Les Jouisseurs, Sigolène Vinson

Ed. de L'observatoire, août 2017, 192 pages, 17 euros.


Les Jouisseurs de Sigolène Vinson recherchent désespérément la légèreté et la joie de vivre. Mais pour y accéder, le chemin qu'ils ont choisi est parsemé d'embûches.


Quand on est écrivain et que tout le monde attend votre nouveau livre, quoi de plus terrible que le syndrome de la page blanche. Olivier a tout essayé, même les psychotropes vendus par Eleonore sa compagne visiteuse médicale. Rien n'y fait, l'inspiration n'est pas au rendez-vous. Alors, un soir de détresse, il croit trouver la solution en volant un vieil automate, L'Ecrivain, exposé dans un musée, persuadé que cette machine en bois pourra écrire à sa place et le sauver.
"Il est certain d'avoir la matière, l'histoire d'un voyageur immobile qui trouve des réponses philosophiques à des questions qui ne le sont pas (...) Avec l'Ecrivain, il croit tenir la solution à son inertie : automatiser l'écriture, choisir les lettres une par une pour approfondir le propos".

Placé dans la cave, l'automate fascine et impose le respect. Même Eleonore est impressionnée. Elle, depuis quelques temps, vit dans un semi coma permanent. Elle avale les kilomètres en montagne pour vendre psychotropes et euphorisants dans les hôpitaux et maisons de retraite, tout en se servant dans les plaquettes d'échantillon. Elle cherche un peu de légèreté dans ce monde qu'elle ne supporte plus. 
"L'industrie pour laquelle elle travaille exploite la précarité des existences et, parfois, la longueur des hivers. Elle le sait très bien et consomme en connaissance de cause".
"Nul accident, nulle chute d'arbre, rien qu'une déroute, et pas n'importe laquelle, la sienne (...) Quand elle a commencé à prendre ses médicaments, ce n'était ni par angoisse ni par tristesse, et encore moins par culpabilité. Elle ne pensait à rien d'autre qu'au crime gratuit et à sa transposition à l'absorption de psychotropes : une dépendance sans cause et sans raison".
Comment dire à Olivier qu'elle aussi ne va pas bien ? Un soir, elle s'empare de l'Ecrivain et commence avec lui un texte, La Caravane de Wintherlig ou l'histoire de deux amoureux Ole et Léonie qui, dans le Maroc du dix-neuvième siècle, traversent le désert en transportant de l'alcool frelaté et du haschisch en grande quantité. Ces deux-là sont aussi à la recherche de la douceur, mais comme dans la vraie vie, le chemin est parsemé d'embûches.


D'abord déconcerté puis en colère, Olivier accepte les pages d'Eleonore et l'encourage. Lui ne réussit pour l'instant qu'à écrire une note technique de l'appareil volé, pas de quoi en faire une trame romanesque. En plus, il faut faire vite ; son portrait robot a été diffusé, il est recherché par les autorités pour le vol de l'automate...

Il s'agit du premier roman que je lis de l'auteur que je ne connaissais que de nom grâce aux succès de ses précédents ouvrages. Sous un style parfois désinvolte, se cache une vraie force littéraire avec la volonté ferme de vouloir écrire "autre chose" que ce qu'on lit habituellement.
La psychologie des personnages, le contexte du vol de la machine à écrire, la mise en abyme du roman en train de se créer témoignent de la richesse romanesque du roman.
Les Jouisseurs proposent une réflexion finalement assez simple sur l'accession au bonheur. Tous les chemins sont-ils bons à prendre pour pouvoir accéder quelques instants à la douceur de vivre ? Plus la route s'avère périlleuse, plus dure sera la chute. Olivier et Eleonore en sont les parfaits exemples.

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