LE VILLAGE (6) Le Fléau





Depuis que la mairie a installé des caméras à des endroits stratégiques du Village, quelques uns se sentent pousser des ailes.
La décision avait été prise en commission de sécurité pour endiguer le fléau de la jeunesse, car dans le Village chaque jeune est un délinquant potentiel. Grâce aux caméras, fini les rassemblements impromptus, fini les parties de foot improvisées, fini d’écouter de la musique sur le petit parking du cimetière !
Mais ce que le premier édile n’avait pas mesuré, c’est que certains de ses adjoints et de ses administrés prennent des initiatives. Donnez un peu de pouvoir à un imbécile et il se transforme en shérif.
C’est ainsi que la voiture d’un des adjoints se transforma en voiture de police improvisée. A défaut du sigle Police Nationale, on trouve sur le pare- brise, bien en évidence, le macaron d’adjoint gros comme le poing. Impossible de dire à cette personne que ce signe extérieur de fonction ne sert à rien, elle vous répondra, « je suis adjoint, je suis la loi ». Et quand on se sent investi d’une mission – et quelle mission ! – on a forcément besoin de femmes et d’hommes de confiance, des rapporteurs susceptibles d’informer la mairie des derniers exploits du fléau jeune : jeux de vélo sur les parkings publics, jeux de ballon contre le mur de la salle des fêtes, cache-cache dans la rue…

Alors un long travail de sape commença.
Ce furent d’abord des rondes à toute heure du jour à interpeller les enfants et leur interdire de s’asseoir sur les escaliers de l’école, ou de jouer dans la rue. Puis, commencèrent les réflexions, les insultes pour bien montrer que, face à l’incarnation présumée de la loi, on ne peut rien faire. Alors, un quartier du Village se transforma en zone surveillée. Il ne manquait plus qu’un couvre-feu soit instauré pour que la victoire fut totale. Les voisins des gamins, des gens paisibles qui les ont vus parfois grandir sont devenus des « personnes référentes auprès de la mairie pour rapporter les faits de délinquance ». Ni carte professionnelle, ni badge, ni véritable fonction, juste le sentiment d’être dans son droit et de le faire valoir.

Un jour, en commission de sécurité, qui au fil du temps, avait lieu au moins une fois par semaine, une « référente » indiqua qu’il serait peut-être temps de placer dans la rue et sur le parking un panneau INTERDIT AUX ENFANTS. Malgré le silence pesant à l’annonce de cette idée, elle fut retenue à l’unanimité moins une voix, celle du maire, qui décidément sentait que la mentalité du Village était en train de se transformer. Il en fut un quand même qui indiqua qu’il doutait que ce genre de panneau existât, Attention aux enfants oui, mais interdit aux enfants, pas sûr. La remarque fut balayée d’un geste par l’adjoint chef de la sécurité qui précisa que c’était un détail, il suffisait juste de demander aux services techniques d’en fabriquer un.

Et les familles des gosses dans tout ça ? La plupart vivait dans le quartier depuis au moins une décennie. Il a fallu composer avec les nouvelles mentalités, prendre en considération les réactions inattendues des voisins qu’on croyait connaître au moins un peu, mais surtout, il a fallu entrer en résistance. Car le long travail de sape mis en place n’avait qu’un seul objectif : que les familles avec des enfants fassent leurs bagages et déménagent...

(A suivre)

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