L'Oubli, Philippe Forest

En 2016, Philippe Forest nous offrait Crue, un roman où le narrateur était le témoin d'une crue exceptionnelle et subissait la disparition des choses et des gens. Dans L'Oubli, le narrateur (est-il le même ?) fait face à l'oubli des mots et de ses souvenirs.

Un matin, un homme se réveille persuadé d'avoir oublié un mot dans son sommeil. Forcément, il ne sait pas quel est ce mot car sinon cette sensation d'oubli qui l'assaille n'existerait pas, mais il sent que ce mot disparu est le point de départ d'autres oublis qui, avec le temps, s'accumuleront et le laisseront vide.
"Moi, s'il m'avait fallu situer l'impression étrange que j'éprouvais, j'aurais plutôt juré que le mot que j'avais perdu se trouvait bien plus profond : quelque part derrière mes yeux, au niveau de mes oreilles, pas très loin de la paroi la plus reculée de mon crâne".

Le narrateur décide alors de s'éloigner de son quotidien. Une rupture récente et la fin d'un travail lui permettent de prendre le large sans inquiéter personne. Il s'installe alors sur l'île au fées, éloignée de tout, sur laquelle il va prendre goût à la solitude et à la photographie. Prendre le même paysage, jour après jour, devient une obsession, au même point que de retrouver le mot qu'il a perdu. Peu à peu, les murs de sa chambre aux murs blancs se remplissent de sa lubie, modèle figé de l'unique peinture de la pièce laissée par l'ancien locataire, un peintre disparu du jour au lendemain.

Au fur et à mesure que les mots s'éloignent de lui - mais peut-on parler d'une maladie, de l'aphasie léthologique dont parlent les neurologues ? - les souvenirs disparaissent. Le narrateur vit dans l'instant, n'appréhende plus la complexité du réel, choisit même de rompre sa solitude en acceptant de se rendre de temps en temps dans la minuscule librairie de sa propriétaire. La lecture lui permet de capturer les mots et leurs sens, de reculer l'inéluctable déliquescence de son vocabulaire.
" Je décrivais le vide. Et un autre vide est venu qui s'est substitué à lui. Il a l'apparence du paysage dont je parlais. Une vaste étendue de blanc qui ressemble aussi bien, disais-je, à une plage qu'à un désert".

Gustave Courbet, L'Immensité (1869)
A force d'observer l'horizon capturé par ses photographies, il se rend compte qu'il a figé dans l'instant une forme humaine confondue d'abord avec les chimères de la brume et des vagues. Sur la plage, la forme se concrétise sous l'apparence d'une femme qui, chaque jour, enveloppée dans sa combinaison, nage dans l'océan. Cette rencontre met fin à son obsession pour la photographie mais encourage sa curiosité. Qu'est-devenu le peintre qui logeait chez lui avant lui ? Justement la nageuse l'a bien connu et lui raconte des souvenirs que le narrateur semble connaître. 
"Un événement survient et tout ce qui l'a précédé paraît alors n'avoir jamais eu d'autre raison d'être que de conduire jusqu'à lui".
Dès lors, un habile dédoublement de l'histoire se met en place, mettant le lecteur en quête d'une vérité qu'il pressentait déjà : n'est-on pas en présence d'un seul et même homme qui a finalement oublié qui il était ?

La prose de Philippe Forest est construite, exigeante. Chaque mot est pesé, le vocabulaire est précis. C'est la richesse du lexique qui porte les personnages et leur donne une dimension et une profondeur inattendues. L'Oubli est un roman qui raconte la disparition d'une vie au profit d'une nouvelle existence. Le récit fait honneur aux petits riens de l'existence qui en font sa richesse, et à partir d'un simple fait que tout à chacun a vécu un jour, part dans une fiction qui devient une quête de la mémoire.
"Chacun a fait ce genre d'expérience. Elle vous donne le sentiment absurde qu'existe une sorte d'univers parallèle qui, par une porte dérobée, communique invisiblement avec notre monde et à l'intérieur duquel, comiquement, tout disparaît comme sous l'action d'un esprit malin".
Finalement, ce mot oublié qui est le point de départ de tout n'est-il pas le titre du roman ? Philippe Forest propose alors une nouvelle définition originale du nom commun oubli, et rend hommage à la richesse et la précision de la langue française.

Ed. Gallimard, janvier 2018, collection Blanche, 240 pages, 19€

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