Le garçon incassable, Florence Seyvos

Ed. Points Seuil, août 2014, 192 pages, 6.3 euros

Henri et Buster


Merci à Hélène Fournier, traductrice littéraire, de m'avoir conseillé la lecture de ce livre.


Roman ? Récit de vie? Là n'est pas l'important. On entre dans la lecture du Garçon incassable comme si on entendait la narration  de Florence Seyvos chuchotée derrière notre oreille, cet enchevêtrement de sa mémoire, de ses expériences.
Parce qu'elle désire écrire sur l'acteur Buster Keaton, "l'homme qui ne rit jamais", la narratrice se perd dans les rues d'un quartier huppé de Los Angeles. De cet homme en noir et blanc, on retient souvent le masque sérieux alors qu'il est un homme-projectile, désarticulé et pourtant incassable. Mais qui était-il vraiment? Perdue dans les méandres de sa mémoire, elle se souvient d'un autre homme incassable, son oncle Henri, "une vie pour rien" comme le disait sa grand-mère, parce qu'il n'était pas devenu comme les autres suite à un accident de naissance. Mais, c'est un autre Henri qui, finalement, va être plus présent dans sa vie. Cet Henri là, elle le rencontre en Afrique, à l'âge de onze ans. C'est le fils du nouveau compagnon de sa mère:
"Henri s'est cassé tout seul, quelques heures après sa naissance. C'était un beau bébé dodu de plus de trois kilos. Et tout à coup un vaisseau s'est rompu dans sa tête."
La famille recomposée organise sa vie autour de ce petit bonhomme boiteux, au bras gauche atrophié, qui, toute sa vie, restera en esprit un petit garçon à l'intérieur duquel, chagrins, douleurs et brimades "glissent comme une rafale de vent sur son visage."
Buster Keaton partage avec Henri une enfance brutale. Chez l'un, elle se résume à servir d'enfant projectile pour les spectacles de ses parents, pour l'autre, elles sont d'interminables séances de kinésithérapie paternelle rythmées par Wagner. De cette souffrance est née une solitude qui ne les quitte jamais, parfois muée en ennui:
"L'ennui d'Henri est comme un motif discret répété tout le temps sur un papier peint, on ne voit plus que lui."

Adulte, Keaton devient la star qu'on connaît. N'empêche que règne chez lui un certain degré d'insoumission, un décalage par rapport à son entourage, comme le résume très bien une scène d'un de ses films Go West (1925):
"Le monde se vide autour de lui (...) Quand il marche, il semble toujours à contre-sens et tout le monde le bouscule."
Cette vie à rebours des autres, Henri la vit aussi, sans s'en rendre compte. Son existence est entièrement balisée de trajets routiniers, d'emplois du temps bien précis entre son travail au CAT, son logement au foyer et ses sorties au cinéma:
"Henri est sorti de l'enfance. Il en est sorti pour arriver nulle part, dans une adolescence qui n'en sera pas une et ne le mènera jamais à l'âge adulte. Sa vie se déroulera désormais dans un éternel état intermédiaire. Un état où les éclats de joie sont de plus en plus rares. Ils sont remplacés par le plaisir et la satisfaction."
Et si les autres ne suivent pas les règles, le jeune homme croit qu'il est de son bon droit de les punir...

Buster Keaton
Ces deux êtres si différents ont pourtant bien des points communs. Et la narratrice, avec une écriture à la fois obstinée et pleine de pudeur, fait le parallèle entre ces deux fils de vie qui semblent se rejoindre à l'horizon des souvenirs. Doit-on penser pour autant que ces deux êtres "incassables" sont tristes? C'est leur inadéquation avec le monde qui les entoure qui les rend forts. Le doigt pointé sur eux glisse sans les affecter.
A trop se sentir différent, Buster Keaton s'est mis à boire avant de relancer sa carrière. Henri, lui,
continue de mener sa petite vie, entre une famille aimante, et son quotidien occupationnel.

Florence Seyvos signe un texte délicat sur la différence et l'acceptation de la différence. Dans une société centrée sur le regard de l'autre, il est bon de produire des récits de cette envergure permettant de recentrer les priorités. Qu'en est-il de cette narratrice qu'on sent fragile, parfois tourmentée mais toujours aimante?
Jamais burlesque, jamais tragique, Le garçon incassable est une ligne de deux vies, un fragment de bonheur de lecture qui vient contredire l'expression de la grand-mère, "une vie pour rien."

