Les Sables de l'Amargosa, Claire Vaye Watkins

Ed. Albin Michel, collection Terres d'Amérique, traduit de l'anglais (USA) par Sarah Gurcel, août 2017, 416 pages, 23,49 €
Titre original : Gold Fame Citrus

Dans une Amérique asséchée, un couple cherche à prendre un nouveau départ en s'orientant vers l'est, là où paraît-il, un sourcier a établi une communauté prospère.


Ray et Luz se sont trouvé à un moment clé de leurs jeunes existences ; lui surfait à longueurs de journées, histoire d'oublier l'armée, les frontières des états fermées et surtout le manque d'eau potable , elle, fuyait sa condition de Baby Luz, enfant mannequin, ballottée de casting en casting, prête à tout pour percer dans le mannequinat.
A deux on est plus fort et on appréhende mieux le monde croient-ils, surtout quand ce monde qui se déroule devant leurs yeux ressemble à rien de connu. La Californie n'est plus ce qu'elle était depuis que la majorité de la population a migré vers l'est, là où il reste de l'eau paraît-il. Migrer n'est pas donné à tout le monde : frontières très surveillées, papiers en règles, milice, découragent certains, si bien que maintenant des groupes de marginaux errent dans les grandes villes.
C'est justement à l'un de ces groupes que Ray et Luz arrachent Ig une fillette de deux ans, livrée à elle-même. Pour ce couple, elle est l'incarnation du bonheur, et surtout elle précipite leur projet de départ.
"C'était une overdose de joie chaotique dans le canyon. Il y avait de la joie et de l'amour. De l'amour pour l'enfant aux yeux en  pièces de monnaie, de l'amour l'un pour l'autre, de l'amour pour tout et partout. Mais ça ne pouvait pas durer. (rien ne durait, ici) "

Partir vers l'est n'est pas une mince affaire surtout quand on sait que le pays est partagé en deux par une énorme dune mouvante qui a déjà avalé le désert Mojave et se situe vers la région de l'Amargosa.
"L'Amargosa, c'étai du sable et encore du sable, envolé de Cenral Valley et des Grandes Plaines pour s'entasser en une longue traînée inerte quelque part entre là et Vegas (...) la plus grande dune d'Amérique du nord, la plus haute dune d'Amérique du nord , la plus grosse dune du monde occidental."

 La traverser relève presque de l'utopie, seulement la rumeur raconte qu'une communauté dirigée
par un sourcier y a trouvé de l'eau...
"Oui, il y a bien une ville là-bas, dirigée par un prophète. Un endroit très spirituel. Un retour à l'essentiel (...) Ce prophète descend d'une longue lignée de sourciers. Il a vraiment le don. Il trouve de l'eau".
"La vieille rengaine. il y avait toujours un sauveur quelque part dans la nature, un sénateur, un brevet, un institut, une cellule. Luz la connaissait par cœur, cette foi de music-hall."

Sans Ray, Luz se sent faible comme lorsqu'elle était Baby Dunn.  Auprès de Ig, elle tente de s'accomplir en tant que mère, mais la petite reste rétive à ses marques d'affection. Recueillies toutes les deux par la communauté alors qu'elles mouraient de soif en attendant le retour de Ray parti chercher des secours, Luz est attirée par l'aura de Levi, le guide de cet étrange colonie. C'est lui le fameux sourcier qui a décidé de faire corps avec la dune pour mieux l'écouter et  mieux guider ensuite le groupe qui le suit.
"Leur tête ne savait rien mais leur corps sentait cette incandescence magnétique, la sentait agir comme agit la lune qui réveille le fer dans le sang. Tout ce qu'ils savaient, c'est que leur souffle n'était pas coupé, mais parfaitement synchronisé."
Grâce à Dallas, une des femmes de la communauté, Luz et Ig s'intègrent au fil des jours, se pliant aux règles et aux pensées de ceux qui les entourent. Levi remplace Ray dans sa quête de protection. Car Ray a-t-il vraiment été englouti par la dune comme le sous-entend le sourcier ?
Peu à peu Luz perd pied et se laisse envahir par les belles paroles hypnotisantes de son nouveau compagnon ; hélas, ces dernières ne présagent rien de bon pour leur avenir...
"Elle était à l'intérieur de son propre cœur, à genoux dans une chambre poisseuse, frappant la paroi avec un marteau à panne sphérique".

Les sables de l'Amargosa n'est pas un roman post-apocalyptique dans la définition stricte du genre. Simplement, le monde subit les conséquences du dérèglement climatique et la difficulté des êtres humains à y faire face.
"L'Amargosa était en colère, cruelle, insensible - une personnification inévitable, pardonnable, même, car parfois la masse semblait bouger avec discernement".
Le couple incarné par Ray et Dunn n'est pas anodin : ils incarnent un duo christique qui à défaut d'avoir porté celle qui promet un avenir radieux, la protège et l'emmène vers des paysages verdoyants . Car Ig est un personnage central de ce roman ; par son babillage enfantin, elle communie avec la nature (ou ce qu'il en reste) environnante, et symbolise la nouvelle génération de ceux qui ne subiront plus.
Nous sommes loin de La route de Cormac Mc Carthy ou des Raisins de la colère de Steinbeck mais on sent que l'auteur s'est inspirée de ces confrères pour donner une force de mouvement à son oeuvre. Marcher c'est avancer, et avancer c'est vivre et y croire encore coûte que coûte.
La trame narrative est recherchée et intègre des carnets de note susceptibles de mieux appréhender la psychologie des personnages.
L'immense dune fascine et fait peur à la fois. C'est une source de protection et de danger, un personnage à part entière qui décide de la vie ou de la mort de chacun, et finalement, Claire Vaye Watkins lui donne la parole.

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