Hérésies glorieuses, Lisa McInerney

Ed. Joelle Losfeld, août 2017, traduit de l'anglais (Irlande) par Catherine Richard-Mas, 464 pages, 23.50 €
Titre original :The Glorious Heresies

Pas facile de construire un roman entier autour de personnages border line qui ont fait de la marginalité un mode de vie et de l'amoralité une forme de bonne conscience. Et pourtant, Lisa McInerney signe un premier récit attachant.


Que feriez-vous si vous tuiez accidentellement la personne qui vient de rentrer chez vous par effraction ? La première chose à faire est d'appeler la police et d'expliquer ce qui s'est passé, eh bien pour Maureen, non. Le corps d'un jeune homme gît dans sa cuisine depuis qu'elle l'a frappé avec une statue religieuse, alors elle appelle son fils Jimmy pour se débarrasser du cadavre.
Il faut dire que pour Jimmy, cette tâche est loin d'être exceptionnelle. Parrain local, impliqué dans les trafics en tout genre, il a voulu se racheter une conduite en ramenant sa mère à Cork alors que cette dernière l'avait abandonné enfant à ses grands-parents. Or, depuis son retour, Maureen révèle un tempérament limite et compte sur son fils pour la couvrir...
"La femme qu'il considérait tant bien que mal comme sa mère, manière de tremplin branlant vers la compréhension du sang qu'il avait dans les veines, avait merdé et, pour la première fois de sa vie, Jimmy se sentait affligé d'un point faible".

A Cork, Jimmy connaît tout le monde et tous le craint pour sa violence, car une fois qu'il vous a dans le collimateur, il ne vous lâche plus. De fait, Tony Cusack se voit contraint d'accepter le service que lui demande le caïd : aller chercher le corps puis s'en débarrasser en mer. Mais Tony sait qu'en acceptant, il devient corvéable à merci, surtout qu'en ce moment les temps sont durs. Depuis le décès accidentel de son épouse, il passe ses journées à boire et gère de loin une fratrie de six enfants.
"Il comprit qu'il s'agissait juste d'une gueule de bois due au fait qu'il était issu d'une famille nombreuse. Que, comme toutes les gueules de bois, il ne pourrait s'en débarrasser qu' en attendant que ça passe et en évitant la cause jusqu'à ce qu'il ait oublié à quel point ça faisait mal".
L'aîné, Ryan, est clairement au bord de la délinquance : petits trafics, drogue, mauvaises fréquentations, même sa petite amie, Karine, issue de la bourgeoisie et élève modèle ne peut pas faire grand chose pour le remettre sur le droit chemin, et puis sortir avec un bad boy c'est tellement plus excitant...
"Mon père s'est montré bien plus dur mais juste parce que je ne l'avais jamais vu aussi près de chialer. Le branque dans toute sa splendeur, Karine, qui te fout dans la merde et qui disparaît. Combien d'heures de cours et de révisions tu as manquées en pleine année d'examen pour ce connard ? Et voilà où ça te mène, maintenant, c'est pas une sacrée putain de leçon ? Il a toujours détesté Ryan".

Le cadavre dans la cuisine aurait pu être à jamais un inconnu mais Tony le reconnaît et se confie. S'ensuit un effet boule de neige qui va devenir le squelette de l'intrigue. Tout le monde s'en mêle, la petite amie du défunt, en parallèle, le recherche, et forcément Jimmy veut nettoyer tout cela à sa manière.
"Toute la journée, il avait senti cette angoisse lui ronger la nuque : l'idée que la folie de sa mère soit un trait atavique et le mette au banc de la société qu'il avait bâtie, que les gars avec qui il tirait les ficelles aient vent de ses tares génétiques et l'abandonnent, le trahissent, prêtent allégeance à un nouveau chef. Ce n'était pas à sa personnalité qu'ils étaient liés, seulement aux qualités qu'ils pouvaient exploiter".
Quant à Ryan, il monte en puissance...
"Qu'était-il devenu à force d'errer dans les bas-fonds de la pègre ? Juste un enculé de menteur de plus dans une ville truffée d'enculés de menteurs. Ça avait commencé quand il avait quinze ans et il avait eu l'idiotie de croire qu'il pourrait contenir le processus. L’inéluctabilité de sa transformation le choquait terriblement. Lui faisait horreur". 

Tout part à vau-l'eau chez les personnages et pourtant tout est écrit avec une très grande maîtrise. Pourtant les tentatives de rachat de conduite, de nouveau départ sont légions, mais à chaque fois la rue et les impératifs d'argent rendent les bonnes résolutions complètement illusoires.
La force d'Hérésies glorieuses réside dans son amoralité ; on a souvent l'impression d'avoir toucher le fond, or on se rend compte qu'il est encore possible de creuser. Malgré cela, Lisa McInerney a su inventer des personnages attachants, souvent tendres malgré leur profil.
Aborder Hérésies glorieuses, c'est abandonner pendant un temps toutes ses certitudes et plonger dans un monde et une réalité qui nous dépassent.

Posts les plus consultés de ce blog

Les Insoumis (tome 2): le chemin de la vérité, Alexandra Bracken

Idaho, Emily Ruskovich

La Toile du paradis, Harada Maha