la représente, elle la revêt de l'uniforme du paraître. La fonction rassure la population et pare ce qu'il faut cacher.
"Votre égoïsme vous engraisse. Vous tournez le dos à vos frères et vous perdez votre âme. Votre nature se fermente dans l'oubli".
Ce matin là, sur la plage, l'Institutrice à la retraite fait une macabre découverte ; c'est le début d'une tragédie. Les protagonistes vont vouloir à tout prix la cacher sous couvert d'un intérêt économique futur et de l'égoïsme personnel. Que vaut la vie de trois inconnus, Nègres de surcroît comme le pense le curé, quand un Consortium doit rendre une décision prochaine sur le Projet de thermes sur l'île ?
"- Qu'est-ce qui va arriver ?
Le Maire haussa les épaules. Il cracha par terre.
- Rien, il n'arrivera rien. C'est une erreur.
- Une erreur ?
- Dans quelques semaines, tu te diras que tu as rêvé tout ça. Et si tu m'en parles, si tu me demandes quelque chose, je te dirai que je ne sais pas à quoi tu fais allusion. Tu comprends "?
Si on apprend que l'île traîne une nouvelle réputation qui entache celle du vin, des câpres et de l'huile, que vont devenir les habitants ? Ainsi, le Maire, le Docteur, le Curé et l'Institutrice  décident de se débarrasser de ce "contretemps fâcheux".
"On aurait pu croire aussi qu'ils n'avaient jamais existé. Qu'on avait rêvé dans le creux inconfortable d'une mauvaise nuit, après avoir bu trop de vin ou mangé trop de viande en sauce, des images fantastiques et macabres".
Mais le nouvel Instituteur en fonction depuis peu, témoin des événements, refuse la décision prise. Dès lors, il devient le grain de sable, l'empêcheur de tourner en rond. Même le volcan endormi, le Brau, témoigne son mécontentement : il se réveille peu à peu, refuse d'être le dernier tombeau de ces corps inconnus jetés en son sein.
 "Les morts allaient faire payer aux vivants leur indifférence. Ils avaient traité le corps de leurs frères humains comme des dépouilles animales. Ils avaient choisi le silence plutôt que la parole. Ils allaient en être puni".
Néanmoins, l'odeur, les aboiements brefs du volcan ne suffisent pas. La nature humaine n'a plus de limite quand il s'agit de préserver ce qu'elle croit bon pour elle. Le narrateur omniscient décrit alors les mécanismes de défense de chacun, le jusqu'au boutisme de tous pour préserver leurs intérêts. L'Instituteur servira d'appât...

Philippe Claudel offre un roman implacable sur Nous, les Autres, et notre capacité à mettre sous silence des drames dont on a décidé qu'ils ne nous concernaient pas.
Le plus difficile est de voir ce qui se passe sous nos yeux paraît-il. L'Archipel du chien en est la preuve. Construit comme une véritable tragédie, la narration n'offre aucun répit au lecteur. L'effet de distanciation donnée par l'absence de noms des protagonistes ne fait que renforcer notre intérêt. Claudel veut que le lecteur s'identifie à chacun des personnages afin de mieux comprendre son raisonnement, l'absoudre ou l'accuser.
Au fond de notre canapé, à lire tranquillement cette histoire, nous sommes tous naturellement l'Instituteur. Vraiment ? Et c'est là tout l'intérêt de ce roman.

Ed. Stock, mars 2018, 288 pages, 19.50€

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