Je m'appelle Lucy Barton, Elizabeth Strout


1985, New-York. Coincée à l'hôpital pour une fièvre inexpliquée, Lucy reçoit la visite de sa mère qu'elle n'a pas vue depuis des années. La jeune femme, mariée et mère de famille a "abandonné" ses parents et frère et sœur pour vivre une nouvelle vie, loin de la misère de l'Illinois où elle a grandit.

"A la voir ainsi devant moi, à l' entendre utiliser ce surnom que je n'avais plus entendu prononcer depuis une éternité, je me sentais envahie d'une sorte de chaleur liquide. Comme si toute la tension accumulée en moi avait formé un bloc compact, et que ce bloc n'existait plus".
Mère et fille reprennent une conversation qu'elles semblent avoir entamé il y a des années. Le temps ne semble pas s'être écoulé entre ces deux moments. Lucy est étonnée et heureuse de revoir sa mère, surtout au moment où, sur son lit d'hôpital, elle se sent particulièrement fragile. Mais, comme elle, elle ne sait pas exprimer ses émotions, elle ne sait pas dire les choses. Alors, mieux vaut que cet instant de retrouvailles paraisse normal voire anodin, c'est mieux ainsi pour les deux femmes.
Ce n'est pas que Lucy ait définitivement renoncé à son enfance, mais depuis son mariage, elle a changé radicalement de vie. La misère a cédé la place à l'opulence, et elle s'efforce d'être une mère de famille exemplaire pour ses deux filles, quitte parfois à être un peu trop envahissante. Car Lucy a grandi dans un garage aménagé en logement avec ses parents, son frère et sa sœur. Son père était un avare en mots, en gestes tendres, en tout finalement. Sa mère faisait des travaux de couture pour joindre les deux bouts sans que les enfants voient la différence puisque les habits étaient toujours ou abîmés ou trop petits, et les repas pas assez conséquents pour remplir dignement un estomac criant famine. De ce vécu, Lucy en a tiré une leçon de vie qui lui a valu de s'extraire de sa condition grâce aux études et une irréductible volonté de ne plus connaître cela. Néanmoins, elle en a gardé un immense sentiment de honte qu'elle a traduit par un manque de confiance en soi récurrent.

Mère et fille se perdent en commérages, convoquant les couples qui ont éclatés, ou les cousines qui ont mal tournées ; au moins, cette conversation futile a le mérite de chasser les fantômes du passé, et ravive l'entente profonde existante entre Lucy et sa mère. Par touches délicates, la jeune femme entreprend de se confier à sa mère : sa relation avec son mari, ses amitiés new-yorkaises - peu nombreuses mais essentielles - sa condition de mère, décrivant finalement deux filles que leur propre grand-mère ne connaît pas...
Et puis, au delà des relations familiales, Lucy évoque sa grande passion, son métier d'écrivain. L'urgence qu'elle a ressentie d'écrire pour expier son passé, le mettre à plat et enfin éprouver le sentiment d'avoir réussi quelque chose. Pour autant, elle sait très bien qu'elle ne peut pas attendre de sa mère de l'admiration, mais elle se doit de lui dire quelle femme elle est devenue.
"On pense, on pense toujours Qu'est-ce qui fait qu'on se met à mépriser quelqu'un ? Qu'est-ce qu'on découvre chez une personne qui nous autorise à nous sentir supérieurs"?

Le temps semble s'être arrêté dans la chambre d'hôpital. Seul le téléphone reste le lien avec l'extérieur. La mère fait des micros siestes pour profiter pleinement de sa fille et continuer inlassablement la conversation. Lucy semble ne pas guérir sans pour autant être à l'article de la mort, comme si être malade lui permettait de profiter encore un peu de cette visite impromptue, car chacune d'elle sait que la guérison sera synonyme de séparation...

Je m'appelle Lucy Barton est un roman essentiel, rempli de silences criants qui expriment ce qu'une mère et sa fille n'arrivent pas à se dire. Dans le fil d'une conversation à première vue anodine, Lucy raconte et se raconte les deux êtres qui la composent : la gamine pauvre et honteuse, la jeune femme pétillante mais qui a gardée ancrée en elle ce sentiment de honte.
"Lors de la petite fête de notre mariage, elle a dit à une amie : Voici Lucy. Et, sur un ton presque amusé, elle a ajouté : Lucy vient de rien. Je ne me suis pas vexée et, sincèrement je ne me vexe toujours pas . Mais je pense : dans ce monde, personne ne vient de rien".
Ce roman, qui convoque les souvenirs, est une vie entière qui se déploie sans jamais sombrer dans le pathos ou le larmoyant. Joie immense et tristesse infinie se rejoignent, se confondent parfois l'espace d'un instant, mais jamais mère et fille ne convoquent les fantômes du passé pour intenter un procès à l'autre. "Nos racines étaient farouchement entremêlées autour de nos cœurs" ; "C'est ainsi" pourraient-elle dire pour conclure leur inaptitude commune à communiquer et à parler de sujets qui fâchent. N'empêche qu'au delà, on sent que les deux femmes s'adorent...
"A l'hôpital, ma mère m'a dit que je n'étais pas comme mon frère et ma sœur. Regarde la vie que tu mènes. Tu es allée de l'avant et tu as réussi. Peut-être voulait-elle dire que j'étais déjà impitoyable. Peut-être est-ce cela que ma mère voulait dire, mais je ne le sais pas au juste".
Le roman n'est pas un dialogue ininterrompue ; il se ponctue d'anecdotes  new-yorkaises de l'héroïne dans lesquelles elle apprend à être impitoyable comme le lui a conseillé son ami Jeremy, et de réflexions pertinentes sur l'écriture et le métier d'écrivain.
"Elle exposa que son métier en tant qu'auteur de fiction était de rendre compte de la condition humaine, de nous dire qui nous sommes, ce que nous pensons et ce que nous faisons".
En cela, il devient un moment rare de lecture , délicat, que le lecteur n'est pas prêt d'oublier.


Ed. Fayard, août 2017, traduit de l'anglais (USA) par Pierre Brévignon, 210 pages, 19 euros.
Titre original : My name is Lucy Barton


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