La disparition de Josef Mengele, Olivier Guez



Comment une des pires figures de la seconde guerre mondiale a-t-il pu ne jamais être jugé et mourir en 1979 sur une plage du Brésil ? 


" Injecter, mesurer, saigner ; découper, assassiner, autopsier : à sa disposition, un zoo d’enfants cobayes afin de percer les secrets de la gémellité, de produire des surhommes et de rendre les Allemandes plus fécondes pour peupler un jour de paysans soldats les territoires de l’Est arrachés aux Slaves et défendre la race nordique. Gardien de la pureté de la race et alchimiste de l’homme nouveau : une formidable carrière universitaire et la reconnaissance du Reich victorieux le guettaient après guerre.
Du sang pour le sol, sa folle ambition, le grand dessein d’Heinrich Himmler, son chef suprême.
Auschwitz, mai 1943 – janvier 1945.
Gregor est l’ange de la mort, le docteur Josef Mengele".

Josef Mengele, médecin en chef du camp d'extermination d'Auschwitz, SS convaincu, accueillant les déportés sur la rampe en sifflotant un air d'opéra, faisant "son marché" de cobayes avant que les déportés ne soient envoyés dans les douches. Mengele n'a jamais soigné ni guéri personne ; son truc à lui c'était de découvrir le secret de la gémellité. Il a bafoué le serment d’Hippocrate mais pleura comme un gosse quand, pendant son exil, il apprit que son pays lui retirait ses diplômes de médecin....
Obsédé par sa peau, il refusa d'être tatoué comme les autres SS et c'est ce qui le sauva lors de la libération du camp. Grâce à l'argent familial (son père est propriétaire d'une marque d'engins agricoles), il se fait oublier quelque temps dans des fermes où il travaille comme ouvrier, en attendant d'obtenir de faux papiers pour fuir vers l'Argentine.
L'Amérique du Sud, terre promise du Troisième Reich... Il existe même des cercles secrets qui impriment des revues confidentielles portant allégeance aux idées nazies. Même s'il y a reconstruit une nouvelle vie bien discrète, Mengele croit encore aux idéaux du Reich, il a donc besoin de fréquenter des gens qui partagent ses idées nauséabondes. Quand il faudra quitter l'Argentine après la fin du régime péroniste, il pourra compter sur ses nouveaux amis, le cercle Dürer ...
"Son hôte se révèle précieux : Malbranc, l’ancien espion nazi qui a caché des émetteurs radio et acheté des armes pendant la guerre, est un pilier de la nazi society de Buenos Aires. Chez lui passent régulièrement Karl Klingenfuss, ancien diplomate de haut rang du département juif du ministère des Affaires étrangères, le grand Bubi (Ludolf von Alvensleben), condamné à mort par contumace en Pologne, ex-adjudant chef d’Himmler et ami d’Herbert von Karajan, et Constantin von Neurath, le fils d’un ancien ministre des Affaires étrangères d’Hitler. Fritsch et Sassen viennent jouer au poker, accompagnés d’un architecte passionné de musique et de littérature classiques allemandes, Frederico Haase, qui porte un œillet à sa boutonnière et s’entiche de Gregor.
De cryptes en passages secrets, Gregor a trouvé sa voie dans le labyrinthe portègne".
Olivier Guez ne nous épargne rien de la petite vie de "cet homme nouveau" qui ne regrette pas les crimes commis en Allemagne, faits au nom de la science croit-il. La froideur de son récit rejoint le caractère implacable de cet homme qui ne souffre pas qu'on lui résiste et qui, jusqu'au bout, aura une haute opinion de sa personne. Extrêmement bien documenté, le récit nous fait découvrir une Amérique du Sud d'après guerre, nouvel eldorado de monstres, pendant que l'Allemagne se reconstruit et que le Mossad israélien tente de retrouver les responsables nazis.
"Début mai, l’opération Attila entre dans sa phase active avec l’arrivée des commandos du Mossad à Buenos Aires. Harel a glissé dans ses bagages le dossier codé de Mengele. Le 11, comme prévu, Eichmann est enlevé. Dans la planque où ils l’ont séquestré, les agents israéliens le harcèlent : connaît-il Mengele ? Où se cache-t-il ? À quoi ressemble-t-il aujourd’hui ? Quelles sont ses habitudes à Buenos Aires ? Qui fréquente-t-il ? « Eichmann, où est Mengele ? » Le nazi reste de marbre. Malgré leurs différends, le mépris qu’il lui voue, il refuse de trahir son camarade : « Mon honneur s’appelle fidélité. » Les Israéliens persévèrent, promettent, menacent, insistent, et enfin Eichmann lâche l’adresse de la pension à Vicente López".

A partir des témoignages recueillis sur le comportement et le caractère de Mengele, Guez construit un homme, certes relevant de la fiction, mais dont les réactions restent vraisemblables. Car si Mengele a bénéficié des dysfonctionnements du Mossad et d'une chance incroyable, la fin de sa vie ne fut pas aussi tranquille qu'il l'espérait.
"À l’aube d’un clair matin d’octobre, Krug et Rudel le conduisent en jeep à la frontière brésilienne. Lorsque l’immense gaillard lui crie que sa guerre n’est pas finie, Mengele ne se retourne pas, il s’enfonce dans les replis émeraude de la jungle.
 Le voilà livré à la malédiction de Caïn, le premier meurtrier de l’humanité : errant et fugitif sur la terre, celui qui le rencontrera le tuera".
Un brin paranoïaque, trop nerveux, lâché par ses contacts, l'auteur nous montre un homme isolé, malade, s'entourant de chiens, construisant une tour de guet, en proie à des cauchemars récurrents et incapable de s'établir à un endroit de façon pérenne.  Il reste néanmoins le manipulateur égocentrique qu'il a toujours été. Certes, on aurait tendance à dire "bien fait" en lisant cela, mais quand on nous rappelle au détour d'une page les horreurs commises par cet homme, on se dit que finalement ses tourments restent "légers" au regard du reste...

La Disparition de Josef Mengele est un roman essentiel non seulement par le contenu historiographique et sérieux de l'ensemble, mais aussi par l'approche fictionnelle du texte. Olivier Guez prouve que tout sujet peut être traité, et que même les pires monstres de l'Histoire peuvent devenir des personnages à défaut d'être des héros de roman. Ainsi, la fiction colmate les blancs de l'Histoire et nous permet de mieux cerner tous les chaînons qui ont permis la fuite d'un homme qui ne mérite pas qu'on le désigne ainsi.
"Puissent-ils rester loin de nous, les songes et les chimères de la nuit".

 Ed. Grasset, août 2017, 240 pages, 18.50€
Prix Renaudot 2017

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