Compléter les blancs, Keiichirô Hirano

Ed. Actes Sud, traduit du japonais par Corinne Atlan, mai 2017, 448 pages, 23 euros.
Titre original : kûhaku wo mitashinasai

Tetsuo Tsuchiya revient chez lui après trois ans d'absence. Sauf qu'il est un ressuscité et qu'apparemment il se serait suicidé en se jetant du toit de l'immeuble de son entreprise.
"Depuis que ces morts étaient revenus à la vie, les vivants avaient tous une sensation d'oppression. Le monde était devenu plus étroit, étriqué même, disaient-ils".

Compléter les blancs aurait pu être un roman fantastique centré sur deux questions simples : comment ces morts sont-ils revenus à la vie, et surtout pourquoi ? Or l'auteur balaye ces questionnements pour se concentrer essentiellement sur le retour de l'un d'entre eux, un certain Tetsuo. Quand ce dernier fait des examens à l'hôpital, il sait qu'il vient de ressusciter, c'est d'ailleurs ce qu'il explique au médecin qui l’ausculte. Il n'est pas fou car, au Japon,  il n'est pas le seul à être revenu à la vie, ces derniers temps. Tetsuo a laissé pendant trois longues années, une veuve Chika, un petit garçon Riku et une mère. Il sait lui-même ce que c'est de grandir sans père, c'est pourquoi il compte bien rattraper le temps perdu avec Riku. Revenir à la maison et reprendre le cours de la vie telle qu'il l'avait laissée est pour lui une évidence. Cependant, rien n'est simple : Chika est méfiante, et le petit semble avoir peur de lui.
"Et voilà qu'un beau jour, ce mari mort depuis trois ans était revenu.
Cette nuit-là, Chika était longuement restée en état de sidération, la tête penchée de côté, sans comprendre ce qui se passait ni si l'homme debout face à elle était vraiment Tetsuo". 
Peu à peu, Chika lui révèle ce que sa vie est devenue après la mort de Tetsuo. Comme ce dernier s'était apparemment suicidé en se jetant du haut de l'immeuble de son lieu de travail, sa famille a été frappée d'ostracisme. Au Japon, il ne fait pas bon de faire partie du cercle familial d'un suicidé.

Tetsuo ne comprend pas son geste. Lui, avoir mis fin à ses jours alors qu'il était heureux en ménage et au travail ? A défaut de se souvenir de la dernière heure avant son trépas, il décide de compléter les blancs, tout en tentant de retrouver sa place dans la société.
"- Ecoute, Tsuchiya...Quand quelqu'un meurt, il laisse un vide. Plus ou moins grand. Mais on ne peut pas laisser ce trou ouvert indéfiniment. Alors chacun fait son possible pour le combler. Si on le fait pas, on finit par trébucher et tomber dedans... Tu comprends ?
Tetsuo ne pipait mot.
- Le vide ouvert au travail, dans la famille, dans le cœur de ceux qu'on a laissés derrière soi...Tu reviens pile au moment où ces trous on été refermés. Si tu essaies de soulever le couvercle de force, tu risques de le casser, tu sais." 
Il mène une véritable enquête policière, persuadé qu'il a été victime d'un assassinat. Au fur et à mesure, il est convaincu que le concierge de l'entreprise, un certain Saeki, a joué un rôle déterminant dans sa mort. Ce dernier, de toute façon, avait plusieurs fois manifesté son hostilité envers Tetsuo, sans raison valable. Saeki est le pendant négatif de Tetsuo.
"Les êtres négatifs et ceux qui ont un regard positif sur la vie sont semblables, ils vivent dans le même monde. Mais ceux qui tentent de vivre éprouvent une aversion naturelle envers ceux qui méprisent les autres êtres humains et la valeur de la vie. C'est pour se protéger. Il est absolument insupportable de vivre une vie sans valeur dans un monde sans valeur. C'est quelque chose de terrifiant".

Porter le statut de ressuscité n'est pas simple, et être en plus un ancien suicidé n'arrange pas les choses. En cela, le roman questionne de façon intime le rapport de l'être humain avec la mort et le choix de mettre un terme à son existence. Que cela soit sous la forme de l'introspection, du témoignage, ou du récit  de personnage célèbre tel Van Gogh, l'auteur propose une multitude de points de vue qui permet au lecteur de posséder toutes les cartes en main pour se forger une opinion.
 Car au delà d'une critique certaine de la société nippone, de son rapport au culte du travail, e l'entreprise au détriment de la famille, Keiichirô Hirano poursuit son étude du "dividus". L'Homme en tant que tel et ce qui le définit intimement  le préoccupe davantage. Le libre arbitre est un caractère intrinsèque de ce qui le constitue, et même la société ne peut l'éradiquer. Chacun possède en soi plusieurs personnalités qu'il présente - ou non - en fonction de la personne qu'il a en face de lui.
"Et pourtant, ces autoportraits représentent tous Van Gogh. Il n'y a pas d'un côté le vrai Van Gogh, et de  l'autre un imposteur. Tous sont Van Gogh. Un artiste aussi sincère n'avait aucune raison de peindre une imitation de lui-même. Tout comme il n'a pas pu peindre un masque".
En cela, revient des vers de Baudelaire :
"Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue.
Je suis les membres de la roue ! 
Et la victime et le bourreau ! "
Le cheminement de Tetsuo vers l'acceptation de sa mort est un cheminement de longue haleine vers une forme de sagesse intérieure et de reconsidération des préoccupations essentielles. Ressusciter est une chance : elle permet de faire un état des lieux, de se retourner, et de faire le point.

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