Ayacucho, Alfredo Pita

En 1991, Vicente se rend au Pérou à Ayacucho où non loin, en 1983, des collègues journalistes ont été tués par le Sentier Lumineux. Avec l'aide de deux amis il mène sa propre enquête


Bizarrement, lorsque Vicente arrive à Ayacucho, il pense que la ville porte mal son nom. Celle qui signifie le recoin des morts en langue quechua semble être un lieu paisible et discret. On a du mal à croire que les montagnes alentours abritent tant de drames.
"Me voici à Ayacucho, au milieu d'une implacable guerre souterraine qui dévaste la région et dont je n'ai pas aperçu le moindre signe pour le moment, ce qui est normal, je viens d'arriver".
Et pourtant les assassinats n'ont pas cessé depuis 1983. Pis, le conflit s'est transformé en véritable guerre entre l'armée et le Sentier Lumineux, dans lequel l'Eglise s'est incrustée, comme lui expliquent ses amis Luis et Max, habitants d'Ayacucho et journalistes sous surveillance.
"Les militants du Sentier voulaient faire table rase de toutes ces idées et de l'ordre imposée par Lima et l'Occident. Leur but était de faire entrer le Pérou dans un avenir radieux et asiatique, dans un monde improbable, rouge, uniforme, discipliné, obéissant, archaïque et moderne en même temps".
Quand Vicente réussit à rencontrer Monseigneur Crispin, il comprend vite que ce dernier ne lui dit pas tout, et sous couvert de religion, couvre les exactions qui ont lieux dans les villages montagnards. Des familles entières de villageois ont été abattus froidement sous prétexte qu'il se trouvait au milieu des combats entre les deux armées ou en guise de représailles. La cousine de Luis a survécu à l'une de ces exactions où elle y a perdu sa famille entière. Pour se venger, elle a réussi à être dans les petits papiers de ceux qui tirent les ficelles et informe son cousin au péril de sa sécurité.

Vicente est lui aussi surveillé. Les espions sont partout et les habitants d'Ayacucho sont très -trop ?- discrets et taiseux. N'empêche qu'il affectionne ses entretiens avec le Père Heredia, un espagnol comme lui, qui lui fournit au fur et à mesure un autre regard sur les événements et l'attitude de chacun des protagonistes. L'Eglise a certes sa part de responsabilité mais les autres ne sont pas non plus innocents...


Luis, Max et Vicente s'enfoncent de pus en plus dans cette guerre sale et obscure, dans laquelle on ne retrouve jamais les corps  des suppliciés. Et si eux aussi étaient les futures victimes de cet engrenage infernal ?

Ayacucho doit être considéré davantage comme une chronique journalistique plutôt qu'un roman inspiré des événements dramatiques survenus au Pérou. Les redondances, les pauses narratives, l'enquête parfois laborieuse des personnages témoignent des pistes suivies, de l'enquête rigoureuse rendue difficile par le silence de tous et l'absence matérielle de preuves.
Mais les faits sont là et Alfredo Pita a écrit ce livre pour que personne n'oublie les responsabilités de chacun, y compris au plus haut sommet de l'état.


Ed. Métailié, mars 2018, traduit de l'espagnol (Pérou) par René Solis, 384 pages, 22€
Titre original : El Rincon de los muertos

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