Trois frères, Peter Ackroyd

Ed. Philippe Rey, traduit de l'anglais (GB) par Bernard Turle, janvier 2015, 288 pages, 19 euros.

"Enfin ma vie commence."


Un soir, au retour de l'école, Harry, Daniel et Sam ont vainement attendu le retour de leur mère Sally, en goûtant à la table de cuisine. Leur père, Philip Hanway, était déjà parti au travail comme gardien de nuit. Jamais ce dernier leur expliqua ce départ inattendu. C'était arrivé, voilà tout.


La fratrie, née le même jour à un an d'intervalle, grandit dans une maison triste et fit de l'absence maternelle, une force, une arrogance pour s'en sortir et quitter enfin le quartier de Crystal Street à Camden Town. Seul le petit dernier, Sam, sembla souffrir plus que les autres. D'un naturel doux et rêveur, l'école ne devint pas pour lui un tremplin vers la réussite, mais plutôt une obligation, considérant que la vie pouvait s'accomplir autrement que par la voie professionnelle.

La majorité et les études ont vite eu raison des liens unissant les frères. Harry, journaliste en devenir, n'hésite pas à dire qu'il est orphelin; quant à Daniel, il exècre le quartier où il est né, s'y sent "comme un prisonnier de guerre qui organise son évasion". Son salut, il le doit aux études littéraires et à son admission à Cambridge. Sam reste vivre avec son père, passant ses journées à errer dans les rues, à la rencontre des indigents:
"Avec eux, il n'était ni gauche, ni timide (...) ils l'acceptèrent vite. Or, c'était ce qu'il avait toujours appelé de ses vœux.: être accepté. Il ne voulait pas être distingué, être pris en pitié ou traité avec condescendance."

Peter Ackroyd écrit l'ascension fulgurante mais calculée de Harry et Daniel qui, sans le savoir, vont fréquenter et croiser les mêmes personnages, l'un dans un cadre professionnel et l'autre dans des circonstances intimes. Parfois, ils ont l'impression de croiser Sam "plongé dans son monde intime de rage et d'affection dont les autres étaient exclus", ou alors ce dernier croit voir ses grands frères, fort de sa capacité à voir "ce qu'il veut voir" ou "ce qu'il a l'intention de voir." Seulement, lorsqu'il rencontre de nouveau sa mère, Sam décide de renouer les liens, entrant ainsi dans le monde interlope londonien.

Car Trois frères est aussi un roman sur Londres. Les rues, les quartiers, les pubs et les restaurants sont autant de lieux favorisant les échanges, les entorses à la loi. Les personnages de l'auteur sont offerts en pâture à la capitale qui broie ses habitants en les mettant d'abord à l'honneur puis en les clouant au pilori.
Le marchand de sommeil Asher Ruppta, le propriétaire du journal le Chronicle Martin Flaxman, le prostitué bohème Spakler, sont autant de figures qui naviguent entre deux sociétés dont la frontière est formée de secrets honteux et de menaces floues.
Alors, certains portent un nom qui en dit long sur ce milieu louche et florissant: Rackham, Salomon le Roublard ou encore Le Choucas qui doit son surnom à un augure de mort. Qui le voit est promis à des problèmes...
Harry, Daniel et Sam vont faire partie de la toile d'araignée géante tissée par le récit. Au fil des chapitres, les liens se forment, les relations se dessinent, néanmoins tous ne sont pas prêts à perdre leur âme pour se garantir une place au soleil.
Dès lors, le Londres décrit par Ackroyd ressemble furieusement au Londres de Dickens dans La Maison d'Âpre-Vent, que Daniel décrit dans une de ses chroniques littéraires:
"Londres devient une sorte d'univers carcéral où tous les personnages sont menottés aux murs. Si ce n'est pas une cellule, c'est un labyrinthe dans lequel rares sont ceux qui parviennent à retrouver leur chemin. Tous sont des âmes errantes."
A l'image de Sam qui erre dans un paysage souvent fantasmé qui convient à son caractère solitaire, chaque protagoniste va faire corps avec la ville et sera rejeté, abandonné, pour en avoir trop demandé.

Trois frères est une féroce satire sociale, sans concession, qui raconte avec des mots simples, et grâce aussi à une traduction extrêmement fluide, l'ascension et la chute d'une fratrie.

Exergue (13)

Décalé ou prophétique, l'exergue est la citation qui annonce le roman que vous allez lire.

Et souvent, ce fragment littéraire est un petit bijou en soi...


