Ed. Folio Gallimard, août 2013, 384 pages, 7.70 euros
Prix Goncourt du Premier roman 2012
Regards croisés
Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini
Peut-on être sauvage et blanc à la fois, telle est la question possible sous-jacente de ce titre, qui promet aussi en filigrane un récit dépaysant tout en nous rappelant le mythe du bon sauvage avec Robinson Crusoé.
Tout d'abord, il y a un fait divers véridique du XIX siècle : un jeune homme de dix-huit ans, Narcisse Pelletier, mousse sur la Goélette le Saint-Paul, est abandonné par erreur sur le rivage australien alors qu'avec les autres marins il était parti se réapprovisionner en eau. Seul sur le rivage, il se persuade que sa solitude ne sera que de courte durée.
Elle durera dix-huit ans.
"Je suis Narcisse Pelletier, mousse sur la goélette le Saint-Paul" crie-t-il aux sauvages qu'ils rencontrent et qu'il se met à suivre. La tribu aborigène semble indifférente à cet homme à la peau blanche comme le lait qui supporte mal le soleil. Lorsqu'il va tomber malade, c'est une vieille femme qui va le soigner tout en ne lui attribuant aucun geste d'affection. Pour narcisse, vivre à leurs côtés est d'abord une question de survie ; il se décide donc à les observer et à comprendre leur mode de fonctionnement pour mieux s'intégrer parmi eux.
"Il devait faire le point, réfléchir, décider. A rester ainsi, ballotté par les événements et les caprices incompréhensibles des sauvages, il allait devenir fou. Il fallait qu'il arrêt un plan pour sauver sa vie, retourner à la côte et être récupéré".
Presque vingt années plus tard, un navire recueille un homme seul, nu, entièrement tatoué, incapable de communiquer dans une langue connue. Il s'avère que ce sauvage blanc est Narcisse Pelletier, Il est confié à Octave de Vallombrun, un aristocrate baroudeur, qui va en faire son protégé et tenter de percer le mystère. Car l'ancien mousse semble être complètement amnésique de son ancienne vie : le sauvage a pris le pas sur le civilisé. Féru d'anthropologie - nous sommes à l'époque de la parution des premiers travaux de Darwin - , Vallombrun s'interroge, fait part de ses progrès avec Narcisse au président de la Société de géographie à travers des rapports écrits réguliers.
"Il n'est certes pas imbécile, j'en suis désormais tout à fait certain. Il n'apprend pas notre langue comme le ferait un nourrisson ou un étranger : il la retrouve en lui. Il redécouvre ce qu'il a toujours su puis oublié sur les plages australiennes. Je ne sais pas trop quelles conclusions en tirer".
Vallombrun a pour idée de ramener Pelletier aux siens, en Vendée, et de le faire renouer avec la civilisation. Le sauvage blanc est à la fois un protégé et un sujet d'étude.
François Garde a fait le choix d'une alternance de chapitres. D'un côté les lettres de Vallombrun adressées au président de la Société de géographie, de l'autre un récit à la première personne où Narcisse explique son abandon, son désarroi, sa rencontre, puis sa lente intégration au sein du groupe aborigène qu'il a rencontré. Des causes de son amnésie on ne saura rien, tout juste apprend-on au détour d'une lettre, que le mousse a fait de la vieille sa mère adoptive et qu'il a eu deux enfants.
Au delà du récit, François Garde, à travers ses deux personnages, raconte les a priori de l'époque sur les questions ethnologiques et anthropologiques. Vallombrun est un esprit curieux, mais persuadé que l'homme civilisé l'emporte toujours sur l'état sauvage. L'oubli de Pelletier ne peut être que traumatique car il est inimaginable d'oublier les bienfaits de la civilisation pour les préférer à une vie sauvage avec des hommes à la peau sombre. C'est pourquoi, il n'aura de cesse de ramener son protégé aux valeurs de son ancienne vie, tout en essayant - aristocratie oblige - d'en tirer quelques avantages en société.
"Je regarde Narcisse qui regarde la mer. Quatre mois déjà que nous passons toutes nos journées ensemble. Le sauvage blanc, muet, effrayant, apeuré, est devenu ce compagnon de voyage souriant et réservé qui n'attire pas l'attention".
Et pourtant, Pelletier, au fil du temps, pourtant revenu parmi les siens et travaillant dans un phare, va garder quelques habitudes acquises au sein de son ancienne tribu, les adaptant pour s'intégrer au mieux aux nouvelles règles qu'on lui impose. De fait, en arrière plan, les valeurs du monde occidental en prennent un coup.
Narcisse Pelletier préserve quelques secrets, mais son retour à la civilisation bouscule les idées reçues de l'époque tel le fait qu'on peut être blanc de peau et rester un sauvage dans son cœur.
Ce qu'il advint du sauvage blanc est un roman intelligent qui plonge le lecteur dans la société du XIXème siècle encore balbutiante en connaissances anthropologiques et ethnologiques. Ce roman offre une vision pertinente des idées de l'époque et égratigne les bien-pensants qui condamnaient ce qu'ils appelaient "l'état primitif". Vallombrun a jeté les bases d'une science nouvelle.
"Peu à peu, je devinais qu'il me fallait m'éloigner de Narcisse Pelletier pour mieux y revenir. Et puisque la Science ,ne me fournit aucun outil pour comprendre cette histoire, il fallait les construire moi-même - quitte à jeter les bases d'une science nouvelle".
Lire l'article de Christine Bini
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