A part ça (24) Le chaînon manquant

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...


A cinquante-six ans d'intervalle et à cheval sur deux siècles, ces deux romans traitent de l'animalité de l'Homme et de sa nature profonde en utilisant les codes de la science-fiction pour dépeindre les problèmes sociaux de l'époque.

Depuis la théorie de Darwin, on considère que l'Homme est au sommet d'un long arrangement de l'espèce. Du singe, notre lointain ancêtre, nous avons gardé des gènes communs mais très peu de ressemblances physiques. Or, si on s'attache à ce postulat, rien ne justifie que nous soyons d'une espèce différente. Dès lors, nous sommes devenus des animaux dotés d'une réflexion (puisque nous enterrons nos morts) ayant relégué l'instinct à nos plus vils comportements, et ayant inventé le concept de religion pour expliquer et justifier ce que nous sommes incapables de prouver...

Le docteur Moreau inventé par Wells fait office de savant fou, isolé sur une île déserte paradisiaque, qui tente, au fur et à mesure de ses expériences ignobles de vivisection, de se substituer à Dieu. Car, selon Moreau, si l'Homme descend bien du singe comme le prétend Darwin, il est possible de créer des créature hybrides qu'on pourra ensuite humaniser et pourquoi pas soumettre. 
"Les créatures que j'avais vues n'étaient pas des hommes, n'avaient jamais été des hommes. C'étaient des animaux - des animaux humanisés - triomphe de la vivisection."
C'est aussi le constat fait par une entreprise Fermière après la découverte de créatures quadrumanes en Papouasie par une équipe d'anthropologues et d'un journaliste Douglas Templemore, incapables de trancher sur leur nature humaine ou non, raconté par Vercors dans Les Animaux dénaturés. 

"- Les opinions sont partagées.
- Partagées ! Sur quoi, partagées ? Quelles opinions ?
- Celles des principaux anthropologues, sur l'espèce à laquelle appartient le Paranthropus. C'est une espèce intermédiaire : hommes ou singes ? Ils ressemblent aux deux".

Mélanger des espèces oui, mais à des fins justifiant la supériorité de l'Homme sur l'animal. 

Dans l'île du Docteur Moreau, c'est la religion qui assure la cohérence du groupe d'hybrides. Ils obéissent à une série de Lois qui, lorsqu'ils les transgressent, les déshumanise.
 "Auparavant, elles étaient des bêtes, aux instincts adaptés normalement aux conditions extérieures, heureuses comme des êtres vivants peuvent l'être. Maintenant elles trébuchaient dans les entraves de l'humanité, vivaient dans une crainte perpétuelle, gênées par une loi qu'elles ne comprenaient pas ; leur simulacre d'existence humaine, commencée dans une agonie, était une longue lutte intérieure, une longue terreur de Moreau - et pourquoi ?"
Chez Vercors, la réflexion est plus complexe, car la notion de religion et de croyances en gris-gris déterminera ou non le véritable statut de l'espèce découverte. Car même si les tropis emmènent au loin ses morts, il n'en reste pas moins un groupe peu structuré, ressemblant davantage aux singes et régis semble-t-il par l'instinct.Ainsi, la loi de la jungle met fin à l'humanisation possible de créatures.

Alors que Moreau vise l'hybridation parfaite entre l'Homme et la race animale, Douglas est le donneur d'une série de fécondations artificielles de femelles tropis, visant ainsi à sauver ces créatures d'un futur esclavage. Mais la mise à mort volontaire du fruit du mélange lui vaut un procès pour assassinat !
Pendrick, témoin oculaire des œuvres de Moreau et de son second Montgoméry reste l’œil objectif du roman. Son esprit scientifique et rationnel lui permet d'appréhender avec discernement les monstres créés et de pointer du doigt les arguments des deux savants. En cela, il est le pendant de Douglas, persuadés tous les deux de la véracité de la théorie darwinienne et fervents défenseurs de la supériorité de l'Homme sur l'animal grâce à notre capacité de réflexion et au concept d'une âme.

Les Animaux dénaturés, écrit en 1952, use de l'humour et du décalage pour dénoncer des croyances aberrantes à propos de notre nature véritable et de notre facilité à vouloir exploiter à des fins douteuses des découvertes exceptionnelles. L'île du Docteur Moreau, écrit en 1896, ressemble plus à une parenthèse violente ou un cauchemar éveillé qui prouve bien que science sans conscience n'est que ruine de l'âme (Rabelais), et que la victoire animale sur le genre humain met en pièces, selon Wells, la théorie darwinesque.
Ces deux romans de science-fiction proposent des approches différentes mais néanmoins complémentaires sur une réflexion commune : qui sommes-nous réellement ? A nous lecteurs de créer une véritable définition de l'Homme à partir de ces lectures .


Posts les plus consultés de ce blog

La Toile du paradis, Harada Maha

RUE DES ALBUMS (138) Mon petit papa fait des cauchemars, Hanieh Delecroix et Thomas Baas

FRAGMENTS DE VACANCES