Le Passé, Tessa Hadley

Ed. Bourgois, septembre 2017, traduit de l'anglais par Aurélie Tronchet, 420 pages, 22 €
Titre original : The Past


Chez Tessa Hadley, les petites histoires du passé ont une incidence sur le présent et n'ont pas fini d'influencer les personnages.


Dès le début du roman, on pourrait se croire dans un roman britannique du dix-neuvième siècle : dans la chaleur de l'été, une fratrie se retrouve dans la vieille demeure familiale pour décider ou non de sa vente. Trois sœurs et un frère, des enfants, des adolescents, une nouvelle épouse réapprennent à se connaître, se découvrent, et tentent d'apprivoiser les petites manies de l'autre. Harriet est la seule célibataire, mais elle se plaît à passer des moments seule avec Pilar, la nouvelle épouse de son frère Roland, pour nager dans la piscine, en rivière, ou en bord de mer.
"Harriet hésita sur le bord avant de la rejoindre. Quand Pilar tituba dans le courant, qui était assez fort bien que l'eau ne leur montât qu'aux mollets, elle saisit le bras d'Harriet et s'y accrocha en riant ; Harriet tint bon, rassemblant ses forces pour soutenir Pilar. Le vacarme de la rivière les isolait de Roland".

Fran surveille de loin ses deux enfants Ivy  et Arthur qui explorent les alentours, notamment une vieille maison abandonnée où ils trouvent quelque chose d'effrayant. Roland tente d'avoir encore de l'influence sur sa fille Molly qui flirte avec le beau-fils de sa sœur Alice, Kasim, même s'il est bien trop occupé par sa nouvelle épouse la jeune argentine épousée en troisième noce.
Les micro scènes s’enchaînent, le temps semble s'écouler au ralenti pourtant, on se croirait dans une bulle temporelle, mais en filigrane on sent la tension croissante entre la fratrie.
"Mais c'est précisément ce qui est si précieux ici, protesta Alice. On est déconnectés de l'extérieur. C'est un sanctuaire".
Ils se sont réuni pour prendre une décision mais chacun  ne prend pas le courage d'en parler. La demeure tombe en ruine, l'argent récupéré de la vente ne serait pas de trop, mais cette demeure contient tellement de souvenirs...

C'est pourquoi Tessa Hadley  consacre la seconde partie au passé en général, et au destin de Jill, la maman des quatre enfants, fille de pasteur (le propriétaire de la maison) et morte trop tôt. Femme à la personnalité complexe, elle incarne la vieille Angleterre qui regarde avec naïveté l'évolution de la société durant les années soixante. Alors que rien ne changeait chez elle, la vie londonienne n'est qu'une constante transformation pour cette jeune femme élevée en milieu rural. Et puis, comment protéger ses enfants quand on se sent seule à les éduquer à cause d'un mari (trop) volage ?
Ainsi le passé explique mieux le présent, notamment certains traits de caractères de Fran, Alice, Harriet et Roland. Les voiles se lèvent...
"Je trouve la vie assez terrifiante, pas toi ? Et je suis une telle froussarde. C'est sûr, je ne sais rien de tout ce que cela veut dire. C'est vrai, même les choses les plus banales me fichent la trouille : la tristesse du changement, vieillir, les opportunités ratées. Sans compter la façon horrible dont les choses évoluent - ce qui se passe avec l'environnement par exemple. Je sais que je te barbe quand j'ai la nostalgie d'avant, comme si tout était mieux par le passé. Ce n'était peut-être pas le cas".

Le Passé mêlent avec brio passé et présent, décortique les retrouvailles familiales à partir de petits riens qui, au bout du compte, ont leur importance. Rien n'est laissé au hasard.
On retrouve dans le style de l'auteur et le rythme de la narration ce qui a fait le succès des romans anglais dits "classiques" : le babillage continuel, les postures physiques qui expliquent tant, les regards, le tout dans un décor campagnard quasi intemporel. Cependant, l'ironie n'est jamais loin et le ressort de l'humour est souvent utilisé pour insister sur un trait de caractère.
Finalement, les fantaisies et les caprices de chacun ont un cheminement lourd de sens, le tout sous les yeux faussement désintéressés des enfants, et sous l'ombre tutélaire de la vieille maison du pasteur.

Posts les plus consultés de ce blog

La Toile du paradis, Harada Maha

RUE DES ALBUMS (138) Mon petit papa fait des cauchemars, Hanieh Delecroix et Thomas Baas

FRAGMENTS DE VACANCES