Le Serpent de l'Essex, Sarah Perry

A l'aube du vingtième siècle, le Royaume-Uni est en proie à des conflits sociaux pointant du doigt l'insalubrité des logements ouvriers, les loyers toujours plus chers, et les conditions de travail toujours plus pénibles. Mais ce sont aussi les années où on s'extasie des découvertes fossiles de dinosaures sur les côtes anglaises, et où on s'abreuve de légendes farfelues que le moindre événement étrange nourrit.


La vie commence enfin pour Cora Seaborne, jeune veuve et maman, pétrie de sciences nouvelles, que la perversité de son mari associée à une vie sociale truquée étouffait. A défaut d'avoir su créer des liens avec son fils Françis, enfant étrange, introverti et collectionneur de tout et n'importe quoi, elle a su trouver du réconfort amical auprès de Martha, sa dame de compagnie et fervente féministe, et de Luke Garrett, jeune chirurgien secrètement amoureux d'elle.

Le veuvage lui permet de quitter enfin la capitale londonienne pour se rendre à la campagne, plus précisément dans l'Essex où son goût pour la recherche de fossiles saura être assouvi. Habillée comme un homme, d'une beauté assez sauvage, Cora profite de son charme naturel et de ses relations pour être logée à Aldwinter chez le pasteur William Ransome et sa famille. Homme de religion, il a du mal à trouver une explication divine aux rumeurs persistantes qui courent au village. Depuis la découverte d'un cadavre dans la Blackwater et la disparition inquiétante de l'amie de sa petite fille, les villageois murmurent le retour du Serpent de l'Essex, lointain cousin de Nessie dans le Loch Ness, libéré grâce à un séisme après deux cents ans d'hibernation.
"Une mise en garde clouée à un chêne ou un poteau : ÉTRANGE NOUVELLE , disait-elle, d'un serpent monstrueux aux yeux semblables à ceux d'un mouton, sorti des eaux de l'Essex et  arrivé dans les bois de bouleaux et sur les terrains communaux !"
L'histoire attire Cora car elle associe à la fois croyances superstitieuses, sciences et enquête. Cela lui permet aussi de se lier d'amitié avec le pasteur qui, au fil du temps, découvre que ses sentiments pour sa jeune invitée dépasse l'amitié.

Dès lors une question insistante se pose : le Serpent n'est-il ps revenu pour punir les villageois de leurs pêchés et les prévenir d'une prochaine apocalypse ?

Au delà de la légende somme toute conventionnelle du Serpent de l'Essex, le roman repose essentiellement sur le portrait de Cora, femme épanouie et libérée des carcans sociaux, assumant non seulement son apparence négligée et si follement attirant, et son jeu mi-naïf mi-calculé avec les
hommes pour obtenir ce qu'elle souhaite. Parce qu'elle a décidé d'accorder sa confiance à la science, elle a renié depuis longtemps sa foi et cette dernière ne peut en aucun cas constituer un obstacle à ses recherches.
Le pasteur William Ransome est un personnage troublant. Bon père de famille et mari aimant, il est néanmoins attiré par Cora et tout ce qu'elle incarne, c'est à dire l'antithèse de ce qu'il défend. C'est le grand paradoxe de ce duo qui, lorsqu'ils sont loin l'un de l'autre, reste en contact par lettres. Quant à Stella, l'épouse du pasteur, elle est "le chaînon manquant" entre le rationnel et l'étrange. A cause de sa grave maladie, elle est en proie à des hallucinations et va résoudre sans s'en apercevoir le mystère du serpent légendaire.
Le Serpent de l'Essex est un roman agréable tant par son intrigue que par la force et l'amplitude de ses personnages qui, jusqu'à l'épilogue, range au second rang la légende du monstre qui aurait peut être méritée une meilleure attention.

The Essex Serpent, Ed. Christian Bourgois, janvier 2018, 384 pages, 20€
Traduit de l'anglais (GB) par Christine Laferrière.

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