Une promesse, Sorj Chalandon (Grasset/Livre de Poche)

Prix Médicis


Hippolyte Violeau était un homme de lettres d'origine bretonne.

Les Inséparables, Stuart Nadler

Ed. Albin Michel, collection Les Grandes Traduction, mai 2017, traduit de l'anglais (USA) par Hélène Fournier, 416 pages, 22.50 euros.
Titre original : The Inseparables


Alors même que Henrietta Olyphant a autorisé la réédition des Inséparables, son roman érotique dont la première publication avait suscité engouement et débat, sa fille et sa petite-fille vivent des moments douloureux qui vont les rapprocher toutes les trois.


La vie d'Henrietta s'est arrêtée après la chute mortelle et stupide de son mari sur une des dalles de la propriété.
"Elle avait cru qu'il se relèverait. Tout simplement. J'ai cru qu'il se relèverait.
Après son décès, pendant des semaines, Henrietta s'était tenue devant la porte, matin et soir. L'immense champ, vide, blanc en hiver, du jaune de la gerbe d'or au printemps".
Depuis, elle se débat dans des ennuis d'argent qui ne pourront être résolus que si elle vend ses terres et se résout enfin à la republication de son unique roman, paru une première fois dans les années 60, et jugé sulfureux à l'époque. Les Inséparables doit sa gloire aux schémas dessinés par l'auteur et par la description des scènes érotiques. Cependant, Henrietta n'a jamais supporté cet engouement, et bien qu'elle soit une féministe convaincue et a enseigné pendant des années l'émancipation de la femme, elle n'arrive toujours pas à assumer la maternité de son livre.
Pourtant, sa fille et sa petite fille ne sont pas de cet avis. Oona, chirurgien orthopédiste, a rejoint sa mère au domicile depuis qu'elle a quitté enfin son mari Spencer. dont le principal défaut est d'être stone la plupart du temps et incapable de reprendre sa vie professionnelle en main. De plus, le couple doit faire face à un incident fâcheux : leur fille unique Lydia, interne au collège Hartwell, fait l'objet de harcèlements sur les réseaux sociaux depuis qu'une photo dénudée a été postée par son ex petit ami.

C'est ainsi que les trois femmes se retrouvent réunies à un moment charnière de leur existence. Et alors que les circonstances inviteraient les protagonistes à se renfermer sur leurs problèmes, Henrietta, Oona et Lydia vont apprendre à s'ouvrir à l'autre. Les tabous familiaux, leurs désirs, leurs contradictions vont ressortir ; et au milieu, l'ombre du défunt Harold, et du malheureux Spencer qui tente de maintenir sa place au sein de cette famille.

Le tour de force de ce roman psychologique vient du fait qu'il a été écrit par un homme, et qu'il est éminemment féminin dans sa dissection des émotions, dans sa psychologie des personnages et dans son rapport à l'autre, à savoir le partenaire masculin. Et ces derniers aimés ou détestés,  sont la ligne de crête, le fil ténu qui maintient le trio générationnel hors de l'eau.
De fait le rythme de la  narration est lent souvent concentrique car on en revient toujours aux mêmes problèmes. Malgré tout, chacun avance à petit pas, mûrit ou prend du recul, se redresse même pour enfin avoir le courage de s'autoriser un avenir.
Lydia qui jette son téléphone portable dans les toilettes, Oona qui s'aperçoit qu'avoir une aventure avec son thérapeute n'est pas une bonne chose, ou Henrietta qui accepte enfin d'incarner l'auteur sulfureuse des années 60, sont autant de tremplins vers une révolution interne qui leur permettront de passer à "autre chose".

Les Inséparables décrivent alors trois femmes qui sont à l'image de l'héroïne éponyme du roman : libérées, en accord avec elles-mêmes, et surtout indépendantes.


La Fin de la guerre froide, Juan Trejo

Ed. Actes Sud, traduit de l'espagnol par Amandine Py, mai 2017, 333 pages, 22.50 euros.


Des catastrophes sont venues jalonner notre monde, un instant T dans notre poursuite effrénée du bonheur dans une société de surconsommation et de plus en plus amnésique. Juan Trejo raconte l'histoire de trois personnages très différents mais qu'un de ces instants va rapprocher.



