La Fin de la guerre froide, Juan Trejo

Ed. Actes Sud, traduit de l'espagnol par Amandine Py, mai 2017, 333 pages, 22.50 euros.


Des catastrophes sont venues jalonner notre monde, un instant T dans notre poursuite effrénée du bonheur dans une société de surconsommation et de plus en plus amnésique. Juan Trejo raconte l'histoire de trois personnages très différents mais qu'un de ces instants va rapprocher.



Dona, Tomas et Zheng ne se connaissent pas mais ce jour-là ils sont tous les trois à Barcelone.  L'américaine Dona est hôtesse de l'air en escale, et a rejoint un de ces amants réguliers. Zheng est chinoise et participe à un voyage d'agrément avec son mari organisé par la compagnie de ce dernier. Quant à Tomas il vit à cet endroit depuis toujours, et cette ville a permis à sa famille d'accéder à la grosse bourgeoisie.
En avril 1986, chacun a vécu différemment l'annonce de la catastrophe de Tchernobyl, et plus ou moins inconsciemment, celle-ci a eu des conséquences sur leur manière d'appréhender le monde et de préparer leur avenir.

"Ce fut au cours d'une séance de cette thérapie soporifique qu'elle eut l'idée de devenir hôtesse de l'air. L'équation s'offrit à elle dans toute son évidence : les voyages éliminaient l'espace ; sans espace, pas de foyer; sans foyer, pas de famille ; sans famille, pas de passé ; sans passé, pas de douleurs issues du passé".
Pour Dona, le mouvement est le seul moyen de survivre et de supporter ce qui l'entoure, et élimine ainsi la pesanteur mentale ou physique propice à la catastrophe. De fait son métier lui permet d'organiser sa fuite perpétuelle et de ne s'attacher à rien ni personne. Pour elle, toutes les villes se ressemblent et ne valent pas la peine de s'y attarder. Ce sont des no man's land qui cherchent à tout prix à sortir du lot tout en offrant des routes qui mènent vers la dépossession de ses habitants. Car comme celle de Pripyat située à deux kilomètres de Tchernobyl, elles peuvent devenir un lieu désert et déshumanisé du jour au lendemain.
Alors qu'elle sort de l'hôtel, elle croise le groupe de Zheng, petite chinoise discrète qui visite Barcelone pour la première fois en compagnie de son mari et des collègues de ce dernier. Alors que les monuments défilent devant ses yeux, elle réfléchit sur la perte de sa mère et plus précisément sur le coffret de souvenirs qu'elle a récupéré. Trop curieuse, elle l'avait ouvert, mais fut incapable de donner du sens aux objets du quotidien conservés dans la boîte. Depuis, elle tente de réinventer le passé de sa mère, quitte à en faire une trame romanesque.
"Mais comment appréhender le passé d'une personne qui n'est plus là ? En son absence, les questions ou les accusations restent sans réponses. (...) Est-il possible de reconstituer une vie, la part la plus intime d'une vie, les souvenirs et les sentiments d'un être en se basant sur de simples objets ?"
Le passé de la mère de Zheng est comme le passé des habitants de Pripyat qui ont dû évacuer leur ville en laissant leurs objets chez eux. Il ne reste que peu de choses pour reconstituer l'ensemble d'une existence. L'imagination devient alors une des vérités possibles.
"Car tout était affaire de foi : il s'agissait seulement d'y croire. Et croire ou ne pas croire dépendait uniquement de sa volonté".
Le restaurant à la mode dans lequel se rend le groupe de Zheng a été financé en partie par Tomas. Ce dernier, vit à Barcelone depuis toujours, et est d'ailleurs sur le point d' y acheter un immeuble. Il est le fils d'un couple de migrants ayant fait fortune sur le territoire espagnol. Marié et heureux semble-t-il en ménage, c'est pourtant le souvenir d'une maîtresse qui le taraude. Pourquoi Maribel occupe-t-elle ses pensées alors que leur relation n'a rien eu de passionnel ? Maribel, comme la catastrophe de Tchernobyl, est un accident que sa conscience a tenté de minimiser.
"Il fallait donc considérer l'éventualité que sa relation avec Maribel ait été, littéralement, un accident, et que le nuage de particules radioactives libérées à cette occasion ait flotté sur son existence depuis, déposant graduellement les isotopes dévastateurs sur des territoires plus ou moins hospitaliers de son subconscient, contaminant la matière qui alimentait sa psyché".
Tomas se sent irradié : il ressent un malaise certain et il doute de l'avenir qui s'offre à lui. Le souvenir de Maribel est source de trop de confusion.
"Il décida de passer à l'action : concrètement, il irait chercher ses souvenirs, déterrer des moments oubliés. Il se rendrait sur des lieux évocateurs de manière à revivre le passé, à ressentir ce qui le définissait, il avait besoin de prouver qu'il était quelqu'un et non un simple cercle dépourvu de centre".
Ses souvenirs sont son Pripyat personnel, "son paysage mental" particulier.

Parce que "la vie est une une succession indéfinie de possibilités d'accident, l'accident est le fondement même de la vie". De fait ces trois personnages qui ne se connaissent pas vont voir leurs destins se croiser au hasard d'une de ces possibilités...

Juan Trejo construit un roman entier autour d'un postulat simple : le destin de la ville de Pripyat en Ukraine est le reflet de notre temps : vitesse et fuite en avant. Nous sommes tous des enfants de Pripyat. Nous fuyons à notre façon la solitude et la tranquillité, parfois même inconsciemment. Barcelone incarne la fin de la guerre froide : elle est en constante mutation, moderne, toujours bouchée par les embouteillages, et elle "avale" chaque jour de nouveaux habitants en son sein. Barcelone est une autre Pripyat...
La fin de la guerre froide est un roman dense, réfléchi, très bien mené, qui propose une réflexion originale sur le véritable sens à donner à notre existence par rapport à l'Histoire.