Le Tour du monde du roi Zibeline, Jean-Christophe Rufin

Ed. Gallimard, avril 2017, 384 pages, 20 euros.


Conteur hors pair, Jean-Christophe Rufin emmène son lecteur dans des lieux inconnus et incertains à la veille de la Révolution Française, avec une facilité déconcertante.


Encore un Rufin ! pourriez-vous vous étonner, tant l'auteur est prolifique même s'il n'en est pas au rythme légendaire de Joyce Carol Oates ! Cette fois-ci, Il revient à ses premiers amours, à savoir le roman à caractère historique, après avoir goûté à l'essai, et même au roman d'anticipation.
Le titre lui-même est une invitation au voyage puisqu'il nous parle de tour du monde et d'un personnage que le grand public ne connaît pas. Dès lors, va-t-on rentrer dans de la fiction pur ou dans la biographie romancée ? Les notes en fin de page et la quatrième de couverture précisent que l'histoire est authentique ; Rufin l'a romancée pour en faire un texte à deux voix (les deux protagonistes, en l'occurrence un couple) aux tons et aux sensibilités différentes.

Celui qui deviendra le Roi Zibeline est Auguste Benjowki, un jeune noble né en Europe Centrale, dont l'éducation lui a valu d'être parfaitement bilingue en langue française, et dont les aléas de sa famille et son pays (la Hongrie) le forcèrent à voyager et prendre son destin en main.
C'est lors de ses pérégrinations, en l’occurrence à la période où il était prisonnier en Sibérie, qu'il fit la connaissance d'Aphanasie qui allait devenir son épouse dévouée.

Auguste et Aphanasie racontent leur histoire à Benjamin Franklin, père fondateur des Etats-Unis . Les aventures du couple ont au moins le mérite de le tirer d'un ennui profond et de sa léthargie persistante. Très vite, il est subjugué par les exploits d'Auguste, de sa facilité à anticiper les obstacles et à négocier avec les populations locales. Enfin, la personnalité même d'Aphanasie le fascine...

"Il y a deux manière opposées et cependant comparables de punir un homme : le condamner à l'enfermement ou le jeter  dans l'infini. J'avais jusque-là fait l'expérience des geôles et goûté de leur cruauté. J'avais crié dans des cachots et frappé des poings sur leurs murs. Il me semblait que j'avais éprouvé le pire. C'est que je n'avais pas connu la Sibérie".

Mais au-delà du récit d'exploration, c'est tout un contexte politique et économique qui est expliqué. Nous sommes sous le règne de Louis XV et la pensée philosophique de l'Encyclopédie a fait son chemin et a réuni de nombreux adeptes. Les notes de Bougainville prises lors de son tour du monde et rassemblées en livre ont émerveillé les populations des salons littéraires et ont confirmé un regain pour l'exotisme.
"La glace était partout. Elle apparue d'abord à la surface de la mer, accrochée aux morceaux de bois flottants. Bientôt elle forma de véritables masses qui nous barraient la route. Je dus faire parfois tirer au canon pour dégager un passage. La glace serrait les flancs du navire et les heurtait avec des bruits violents".
Benjowski est un explorateur de plus mais il arrive à une période charnière où le colonialisme prend de l'ampleur et le sens même du mot liberté prend toute sa valeur.
"Alors, ce que vous entendez par la liberté, c'est l'inconnu, c'est le monde entier ouvert à votre carrière, c'est le meilleur s'il vous est destiné et le pire s'il doit vous advenir".
Le contexte économique se greffe au plaisir du voyage. Benjowski va l'apprendre à ses dépens...

C'est toute une époque que Rufin ressuscite, n'hésitant pas à adapter le style narratif, à prendre le temps de la description ou à resituer un contexte politique.
Oublié en France mais encore célébré sur l'île de Madagascar, Bejowski sort de l'oubli. Le Tour du monde du roi Zibeline est un roman historique, fort de sa recherche documentaire et de l'inspiration romanesque de l'auteur.
"Toute notre monde réuni, je m'embarquai pour Madagascar. En vue des côtes, je fus envahi par un étrange sentiment de fierté et de terreur. C'était la terre offerte à ma conquête, le pays où le roi de France m'avait chargé d'aborder. J'avais habité bien des contrées sans jamais pouvoir m'y regarder comme chez moi ; cette fois, j'avais la troublante impression d'être enfin sur le point de toucher à l'ultime rivage, au lieu qui m'était destiné".


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