Dona, Tomas et Zheng ne se connaissent pas mais ce jour-là ils sont tous les trois à Barcelone.  L'américaine Dona est hôtesse de l'air en escale, et a rejoint un de ces amants réguliers. Zheng est chinoise et participe à un voyage d'agrément avec son mari organisé par la compagnie de ce dernier. Quant à Tomas il vit à cet endroit depuis toujours, et cette ville a permis à sa famille d'accéder à la grosse bourgeoisie.
En avril 1986, chacun a vécu différemment l'annonce de la catastrophe de Tchernobyl, et plus ou moins inconsciemment, celle-ci a eu des conséquences sur leur manière d'appréhender le monde et de préparer leur avenir.

"Ce fut au cours d'une séance de cette thérapie soporifique qu'elle eut l'idée de devenir hôtesse de l'air. L'équation s'offrit à elle dans toute son évidence : les voyages éliminaient l'espace ; sans espace, pas de foyer; sans foyer, pas de famille ; sans famille, pas de passé ; sans passé, pas de douleurs issues du passé".
Pour Dona, le mouvement est le seul moyen de survivre et de supporter ce qui l'entoure, et élimine ainsi la pesanteur mentale ou physique propice à la catastrophe. De fait son métier lui permet d'organiser sa fuite perpétuelle et de ne s'attacher à rien ni personne. Pour elle, toutes les villes se ressemblent et ne valent pas la peine de s'y attarder. Ce sont des no man's land qui cherchent à tout prix à sortir du lot tout en offrant des routes qui mènent vers la dépossession de ses habitants. Car comme celle de Pripyat située à deux kilomètres de Tchernobyl, elles peuvent devenir un lieu désert et déshumanisé du jour au lendemain.
Alors qu'elle sort de l'hôtel, elle croise le groupe de Zheng, petite chinoise discrète qui visite Barcelone pour la première fois en compagnie de son mari et des collègues de ce dernier. Alors que les monuments défilent devant ses yeux, elle réfléchit sur la perte de sa mère et plus précisément sur le coffret de souvenirs qu'elle a récupéré. Trop curieuse, elle l'avait ouvert, mais fut incapable de donner du sens aux objets du quotidien conservés dans la boîte. Depuis, elle tente de réinventer le passé de sa mère, quitte à en faire une trame romanesque.
"Mais comment appréhender le passé d'une personne qui n'est plus là ? En son absence, les questions ou les accusations restent sans réponses. (...) Est-il possible de reconstituer une vie, la part la plus intime d'une vie, les souvenirs et les sentiments d'un être en se basant sur de simples objets ?"
Le passé de la mère de Zheng est comme le passé des habitants de Pripyat qui ont dû évacuer leur ville en laissant leurs objets chez eux. Il ne reste que peu de choses pour reconstituer l'ensemble d'une existence. L'imagination devient alors une des vérités possibles.
"Car tout était affaire de foi : il s'agissait seulement d'y croire. Et croire ou ne pas croire dépendait uniquement de sa volonté".
Le restaurant à la mode dans lequel se rend le groupe de Zheng a été financé en partie par Tomas. Ce dernier, vit à Barcelone depuis toujours, et est d'ailleurs sur le point d' y acheter un immeuble. Il est le fils d'un couple de migrants ayant fait fortune sur le territoire espagnol. Marié et heureux semble-t-il en ménage, c'est pourtant le souvenir d'une maîtresse qui le taraude. Pourquoi Maribel occupe-t-elle ses pensées alors que leur relation n'a rien eu de passionnel ? Maribel, comme la catastrophe de Tchernobyl, est un accident que sa conscience a tenté de minimiser.
"Il fallait donc considérer l'éventualité que sa relation avec Maribel ait été, littéralement, un accident, et que le nuage de particules radioactives libérées à cette occasion ait flotté sur son existence depuis, déposant graduellement les isotopes dévastateurs sur des territoires plus ou moins hospitaliers de son subconscient, contaminant la matière qui alimentait sa psyché".
Tomas se sent irradié : il ressent un malaise certain et il doute de l'avenir qui s'offre à lui. Le souvenir de Maribel est source de trop de confusion.
"Il décida de passer à l'action : concrètement, il irait chercher ses souvenirs, déterrer des moments oubliés. Il se rendrait sur des lieux évocateurs de manière à revivre le passé, à ressentir ce qui le définissait, il avait besoin de prouver qu'il était quelqu'un et non un simple cercle dépourvu de centre".
Ses souvenirs sont son Pripyat personnel, "son paysage mental" particulier.

Parce que "la vie est une une succession indéfinie de possibilités d'accident, l'accident est le fondement même de la vie". De fait ces trois personnages qui ne se connaissent pas vont voir leurs destins se croiser au hasard d'une de ces possibilités...

