Farallon Islands, Abby Geni

Ed. Actes Sud, juin 2017, traduit de l'anglais (Irlande) par Céline Leroy, 384 pages, 22.80 €
Titre original : The Lightkeepers


A cinquante kilomètres des plages de San Francisco se trouvent les Farallon Islands, cailloux inhospitaliers et protégés, occupés par quelques scientifiques chevronnés obsédés par les animaux qu'ils étudient sur place.


Et puis il y Miranda venue un peu par hasard, après avoir parcouru le monde avec ses appareils photos. Photographe professionnelle, elle vit de la vente de ses photos nature. Sa devise : pas d'attache ni d'ancrage. Depuis la mort brutale de sa mère, elle a perdu les repères qui auraient fait d'elle une citoyenne sédentaire et mère de famille. Elle parcourt le monde, et envoie des cartes postales à son père. Solitaire de nature, elle se confie et s'épanche en écrivant des lettres  à sa mère défunte. Le roman commence avec son départ de l'île, puis remonte le temps pour expliquer les causes de sa fuite.
"Mais ici, rien ne dure. Les jeans qu'elle a apportés il y a longtemps sont en loques. Ses livres ont succombé à la moisissure. Son oreiller ergonomique est plein de crottes de souris. Les seuls articles qu'elle ait pu conserver - non sans des efforts considérables qui ont requis toute son intelligence, sa vigilance et l'utilisation de conteneurs étanches - sont ses appareils photo numériques, sa chambre et plusieurs rouleaux de pellicule non développés".

On lui avait bien dit que ces îles étaient sauvages, mais force est de constater que ses occupants aussi au premier abord. Deux femmes et quatre hommes constituent l'humanité en ces lieux ; oiseaux, requins, baleines, otaries sont leurs sujets d'étude et de préoccupation. Miranda arrive là comme un cheveu sur la soupe et il lui faut quelques jours pour se sentir vraiment à sa place.
Quand elle ne photographie pas, elle étudie ses congénères, au point de se demander lesquels sont les plus sauvages : eux ou les animaux ? Sa réflexion est d'autant  plus pertinente et troublante qu'elle se retrouve victime d'un drame qui va la meurtrir au plus profond d'elle-même. Pour s'en sortir, le seul moyen est le déni.
"Autrefois, je croyais qu'il n'existait que deux états mentaux : la veille et le rêve. Le premier est conscient, logique, sain. Le second est chaotique, étrange. Je ne les avait jamais confondus. Mais ces derniers jours, il me semblait en avoir découvert un troisième : une brume crépusculaire située entre les deux premiers. Dans ce royaume de pénombre, tout ceux qui m'entourait ressemblait à la réalité que j'avais toujours connue. L'océan et le ciel se rejoignent sur une île précise. La gravité était toujours de mise. Les lois du quotidien s'appliquaient sans relâche. Et pourtant, les monstres rôdaient".

Farallon Islands est un huis clos à ciel ouvert, souvent anxiogène et menaçant. La menace est partout : les collègues avec qui on est contraint de vivre, les goélands qui n'hésitent pas à vous attaquer, l'île elle-même, hostile à souhait, isolée, avec ses sols glissants et dangereux, ses pentes, et ses surplombs.
"Il n'existe pas de lieu plus solitaire que les îles Farallon. Le reste du monde peut disparaître - les humains être éradiqués par une pandémie, une météorite, une révolte zombie -, nous serions les derniers à l'apprendre. Nous serions les seuls épargnés".

Bref, le danger est partout, mais il ne vient pas nécessairement du côté où on se méfie le plus.
Et c'est toute la force de ce premier roman. Abby Geni surprend plusieurs fois le lecteur et nous impose avec plaisir des rebondissements qui orientent à chaque fois l'intrigue vers une fin différente. En cela, le procédé nous fait penser à la fameuse p.113 de Sukkwan Island de David Vann, référence en la matière.
Le lecteur entre aussi dans l'esprit de Miranda qui, à travers les lettres adressées à sa mère défunte, tente de garder le peu de lucidité qui lui reste.
"A cours des douze derniers mois, une chaîne l'a attachée à l'archipel. Le temps passé à cet endroit l'a altérée comme un navire amarré dans un port - érodé par la marée, battu par les vagues, des trous creusés dans la coque, sali, abîmé et méconnaissable".
Jean-Paul Sartre aurait aimé les relations dépeintes dans cette petite communauté de six personnes. le fameux "L'enfer c'est les autres" prend toute sa dimension. Certes, la promiscuité n'arrange pas les choses, mais les tentatives d'entraide sont vite avortées ou échouent. Les moments de répit n'ont pas franchement leur place.

Finalement,  Farallon Islands est comme la photographie, "la captation neutre des événements, la chronique du sublime comme de l'effroyable", qui rend d'un seul coup la civilisation moins mauvaise qu'elle n'y paraît.


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