Les Peaux rouges, Emmanuel Brault

Ed. Grasset, août 2017, 198 pages, 17.5€


Comment mieux dénoncer le racisme et les racistes ? En se mettant dans la peau d'un raciste ordinaire évoluant dans une société qui va tenter de le rééduquer.


Amédée Gourd parle mal, pense mal et agit mal. A première vue il n'a aucune qualité à part celui peut-être de vouer un amour indélébile pour sa grand-mère avec qui il vit et qui l'a éduqué. Quoique éduqué est un bien grand mot, car Amédée a des principes bien personnels parmi lesquels le rejet pur et simple de toute personne n'ayant pas de près ou de loin la peau blanche.
"Il sont rouges de pied en pape, le maillot intégral, pas un pète de blanc, une peau rouge vif qui peut s'adoucir avec l'âge, elle prend un aspect terre battue pas très propre, qui peut s'adoucir avec l'âge. Toute la journée, j'arrête pas d'en croiser, faudrait être aveugle pour pas les voir. Ça me fait bien marrer quand on parle d'ignorance. Je connais qu'eux, parfois ils m'obsèdent, pire qu'une gonzesse qu'aurait roulé du cul sous mon nez".
Dans la société où il évolue, le racisme est puni par la loi. Quiconque se permet un outrage envers une personne de couleur ou tient des propos racistes en public est passible de prison. Amédée le sait bien, c'est pourquoi il se garde bien de montrer sa véritable personnalité. Il vit avec sa colère tapie en lui.
"La honte je connais bien, j'ai l'impression d'avoir honte depuis que je suis né, même dans mon berceau j'avais honte, de cette mère alcoolique, de ce père que je connais pas, de ma sale trogne de pauvre de moi. J'ai honte comme d'autres boivent, je peux pas m'en passer, je suis hontolique".

Seulement un jour, sur le trottoir, il heurte sans le vouloir une Peau Rouge. La dame est enceinte, elle le sermonne, et voilà Amédée qui perd ses moyens et l'insulte sur sa couleur de peau. La case prison est pour lui.

En cellule, le temps passe plus lentement qu'une journée de travail en tant que cariste, alors Amédée est prêt à tout accepter pourvu qu'il sorte. En plus sa mémé lui manque, et comme il est un homme de rituel, il sent qu'il perd pied. Quand on lui propose une remise de peine en échange d'une "rééducation", Amédée accepte. Le voilà donc en train de suivre une thérapie avec d'autres comme lui, condamnés pour racisme. On pourrait se croire chez les alcooliques anonymes, sauf que leur addiction est la haine de l'autre.
"Il s'agit d'une démarche pour soigner les patients atteints de délires racistes. Cela reste expérimental. Beaucoup de progrès ont été accomplis pour comprendre ce mal et l'attaquer à la racine... l'arracher définitivement (...) Bientôt, peut-être, tout cela ne sera plus qu'un mauvais souvenir. Les peuples se comprendront et s'aimeront".
Peu à peu, on lui apprend à détricoter ses réactions, à réfléchir sur le sens de son racisme, à expliquer ses peurs. Et puis un jour, il accepte de dire "je ne suis plus raciste" et croit l'être vraiment devenu. Mais, c'est bien connu, chassez le naturel, il revient toujours au galop.
"On me dit tu n'as pas de cœur mais si j'ai un cœur, c'est justement parce que j'ai du cœur que je suis raciste".

Les Peaux Rouges est un premier roman original qui dénonce le racisme en utilisant ses mécanismes. Construit comme une fable, le récit ne prétend pas pourtant à une morale quelconque. Le personnage d'Amédée Gourd est succulent malgré la noirceur de son esprit. Parfois, on se retrouve en absurdie. On sent qu'Emmanuel Brault s'est amusé en le construisant, en le faisant parler et user d'expressions erronées. Si sa haine de l'autre ne l'emportait pas, on en viendrait même à le trouver touchant.
"Le racisme c'est le ver des solitaires, il se glisse et il bouffe à l’œil dans le creux de l'estomac, il se requinque pépère, et un jour il se repointe en faisant des œillades, la vieille connaissance. Il faut que je lutte et c'est dur".
Pas facile de traiter du racisme sans faire grincer des dents. C'est pourquoi l'action se situe dans une société qui ressemble beaucoup à la notre mais qui traite différemment toute atteinte à la personne. On connaît tous un Amédée Gourd et c'est hélas cette banalisation du racisme qui amène la réflexion.

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