Juan Trejo construit un roman entier autour d'un postulat simple : le destin de la ville de Pripyat en Ukraine est le reflet de notre temps : vitesse et fuite en avant. Nous sommes tous des enfants de Pripyat. Nous fuyons à notre façon la solitude et la tranquillité, parfois même inconsciemment. Barcelone incarne la fin de la guerre froide : elle est en constante mutation, moderne, toujours bouchée par les embouteillages, et elle "avale" chaque jour de nouveaux habitants en son sein. Barcelone est une autre Pripyat...
La fin de la guerre froide est un roman dense, réfléchi, très bien mené, qui propose une réflexion originale sur le véritable sens à donner à notre existence par rapport à l'Histoire.

Le Tour du monde du roi Zibeline, Jean-Christophe Rufin

Ed. Gallimard, avril 2017, 384 pages, 20 euros.


Conteur hors pair, Jean-Christophe Rufin emmène son lecteur dans des lieux inconnus et incertains à la veille de la Révolution Française, avec une facilité déconcertante.


Encore un Rufin ! pourriez-vous vous étonner, tant l'auteur est prolifique même s'il n'en est pas au rythme légendaire de Joyce Carol Oates ! Cette fois-ci, Il revient à ses premiers amours, à savoir le roman à caractère historique, après avoir goûté à l'essai, et même au roman d'anticipation.
Le titre lui-même est une invitation au voyage puisqu'il nous parle de tour du monde et d'un personnage que le grand public ne connaît pas. Dès lors, va-t-on rentrer dans de la fiction pur ou dans la biographie romancée ? Les notes en fin de page et la quatrième de couverture précisent que l'histoire est authentique ; Rufin l'a romancée pour en faire un texte à deux voix (les deux protagonistes, en l'occurrence un couple) aux tons et aux sensibilités différentes.

Celui qui deviendra le Roi Zibeline est Auguste Benjowki, un jeune noble né en Europe Centrale, dont l'éducation lui a valu d'être parfaitement bilingue en langue française, et dont les aléas de sa famille et son pays (la Hongrie) le forcèrent à voyager et prendre son destin en main.
C'est lors de ses pérégrinations, en l’occurrence à la période où il était prisonnier en Sibérie, qu'il fit la connaissance d'Aphanasie qui allait devenir son épouse dévouée.

Auguste et Aphanasie racontent leur histoire à Benjamin Franklin, père fondateur des Etats-Unis . Les aventures du couple ont au moins le mérite de le tirer d'un ennui profond et de sa léthargie persistante. Très vite, il est subjugué par les exploits d'Auguste, de sa facilité à anticiper les obstacles et à négocier avec les populations locales. Enfin, la personnalité même d'Aphanasie le fascine...

"Il y a deux manière opposées et cependant comparables de punir un homme : le condamner à l'enfermement ou le jeter  dans l'infini. J'avais jusque-là fait l'expérience des geôles et goûté de leur cruauté. J'avais crié dans des cachots et frappé des poings sur leurs murs. Il me semblait que j'avais éprouvé le pire. C'est que je n'avais pas connu la Sibérie".

Mais au-delà du récit d'exploration, c'est tout un contexte politique et économique qui est expliqué. Nous sommes sous le règne de Louis XV et la pensée philosophique de l'Encyclopédie a fait son chemin et a réuni de nombreux adeptes. Les notes de Bougainville prises lors de son tour du monde et rassemblées en livre ont émerveillé les populations des salons littéraires et ont confirmé un regain pour l'exotisme.
"La glace était partout. Elle apparue d'abord à la surface de la mer, accrochée aux morceaux de bois flottants. Bientôt elle forma de véritables masses qui nous barraient la route. Je dus faire parfois tirer au canon pour dégager un passage. La glace serrait les flancs du navire et les heurtait avec des bruits violents".
Benjowski est un explorateur de plus mais il arrive à une période charnière où le colonialisme prend de l'ampleur et le sens même du mot liberté prend toute sa valeur.
"Alors, ce que vous entendez par la liberté, c'est l'inconnu, c'est le monde entier ouvert à votre carrière, c'est le meilleur s'il vous est destiné et le pire s'il doit vous advenir".
Le contexte économique se greffe au plaisir du voyage. Benjowski va l'apprendre à ses dépens...

