Les soeurs de Fall River, Sarah Schmidt

Qui a bien pu tué de sang froid à coups de hache, Abby et Andrew Borden, couple de bourgeois de Fall River en cette matinée du 04 août 1892 ? Surtout que les issues de la maison étaient fermées à clé, vieille habitude de la maison ...


C'est Lizzie Borden , la seconde fille d'Andrew qui a trouvé le corps de son père dans le salon. Étrangement, la situation la laisse froide, comme si elle se sentait extérieures aux événements atroces qui viennent d'avoir lieu chez elle. Forcément, elle devient vite suspecte aux yeux des gens, même si le médecin de famille a décidé de la droguer un peu pour qu'elle puisse tenir le choc.
C'est vrai que certains de ses propos son incohérents, et puis la bonne de la maison, Bridget, soutient que Lizzie a de temps en temps un comportement border line.
"Je ne suis pas certaine. J'étais dehors, et quand je suis rentrée, il était blessé. Bridget était à l'étage. Et maintenant il est mort".
 Avant les faits, Abby, Andrew et Bridget ont été en proie à une crise de foie mémorable, ce qui a fait rire la jeune fille, comme si elle eût quelque chose à voir avec les symptômes apparus subitement.

A force de fouiller dans le passé, on se rend compte que Lizzie n'entretenait pas d'excellents rapports avec sa belle mère et son père ; qui plus est, sa sœur Emma, est partie quelques jours chez une amie, histoire de souffler un peu des caprices de Lizzie.
Femme enfant capricieuse, il faut que son petit monde tourne autour d'elle, et par les ouïes dires de son oncle John, elle se persuade que son père a l'intention de déshériter ses filles au profit de sa seconde épouse. En voilà un de mobile ! Encore faut-il avoir le cœur bien accroché pour tuer ses parents à coups de hache...
"Ce n'était plus un homme, c'était une bouillie. J'imaginais papa sur cette table, tout écrabouillé lui aussi. Et la colère qu'il faudrait que je déploie pour accomplir une chose pareille".
Pourtant son entourage a tenté plusieurs fois de la remettre sur le droit chemin en lui conseillant d'enfin prendre sa vie en main, mais pour Lizzie, ces conseils étaient autant d'attaques larvées à son encontre. "Malheureusement, la vie prend parfois de tristes chemins. On n'a pas toujours ce qu'on veut quand on veut. Tu verras, un jour tu comprendras". Quand Abby a osé lui asséner ces paroles, La jeune femme a décidé de ne plus la considérer comme sa belle-mère. Quant à son père, impossible de ne pas éprouver envers lui un sentiment de rejet.


Les réflexions de Lizzie du genre "Personne ne peut comprendre"ou"Je ne suis plus très sûre" alertent sa sœur Emma revenue dans la demeure familiale. Elle aussi en a gros sur le cœur, bien consciente qu'elle a ratée sa vie à cause de la cadette.
"A une époque de ma vie, je croyais encore que j'avais ma place dans ce monde, que je méritais mieux que le destin d'une jeune fille ordinaire car j'étais capable d'imaginer une existence loin de Fall River, loin de la vie de famille".
Son cœur tremble, car elle culpabilise de croire que Lizzie est impliquée dans cette tuerie sanglante. Cette dernière ne croit-elle pas que la mort de ses parents lui ouvrira enfin les portes de la liberté, portes qu'elle a elle-même cloîtrées sans le reconnaître vraiment ?
"J'attends le bon moment pour devenir moi-même. Après, tout sera différent, tu verras".
Et si finalement c'était l'oncle John qui aurait eu pour idée d'éliminer son beau-frère ?
Au delà de l'aspect purement factuel du fait divers, Sarah Schmidt s'est penchée sur le fonctionnement d'une famille recomposée à  la fin du dix-neuvième siècle avec ce que cela implique de non-dits, de traîtrises et de petites vengeances.
Dans Les Sœurs de Fall River, c'est au lecteur de se forger une opinion sur la réelle culpabilité de Lizzie. Victime ou manipulatrice? Pauvre fille ou esprit retors ? Tous les protagonistes de l'affaire pourraient avoir leur part de responsabilité ; de ce fait, il n'est pas illégitime de croire qu'une tiers personne employée pour éliminer le couple n'eût pas été recrutée.
Dès lors, ce roman devient fascinant sur bien des points, pointant du doigt la relation ambiguë entre les deux sœurs, le mobile possible et multiple du crime, ainsi que la vaste question d’aspiration à la liberté et à l'indépendance vainement recherchées par les deux filles, enfermées dans la bienséance de leur siècle.


Ed. Rivages, mars 2018, traduit de l'anglais (Australie) par Mathilde Bach, 444 pages, 23€
Titre original : See What I Have Done

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