Des Vampires dans la citronneraie

Ed. Albin Michel, mars 2017, traduit de l'anglais (USA) par Valérie Malfoy, 303 pages, 22 euros.
Titre original : Vampires in the lemon grove

De Karen Russel, je ne connaissais que son roman Swamplandia (Albin Michel, 2012) finaliste du Prix Pulitzer. Je découvre la nouvelliste avec une certaine délectation.

A travers huit nouvelles d'époques et de thèmes variés, l'auteur nous présente un univers littéraire où parfois le fantastique flirte avec le quotidien, et le fantasme avec la réalité.
Chez Karen Russel, les personnages sont à la fois atypiques et terriblement communs de par les travers qu'ils symbolisent. Un couple de vampires qui se nourrit de citrons à la place du sang se heurte à la routine de leur couple et la patine de leur amour.
"Nous avons eu soif à chaque endroit du globe avant de trouver notre oasis ici, dans la botte italienne, devant ce stand de citronnade. Seuls ces citrons nous apportent un soulagement". (Des Vampires dans la citronneraie)
Un groupe de gamins - qui pourrait être sortis de l'imagination de Stephen King- se heurte à un phénomène étrange qui leur rappelle leurs mauvaises actions envers un camarade. Chaque protagoniste porte le récit et se démarque par sa bravoure, son étrangeté ou son vécu. Mais ce qui les réunit, c'est qu'ils portent tous un signe extérieur qui les démarque. Parfois, il est à même la peau : un tatouage, une démarche, des mains qui se transforment, une réincarnation en cheval.... Personne n'est épargné.
"Pour résumer : nous sommes toutes en train de devenir des fileuses. Sorte de créature hybride, mi-kaiko - c'est-à-dire ver à soie -, mi être-humain. Parmi les plus anciennes, certaines ont le visage déjà recouvert d'une grossière fourrure blanche, mais le mien, tout comme mes cuisses, est resté lisse pendant vingt jours". (De la soie pour l'Empire)

De la chaleur de l’Italie à une manufacture japonaise, de la plage de Strong Beach aux Etats-unis à l'océan Antarctique, Karen Russel promène son lecteur. D'un élément anodin, elle en tire une substantifique moelle et construit sa nouvelle. Une mouette, une fenêtre, du plancton sont autant de matières qui tiennent le récit. La mouette construit son nid et annonce l'avenir; la fenêtre, pour un  fermier du XIX siècle est un signe extérieur de réussite et de propriété; le plancton, enfin, symbolise la lutte du faible contre le géant incarné par la baleine.
"Les mouettes piquent des bribes de nos vies pour faire un nid que j'ai trouvé dans le creux d'un arbre, sur la plage. Elles bousisllent notre avenir". (Une armée de mouettes à Strong Beach, 1979)

Certains passages, à première lecture, peuvent paraître sibyllins.
"- On est morts ?
Dix chevaux opinent.
- On est au paradis ?
Embarrassante question". (La grange à la fin de notre mandat)
Car Karen Russel joue avec ses sujets, avec ses personnages, et n'hésite pas à s'inspirer des rouages d'autres genres littéraires pour donner corps à son texte. Ainsi, son inventivité explose et vient titiller les papilles du lecteur. Dès lors, humour, ironie, et mordant l'emportent.
Au final, Des Vampires dans la citronneraie  est un recueil modèle et prouve encore une fois que la nouvelle est un genre qui offre au lecteur de belles surprises littéraires.

Posts les plus consultés de ce blog

Le Gardien des choses perdues

Une Chance minuscule, Claudia Piñeiro

RUE DES ALBUMS (126) Le bain de Berk, Julien Béziat