LaRose, Louise Erdrich

Ce roman intense et flamboyant raconte comment deux familles se partagent un enfant afin d'éloigner leur malheur commun suite à un accident. Traditions ancestrales des indiens Ojibwé obligent, les différents personnages sont reliés malgré eux par un grand tout qui les dépasse sauf pour La Rose, petit garçon de cinq ans,  au cœur même de ce récit captivant.

Parce qu'il ne veut pas renoncer à la tradition de tuer un cerf dans l'année pour nourrir sa famille, Landreaux arme son fusil, vise l'animal et tire. Mais il voit la bête fuir. A la place il a tué par accident le petit Dusty, le fils de ses voisins et amis, Peter et Nola. Cette dernière est la demi-soeur d'Emmaline, l'épouse de Landreaux. Après la sidération et la confirmation que la mort est bien accidentelle, les deux familles sont envahies de chagrin. Rempli de culpabilité, Landreaux ne voit pas d'autre solution que de donner LaRose, son dernier né, du même âge que Dusty, en compensation traditionnelle et illusoire d'une absence éternelle. 
"Notre fils sera votre fils".

Au fil du temps, même si La Rose a pris l'habitude de sa nouvelle famille, Landreaux et Emmaline n'arrivent pas à gérer le manque. La mère flotte sans cesse dans une semi-conscience du désastre, en croyant avoir perdu son statut maternel.
"Il semblait flotter loin d'elle sur un radeau de frêles brindilles. Où était-ce un rêve"?
Car LaRose est un être à part, comme toutes les LaRose avant lui (le prénom est mixte) capable de sentir les fantômes, de quitter son corps, et doté d'un rayonnement intérieur exceptionnel.
"Mirage. Ombanitemagad. C'était le nom que recevait chaque LaRose. Le premier nom de la famille de Vison. Il le protégeait de l'inconnu, de ce que l'accident avait libéré. Il arrive que ce genre d'énergie - le chaos, la malchance - s'échappe dans le monde et ne cesse d'enfanter et d'enfanter encore. La poisse s'arrête rarement après un tel événement. Tous les indiens le savent. Y mettre fin rapidement exige de grands efforts, ce pourquoi LaRose avait été envoyé".
"Chez ces LaRose existe une tendance commune à pouvoir comme survoler la terre. Les LaRose sont capables de le faire des heures entières, pourvu que pour les soutenir on chante les chants appropriés en s'accompagnant au tambour".
Une garde alternée est décidée par les deux couples. Chaque adulte, chaque frère et sœur se raccroche à ce petit être pour avancer, se confier, grandir ou se sentir mieux. Pourtant bien intégrés dans la société, Louise Erdrich décrit des hommes et des femmes qui luttent contre leurs penchants suicidaires, toxicomanes, amoureux. Et au milieu d'eux, la figure du prêtre, personnage touchant car humain, qui, lorsqu'ils ne recueille pas les confessions de sa communauté, lutte contre ses faiblesses en courant.
Il a fallu la perte d'un enfant pour que chacun se repositionne intérieurement et fasse le point. Louise Erdrich est une formidable conteuse ; elle intègre naturellement les coutumes et les récits Ojibwé à son propre roman, lui donnant ainsi une dimension et une force inattendues. Ainsi, LaRose devient un être transcendant, vieux d'une sagesse de deux siècles et qui, par sa seule présence, réussit à faire vivre son entourage avec les chagrins, les regrets et les remords de l'existence.
De par cette profondeur, LaRose est sans conteste un des meilleurs romans de l'auteure.

Traduit de l'anglais (USA) par Isabelle Reinharez
Titre anglais éponyme
Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique, janvier 2018, 528 pages, 24€

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