C'est toute une époque que Rufin ressuscite, n'hésitant pas à adapter le style narratif, à prendre le temps de la description ou à resituer un contexte politique.
Oublié en France mais encore célébré sur l'île de Madagascar, Bejowski sort de l'oubli. Le Tour du monde du roi Zibeline est un roman historique, fort de sa recherche documentaire et de l'inspiration romanesque de l'auteur.
"Toute notre monde réuni, je m'embarquai pour Madagascar. En vue des côtes, je fus envahi par un étrange sentiment de fierté et de terreur. C'était la terre offerte à ma conquête, le pays où le roi de France m'avait chargé d'aborder. J'avais habité bien des contrées sans jamais pouvoir m'y regarder comme chez moi ; cette fois, j'avais la troublante impression d'être enfin sur le point de toucher à l'ultime rivage, au lieu qui m'était destiné".


Billet d'humeur (22) De la solitude du lecteur



Il s'est passé presque huit mois sans que j'éprouve le besoin d'écrire un billet d'humeur sur un quelconque sujet littéraire (ou non) qui m'a interpellé, choqué ou révolté. Pourtant il y en a eu ; pourtant il a dû y en avoir, mais la lectrice que je suis s'est enfermée au fil du temps dans sa bulle, à l'abri. Mais à l'abri de quoi au juste ?


Si je devais résumer mon attitude face à la lecture, ce serait un tableau de Hopper de 1932, Room in New York, même si le sujet central de l'oeuvre semble être d'abord la solitude du couple. Je choisis de l’interpréter à ma façon en ne me focalisant que sur le personnage féminin. Sans prétention aucune, je me reconnais dans l'attitude de cette femme en robe rouge, qui tourne le dos à son époux en train de lire le journal, simplement pour pouvoir poser son livre (roman ?) et le lire en paix. Tourner le dos à l'autre est-ce aussi tourner le dos à la vie, au réel ? Car je reste intimement convaincue que la lecture est un acte profondément intime, un moment de communion entre le lecteur, le livre, et par extension l'écrivain. Et rien n'est plus difficile pour le lecteur que d'expliquer son plaisir de lire, et encore moins pour quelle raison telle ou telle oeuvre l'a chavirée. On sait mais on ne l'explique pas et parfois on ne se l'explique pas. Je suis un peu comme les astronautes qui reviennent sur Terre et ne trouvent pas les mots pour décrire le mieux possible la Terre vue de l'espace.

De là, je pense que la solitude du lecteur existe. Cette solitude n'est pas forcément psychologique ou morale et n'empêche pas d'être connecté au monde la plupart du temps, mais elle ressemble davantage à une solitude littéraire, celle qu'on choisit pour se retrouver seul(e) avec soi-même, pour se couper un moment du réel et des autres.
Et pour ceux qui ne lisent pas (ou peu) cette attitude est incompréhensible. Elle est vécue comme une différence ou une forme de comportement élitiste. D'où, par moments, les réflexions tranchantes ou remplies de poncifs.

Cette solitude est assumée. Je ne parle pas ou peu de ce que je lis, je préfère le coucher par écrit, certaine de n'ennuyer personne car celui qui prendra le temps de me lire l'aura choisi, il ne subira pas ce qu'il considère souvent comme un verbiage.
De fait, je n'aborde jamais une conversation sur la lecture en public. Si on ne m'en parle pas, je n'en parle pas non plus, point final. Mes lectures sont un sujet de conversation avec un noyau de personnes, lecteurs comme moi, avec lesquelles je suis sûre de ne pas sembler ridicule ou je suis sûre de ne pas être jugée.

Ma vie et mes lectures sont en constante interaction. Le monde qui m'entoure est un sujet littéraire permanent. Lire me donne une vision beaucoup plus sensible de ce que je vis ou de ce dont je suis témoin. Loin de moi l'idée d'être "à part" ou au-dessus des autres, simplement on peut dire que j'ai une idée beaucoup plus littéraire de la vie. Pas de bovarysme mais une attention aiguë au détail, à ce qui, normalement, ne porte pas à l'intérêt.

La solitude du lecteur est-elle une souffrance ? Non si le milieu familial le comprend ou tout au moins l'accepte. Je pense qu'elle fait partie intégrante d'une personnalité, un "côté obscur" entretenu et pleinement accepté de la part de celle ou celui qui le vit. On peut être une personne tout à fait sociable, bien implantée dans la vie, et chercher quotidiennement ce moment de solitude dans la lecture. Personnellement, je le vis comme un moment de recentrage, de mise au point, un peu comme une séance de course à pied où le coureur est seul avec soi-même.

