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ZERO K, Don DeLillo

Ed. Actes Sud, septembre 2017, traduit de l'anglais (USA) par Francis Kerline, 297 pages, 22.80€
Titre original : Zero K


Choisir de mourir "avant" pour mieux revivre "après", telle est la proposition de Zero K, un centre de recherches ultra secret.

Ross Lockart, homme richissime et visionnaire, est sur le point de laisser "partir" sa jeune épouse Artis qui souffre d'une maladie incurable. Ce choix a été fait ensemble, et dans leur coeur, il ne s'agit que d'une séparation temporaire. Adeptes et actionnaires du projet Zero K des frères jumeaux Stenmark, Artis est volontaire pour mourir plus tôt afin que son corps soit conservé pour des jours meilleurs lorsque la science aura la possibilité de la guérir. 
"- Nous ne parlons pas de vie spirituelle éternelle. Il s'agit du corps.
- Le corps sera congelé. Suspension cryonique, dit-il.
- Et puis un jour dans le futur...
- Oui. Le jour viendra où on aura les moyens de contrecarrer les circonstances qui mènent à la fin. L'esprit et le corps seront restaurés, rendus à la vie".
Ce "passage", cette attente n'est pas un tunnel noir, sans fin, mais plutôt une expérience limite dans laquelle le cerveau est mis à contribution : apprentissage d'une nouvelle langue connue que des seuls initiés, augmentation des connaissances, réflexions philosophiques, qui leur permettront de transcender leur première vie.
"Ceux qui émergeront finalement des capsules seront des humains anhistoriques. Ils seront libérés du carcan du passé, des minutes, des heures."

Zero K est un projet ultra secret dont les bâtiments austères sont perdus au fin fond des balkans. C'est là que Jeffrey Lockhart retrouve son père Ross. Jeffrey est hostile a cette conception de départ volontaire programmé. Eduqué par sa mère, la première épouse de Ross, il a su garder des émotions qui font ce qu'il est aujourd'hui : un homme rempli de doutes, d'amours, de souffrances. Or Zero K prône l'éradication de tout cela...
"Mourir un moment. Vivre pour toujours".

Au delà de la fin programmée pour attendre les progrès de la science, se pose aussi la question du monde futur qui se présentera aux patients réveillés. Sera-t-il meilleur ou pire que celui d'aujourd'hui ? Les films passés sur grand écran dans le centre portent à croire que plus rien de bon n'est à attendre dans le présent.

Non seulement Jeffrey perd sa belle-mère, mais en plus il doit convaincre son père de ne pas la suivre -tout au moins pour le moment - Ross perd sa moitié, celle qui mettait du piment à son existence de millionnaire désabusé. Sans elle, à quoi bon attendre que la mort vienne le cueillir. Et puis, cette attente confiante des temps futurs proposée par Zero K a bien des avantages...
"En un temps qui n'est pas forcément si lointain. C'est à ça que je pense quand j'essaie d'imaginer l'avenir. Je renaîtrai dans une vérité plus profonde et plus vraie. Des lignes de lumière vive, toute chose matérielle dans sa plénitude, un objet sacré."

Même si le sujet n'est pas nouveau, Don DeLillo y apporte une réflexion nuancée et en profondeur qui justifie la tentation de l'expérience Zero K. Croire que se pose la question de la vie éternelle serait erronée. Mourir oui, mais au bon moment, et plutôt de vieillesse qu'à cause de la maladie.
L'auteur présente le concept Zero K comme sorti du génie gémellaire de deux frères qui veulent transcender la mort et lui donner une formule attrayante pour accéder à une seconde vie "augmentée".
Folie de la science ou anticipation de génie, toujours est-il que la personne n'est plus réduite à un seul corps, mais à un esprit qui lui ne mourra pas.
Zero K n'est pas un roman de science-fiction ; on ne sait pas ce qui se passe après. De toute façon, la portée du roman n'est pas là. Elle est dans la solitude de l'être humain face à la folie du monde qui l'entoure, et son désir de vaincre la seule chose qu'il ne maîtrise pas : l'heure de sa mort.

"Parfois l'histoire est un ensemble de vies singulières provisoirement en contact".

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