C'en est fini de moi, Alfred Hayes

Ed. Gallimard, octobre 2017, traduit de l’anglais (USA) par Agnès Desarthe, 208 pages, 17€
Titre original : The End of me

A travers les pérégrinations d'Asher dans un New-York qu'il redécouvre, Alfred Hayes sème le trouble en distillant le désir chez un homme à un tournant de sa vie.


L'homme qui rampe sous le buisson, loin de la fenêtre et qui se met à courir au début du roman, c'est Asher. Il fuit sa femme, l'amant de celle-ci, mais aussi sa vie.
"je n'ai rien détruit, alors que pendant que je faisais ma valise je sentais monter en moi une pulsion, étreinte par le sanglot, de tout saccager dans la maison (...) Après avoir terminé mes bagages, je n'ai rien fait de tout cela. A la place, j'ai parcouru la maison de fond en comble pour allumer toutes les lumières".
Cela fait longtemps que le téléphone ne sonne plus, alors il vit de ses rentes de scénariste à succès. Comme plus rien ne le retient - même plus le sourire pincé de son épouse - Asher retourne sur New-York, la ville où tout a commencé.

En rendant visite à sa vieille tante, il promet de donner des conseils à son neveu Michael, apprenti écrivain. Ce dernier est imbus de lui-même, prend les gens de haut, et a la certitude que Asher est un looser même s'il est riche. Si Asher ne lui dit pas tout de suite ce qu'il pense de sa poésie, c'est qu'il est attiré par Aurora d'Amore, la petite amie de Michael, étudiante en droit et carrément plus sociable. Aux yeux du cinquantenaire qui ne croit plus en l'amour, elle incarne le désir, la tentation. Pour elle, il décide d'embaucher son neveu : il le paye pour l'accompagner dans ses pérégrinations dans les rues de New-York. A lui de l'écouter et de retenir les souvenirs et les anecdotes de Asher.
"Peut-être voulais-je, sans vraiment me l'avouer, que ce garçon s'attache à moi d'une façon ou d'une autre. Que s'établisse entre nous une connexion d'un certain genre".
Michael accepte - il aime trop l'argent - mais dédaigne les conseils de son oncle. Le sachant attiré par Aurora, il demande à sa fiancée de profiter de lui pour mieux le rendre dépendant.
Or Asher n'est plus un homme dupe, et il sent d'emblée que ce couple mal assorti est toxique.
"Nous nous retrouvions, nous nous séparions, c'était tout. "
Néanmoins, ces deux jeunes gens lui permettent d'oublier un temps sa solitude et de se croire, pourquoi, pas, encore un homme attirant. Et puis New-York a tellement changé depuis sa jeunesse, au moins ils pourront le guider dans des lieux dont il ne soupçonne même pas l'existence.
"Je longeai ce qui avait été autrefois la Sixième Avenue et que l'on avait rebaptisé Avenue des Amériques. Je n'avais qu'à marcher lentement et, lentement, la ville viendrait à moi. Mais New-York ne vient jamais lentement à qui que ce soit. Ce n'est pas un paysage. Elle vient à vous simultanément. Elle existe continûment à la périphérie du regard.
Alfred Hayes a construit son roman autour d'un homme qui est à un tournant de sa vie. Sa femme le trompe, le monde dans lequel il évoluait n'a plus besoin de lui et lui tourne le dos, et la ville dans laquelle tout a commencé a changé. C'est l'histoire d'un homme qui a perdu ses illusions de jeunesse et revient sur les lieux où il les avait construites.
Michael et Aurora sont à la fois le couple providentiel et le duo incarnant tout ce qu'il exècre à présent : la superficialité, le mensonge, les certitudes. Pourtant, il se sent attiré par eux, imperceptiblement, tout en restant lucide sur cette attraction toxique mais si tentante.
Enfin que dire du quatrième personnage, la ville de New-York, avec ses quartiers laissés à l'abandon (Harlem), ses escaliers d'extérieurs, ses spectacles dans les caves, et sa population qui ne semble jamais dormir. Big Apple se renouvelle sans cesse et influe de l'espoir à un Asher vieillissant en proie au doute.

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