Les Buveurs de lumière, Jenni Fagan


2020. Alors que le climat se dérègle au point que le monde s'apprête à rentrer dans une nouvelle ère glaciaire, une poignée d'habitants d'un parc de caravanes au nord de l'Ecosse tente de faire fi de la catastrophe annoncée en continuant de vivre, s'aimer, se disputer, mais surtout protéger son prochain.



"Alors, maintenant on va tous mourir gelés, hein ? 
Non, maintenant nous cherchons des solutions pour nous en sortir". 

Rien ne va plus pour Dylan. Sa petite valise contient à peine de quoi se changer et les deux boîtes contenant les cendres de sa mère Vivienne et de sa grand-mère Gunn. Il a enfin décidé de quitter le lieu où il a toujours vécu - un cinéma d'art et d'essai de Soho voué à la destruction - pour rejoindre une adresse que sa mère lui a laissé, située au nord de l'Ecosse, à Clachan Fells. Le deuil fait vaciller ce géant barbu et tatoué de plus de deux mètres, cœur d'enfant dans un physique de bûcheron.

Son voyage aboutit à un parc de caravanes ; jamais il n'aurait cru que Vivienne en aurait acheté une pour ses vieux jours. C'est vrai que Gunn était originaire du coin, mais elle avait fui mystérieusement sa famille alors qu'elle avait à peine vingt ans.
Clachan Fells est  un avant poste de la catastrophe annoncée. Enclavée par la mer et la montagne, sa situation géographique prend de plein fouet les rudes changements climatiques qui, depuis quelques temps, ont tendance à se précipiter. Winter is coming sauf qu'on atteint là des températures avoisinant les -22° et qui descendent encore, et des chutes de neige quotidiennes. Les frêles parois de la caravane sont un bien piètre rempart contre les intempéries...

Heureusement, Dylan fait la connaissance de Constance et de sa fille Stella. Constance est une survivaliste qui a anticipée depuis longtemps la catastrophe qui se prépare. Quant à Stella, elle est en pleine tempête hormonale. Depuis toujours persuadée d'être une fille, elle a renoncé dans sa tête à son corps de garçon, et attend le moment opportun où elle pourra enfin commencer à prendre des hormones. En attendant, elle tente tant bien que mal de faire accepter à ses voisins et ses camarades de collège qu'elle est une fille.
Très vite, une forte amitié se noue entre les trois personnages. Dylan tombe (forcément) amoureux de Constance, et Stella trouve en lui un ami doux et tolérant. Le temps passe, et on résiste au froid de plus en plus fort.

Comment résister au mieux ? En changeant à peine son mode de vie , en s'adaptant, en faisant encore des projets d'avenir. En devenant - pourquoi pas - des buveurs de lumière comme la légende locale le raconte : alors que la nourriture manquait, un prêtre a survécu en se nourrissant uniquement des rayons du soleil et de la lumière qui en résultait.
A défaut de chaleur extérieure, à Clachan Fells elle reste dans les cœurs.
"Non, j'ai appris à le faire avec les buveurs de lumière, ils viennent des îles qui se trouvent plus au nord. On peut absorber la lumière jusque dans les chromosomes puis, au plus sombre de l'hiver, quand il n'y en a plus du tout, on se met à rayonner, rayonner, rayonner. C'est ce que je fais".

Il y a de la poésie dans la prose de Jenni Fagan au point que l'ère glaciaire en train de se former en devient belle, majestueuse et lumineuse, à l'image de l'iceberg détaché de l'arctique et qui vient s'échouer dans le port voisin. A vouloir rendre l'exceptionnel normal, le catastrophisme perd de sa puissance : les couches de vêtements superposées, les poêles fabriqués maison, le gin artisanal, les écoles fermées, les animaux sauvages gelés dans la forêt sont autant de rappels que les personnages évoluent juste avant une apocalypse annoncée. Tant que la lumière est là, parfois représentée par trois soleils à l'horizon, - mirage optique - il est encore autorisé à espérer les retour du printemps.
Malgré tous les signes avant coureurs, Dylan, Constance, Stella et les autres habitants de Clachan Fells refusent la fin du monde.
"Stella s'abrite les yeux pour pouvoir voir les trois soleils en même temps.
C'est la chose la plus incroyable qu'elle ait vue de toute sa vie.
Des traînées de lumière s'élèvent dans les nuages. Stella renverse la tête en arrière et plisse les yeux jusqu'à ce que le soleil donne à l'intérieur de ses paupières mi-closes la couleur chaude d'une orange sanguine. La lumière s'infiltre dans ses chromosomes". 
Nous sommes loin du schéma classique du roman post-apocalyptique. Les Buveurs de lumière dégage une certaine sérénité que nous voudrions ressentir si nous étions confrontés aux mêmes facteurs climatiques. Sans la lumière, nous ne sommes rien, et les personnages puisent leur espoir en regardant le soleil, les étoiles, les aurores boréales, ou les reflets changeant de la neige sur le sol.
Dans le même temps, Dylan en apprend davantage sur ses origines, Constance réapprend à aimer, et Stella mûrit. Ils deviennent les pèlerins de la lumière. C'est cela la véritable résistance, continuer à vivre, à aimer, à protéger son prochain, alors que le monde sombre dans le chaos.

Ed. Métailié, août 2017, traduit de l'anglais (Ecosse) par Céline Schwaller, 304 pages, 20 euros.
Titre original : The Sunlight Pilgrims

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