Après la fin, Sarah Moss

Après la fin est le roman d'une famille confrontée à un incident dramatique quoique temporaire. Chronique familiale racontée par le père, le lecteur plonge dans les secrets, les regrets et les contradictions d'un homme sur qui tout repose.

"Il était une fois une fille intelligente. Elle vivait avec son père, sa mère et sa petite sœur, dans une ville au centre de l'Angleterre. (...)
Il était une fois un corps qui faisait une erreur et causait sa propre perte. Et le médecin ne savait pas pourquoi, mais il savait en revanche que cet événement, cet incident, était susceptible de se reproduire".
Cela aurait pu être le roman d'une "renaissance", celle de Miriam après son arrêt cardiaque de quatre minutes et son retour miraculeux à la vie, mais l'auteur a préféré s'attarder sur les conséquences familiales de cet incident dramatique et les bouleversements qui en découlent.
C'est à travers le narrateur incarné par le père, Adam, que le lecteur accompagne la famille Godschmidt qui doit vivre désormais avec une épée de Damoclès au-dessus de leur tête : la possibilité que Miriam réitère un arrêt cardiaque. Brusquement, les parents se sont rendus compte que leurs enfants n'étaient pas immortels, qu'ils pouvaient survivre à eux, que le sentiment de perte incommensurable n'était pas qu' un sentiment diffus impossible à envisager. Pour Emma, la mère, la mort n'est pas un concept, elle est une réalité qui parfois traverse sa carrière de médecin. Pour Adam, la mort s'incarne dans le visage de sa mère, disparue après une sortie en mer.
Avant l'hospitalisation de Miriam, Adam gérait en main de maître les emplois du temps de sa femme et de ses filles, n'oubliant jamais d'être aux petits soins pour la dernière, Rose, qui est a un âge où la curiosité demande beaucoup d'attention. Ce choix d'être un père au foyer était plutôt bien assumé, même si de temps en temps il pouvait regretter d'avoir mis de côté sa carrière universitaire; Or, depuis l'accident de son aînée, rien ne va plus. Alors qu'Emma se jette à corps perdu dans le travail, Adam, bouleversé par ce qu'il vient de vivre, n'arrive plus à juguler ses doutes, ses appréhensions, ses colères.
"Sincèrement,  je crois qu'elle trouve plus facile d'être au travail que d'être à la maison. Plus facile d'accomplir les tâches d'une liste qui s'allonge en permanence que de s'asseoir dans une pièce et parler avec son mari et ses filles".
Il en éprouve du ressentiment envers celle qu'il a épousée et de l'agacement envers ses filles. Tout cela reste dans l'ordre de l'intime, du non-dit, mais c'est une véritable tempête qui souffle dans le crâne du narrateur.
En contre partie, pour éviter de basculer complètement et afin de juguler ses angoisses, Adam reprend ses recherches universitaires sur le bombardement de la petite ville de Coventry et la reconstruction qui s'ensuivit de la cathédrale, véritable pause narrative dans le déroulement des événéments.

"Mon idée de la normalité s'appuie sur la priorité de l'amour par rapport au travail".
Confronté à la possibilité du pire, Adam a changé, simplement il cherche une solution pour s'adapter au mieux et retrouver sa sérénité perdu.
"Non, j'avais décidé d'arrêter de m'énerver, décidé de transformer l'état d'urgence en état de grâce. Elle est vivante, elle est toujours intelligente et courageuse, ses facultés sont intactes malgré quatre minutes d'hypoxie, on a eu une chance infime".

Après la fin est la prise de conscience d'un couple que le bonheur est éphémère ; la perte n'est jamais très loin et peut survenir à tout moment. Cette prise de conscience s'accompagne de sentiments contradictoires que Sarah Moss décrit avec justesse. Adam en est submergé et ce débordement d'émotions lui vaut parfois le malaise de se sentir un mauvais père et un mari imparfait. Le lecteur se rend compte qu'il a affaire à un narrateur à la fois égoïste et dévoué, charmant et angoissé, perdu et calculateur. Finalement, lorsque la mort s'installe - même brièvement - dans un foyer, elle bouleverse ses membres de fond en comble.
Sarah Moss a écrit la chronique touchante et terriblement humaine d'une famille qui nous ressemble confrontée à la possibilité du drame.

Ed. Actes Sud, mars 2018, traduit de l'anglais (GB) par Laure Manceau, 416 pages, 23€

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