Billet d'humeur (22) De la solitude du lecteur



Il s'est passé presque huit mois sans que j'éprouve le besoin d'écrire un billet d'humeur sur un quelconque sujet littéraire (ou non) qui m'a interpellé, choqué ou révolté. Pourtant il y en a eu ; pourtant il a dû y en avoir, mais la lectrice que je suis s'est enfermée au fil du temps dans sa bulle, à l'abri. Mais à l'abri de quoi au juste ?


Si je devais résumer mon attitude face à la lecture, ce serait un tableau de Hopper de 1932, Room in New York, même si le sujet central de l'oeuvre semble être d'abord la solitude du couple. Je choisis de l’interpréter à ma façon en ne me focalisant que sur le personnage féminin. Sans prétention aucune, je me reconnais dans l'attitude de cette femme en robe rouge, qui tourne le dos à son époux en train de lire le journal, simplement pour pouvoir poser son livre (roman ?) et le lire en paix. Tourner le dos à l'autre est-ce aussi tourner le dos à la vie, au réel ? Car je reste intimement convaincue que la lecture est un acte profondément intime, un moment de communion entre le lecteur, le livre, et par extension l'écrivain. Et rien n'est plus difficile pour le lecteur que d'expliquer son plaisir de lire, et encore moins pour quelle raison telle ou telle oeuvre l'a chavirée. On sait mais on ne l'explique pas et parfois on ne se l'explique pas. Je suis un peu comme les astronautes qui reviennent sur Terre et ne trouvent pas les mots pour décrire le mieux possible la Terre vue de l'espace.

De là, je pense que la solitude du lecteur existe. Cette solitude n'est pas forcément psychologique ou morale et n'empêche pas d'être connecté au monde la plupart du temps, mais elle ressemble davantage à une solitude littéraire, celle qu'on choisit pour se retrouver seul(e) avec soi-même, pour se couper un moment du réel et des autres.
Et pour ceux qui ne lisent pas (ou peu) cette attitude est incompréhensible. Elle est vécue comme une différence ou une forme de comportement élitiste. D'où, par moments, les réflexions tranchantes ou remplies de poncifs.

Cette solitude est assumée. Je ne parle pas ou peu de ce que je lis, je préfère le coucher par écrit, certaine de n'ennuyer personne car celui qui prendra le temps de me lire l'aura choisi, il ne subira pas ce qu'il considère souvent comme un verbiage.
De fait, je n'aborde jamais une conversation sur la lecture en public. Si on ne m'en parle pas, je n'en parle pas non plus, point final. Mes lectures sont un sujet de conversation avec un noyau de personnes, lecteurs comme moi, avec lesquelles je suis sûre de ne pas sembler ridicule ou je suis sûre de ne pas être jugée.

Ma vie et mes lectures sont en constante interaction. Le monde qui m'entoure est un sujet littéraire permanent. Lire me donne une vision beaucoup plus sensible de ce que je vis ou de ce dont je suis témoin. Loin de moi l'idée d'être "à part" ou au-dessus des autres, simplement on peut dire que j'ai une idée beaucoup plus littéraire de la vie. Pas de bovarysme mais une attention aiguë au détail, à ce qui, normalement, ne porte pas à l'intérêt.

La solitude du lecteur est-elle une souffrance ? Non si le milieu familial le comprend ou tout au moins l'accepte. Je pense qu'elle fait partie intégrante d'une personnalité, un "côté obscur" entretenu et pleinement accepté de la part de celle ou celui qui le vit. On peut être une personne tout à fait sociable, bien implantée dans la vie, et chercher quotidiennement ce moment de solitude dans la lecture. Personnellement, je le vis comme un moment de recentrage, de mise au point, un peu comme une séance de course à pied où le coureur est seul avec soi-même.

Je lis donc je me pose, je me déconnecte du monde pour entrer dans un ailleurs aux possibilités élargies que moi seule décide. Je m'évade de mon quotidien, rencontre des personnages, visite des lieux que je ne foulerai jamais mais qui, à force, me sembleront familiers. Et quand je referme le livre, je me retrouve parmi les miens et je me sens bien.