Je lis donc je me pose, je me déconnecte du monde pour entrer dans un ailleurs aux possibilités élargies que moi seule décide. Je m'évade de mon quotidien, rencontre des personnages, visite des lieux que je ne foulerai jamais mais qui, à force, me sembleront familiers. Et quand je referme le livre, je me retrouve parmi les miens et je me sens bien.






Père inconnu, Patrick Denys

Ed. Grasset, avril 2017, 240 pages, 19 euros.

Bâtard, mot trop fort, trop lourd, abject, pour désigner celle ou celui qui est né de père inconnu. Paul tente de comprendre l'origine de sa naissance, et à partir des maigres documents et de témoignages, il reconstitue peu à peu l'histoire d'amour entre sa mère Dorine et Ludovic, un capitaine.

Nous sommes en Bretagne entre 1940 et 1943. D'autres mœurs, d'autres temps, mais surtout le temps de la guerre en général et de l'exode en particulier. Dorine ne souffre pas encore trop de la guerre, mais depuis que la Kommandantur s'est appropriée son bateau, elle se rend enfin compte que l'ennemi est là, que le pays est occupé. Pourtant son second mari est parti au combat, mais elle n'est pas pressée de le voir revenir. Car Dorine n'est pas une amoureuse : deux mariages de raison et trois filles, mais le cœur n'a pas encore chaviré.
Dorine veille sur son indépendance, sa liberté, ce qui lui vaut les foudres de sa belle-sœur qui s'approprie  de plus en plus sa nièce. Parce qu'elle a de la place dans sa grande maison, un ami lui demande d'héberger un homme recherché par les allemands et en fuite. Ludovic - c'est son nom - est un capitaine de l'armée, mais au civil, il est le curé d'une paroisse bretonne, mais ça elle ne le sait pas encore...
La promiscuité, la solitude, l'amitié naissante laissent vite place à une passion amoureuse. Pour les deux tourtereaux c'est une découverte : Dorine aime pour la première fois et pour Ludovic, sa stature d'homme d'église l'en a empêché pendant longtemps. La jeune femme ne se cache pas et ne se soucie guère de la rumeur qui enfle. Or, un jour son mari rentre de la drôle de guerre.
"Elle disait aussi qu'avec lui elle n'était ni heureuse ni malheureuse, dans les derniers temps il lui arrivait même de connaître des petits moments de bonheur tranquille. Quand il était loin ! "
Aveux, scandale, grossesse, mais à cette époque, on ne divorce pas. Alors Dorine, le temps de la grossesse, loge dans un petit appartement et voit Ludovic en cachette. Lui a été dénoncé à l'Eglise dont il subit maintenant les foudres de sa hiérarchie. Il suffirait simplement qu'un des deux renonce, fasse le premier pas vers une nouvelle vie à deux pour que l'autre suive. Sauf que tout n'est pas si simple...
"Ce qui m'arrive n'est pas monstrueux. J'ai rencontré un homme. Je l'aime et je suis heureuse avec lui. Il est prêtre et je suis enceinte..."

Père inconnu est un premier roman fort inspiré des origines de l'auteur. Paul, né des amours de Dorine avec Ludovic, devenu adulte (nous sommes en 1992) interpelle ce père qu'il n'a pas connu et tente de lui donner une stature. est-ce l'Histoire qui a broyée ses parents ou le scandale ? Construit sur plusieurs points de vue (Paul, Dorine, Ludovic et la bonne Jeanne), le texte décortique les mentalités de l'époque et la difficulté à vivre une histoire d'amour hors mariage. De fait, la mentalité religieuse n'est pas non plus épargnée.
Père inconnu ne sombre jamais dans la colère ou l'empathie. On le lit comme un récit, une exposition de faits qui ont eu des conséquences désastreuses  par la suite. Par là, on peut penser que l'auteur, à travers ce texte, a écrit une forme de catharsis.
"Comment vais-je vous appeler ? Habituellement on tutoie son père ; à moins qu'on ne s'adresse au père des cieux : 'Délivrez-nous du mal'... Ce voussoiement me convient mieux, je ne vous ai jamais imaginé ailleurs que dans les cieux, autant dire nulle part, et j'ai attendu longtemps la délivrance de ce mal".

Un Dernier verre au bar sans nom, Don Carpenter

Ed. 10/18, traduit de l'anglais (USA) par Céline Leroy, 480 pages, 8.40 euros.
Titre original : Fridays at Enrico's

Dans un entretien sur France Info,  l'auteur martiniquais Patrick Chamoiseau expliquait que l'écrivain était en lutte contre l'écriture. Justement, dans ce roman, Don Carpenter raconte ces écrivains qui ont mis l'écriture au centre de leur existence au point d'en devenir parfois l'esclave.

Charlie est un écrivain en devenir, entendez par là qu'il travaille déjà un manuscrit et s'est fait remarqué pour sa finesse littéraire. Vétéran de la Guerre de Corée, il a pour projet d'écrire pas moins que le Moby Dick de la guerre, même s'il sait que le thème est éculé en littérature.
Jaime est une étudiante modèle, fille unique de parents qui l'ont élevée dans la petite bourgeoisie. Quand son père rentre un soir saoûl (encore une fois) et annonce qu'il a été viré de son emploi de journaliste, Jaime sent que sa petite vie bien tranquille sera bientôt un agréable souvenir.
Jaime et Charlie se rencontrent sur les bancs de la fac. Ils ont pour passion commune l'écriture. Jaime admire Charlie pour ce qu'il incarne à cette période : un talent littéraire plein de promesses qui pourrait bien révolutionner le monde de la littérature.
"Peut-être qu'il écrivait à la main. Encore plus littéraire. Charlie écrirait son roman sur la guerre de Corée et deviendrait sans doute un écrivain célèbre et admiré, le nouveau Norman Mailer ou James Jones. Elle n'avait aucune guerre sur laquelle écrire".
Charlie, de son côté, admire Jaime pour son intelligence, sa finesse d'analyse et sa facilité à coucher par écrit ce qu'elle ressent. Mais depuis qu'ils se fréquentent, Jaime n'écrit pas. Pis, le décès prématuré de son père, sa grossesse et la carrière universitaire de Charlie font que l'écriture n'est plus une priorité pour elle.

Le couple emménage dans l'Oregon. Il y fait froid, Jaime a du mal à s'habituer à sa nouvelle vie de mère de famille au foyer, tandis que Charlie, professeur, rencontre des gens, sympathise même avec des  étudiants pour qui il est devenu un modèle. Dans ce sillage, certains sont déjà des écrivains publiés comme Dick, ou sont en passe de l'être comme Stan. Tous n'ont pas la même approche de l'écriture. Pour l'un elle est seulement un moyen de devenir célèbre et envié, pour l'autre un billet d'entrée vers une vie honnête.
"A cet instant, assis au bord de son lit, ses onze pages entre les mains, il perçut un point commun entre le vol et l'écriture. Il s'agissait dans les deux cas de questions extrêmement intimes".
Charlie, lui, est en panne d'inspiration. Il n'arrive pas à boucler son manuscrit, ni à l'agencer pour en faire un véritable roman novateur. Et cela perturbe sa vie de couple.
"Elle ne savait pas trop pourquoi. Cette chose changerait leur vie quelle que soit la forme de son aboutissement. Si elle était conforme à leurs espérances, Charlie monterait en grade dans le monde des lettres et cela pouvait être destructeur".

Et puis, Jaime, isolée, un peu perdue, décide d'écrire pour donner un sens à sa vie. Le mariage ne doit plus tuer son ambition de devenir écrivain.

Le succès du roman de Jaime va être l'événement catalyseur de la seconde partie de Un dernier verre au bar sans nom, car il va inverser les rôles dans le couple formé par Charlie et Jaime, et l'argent - qui coule à flots - va influencer leur vision de la littérature.
"En lisant le manuscrit de Jaime il avait enfin compris pourquoi il ne pouvait terminer son livre. Charlie n'était pas écrivain, Jaime, si. Cela ne tenait pas aux mots, mais à l'organisation. Jaime savait instinctivement comment assembler les différents éléments pour que l'ensemble soit fluide d'une scène à l'autre. Le texte de Charlie, lui, était sens dessus dessous".
Nous sommes dans les années 60-70 et les studios hollywoodiens sont prêts à payer des sommes folles pour acheter les droits de romans ou de nouvelles publiées. Alors que Dick a disparu de la circulation, Stan réapparaît dans le sillage du couple revenu sur San Francisco. Stan incarne cette nouvelle mode de la littérature au service de l'industrie du cinéma, avec tout ce qu'elle implique de confort matériel mais de difficultés personnelles.
"Charlie éprouva un pincement de jalousie indigne devant le talent de Stan à capter le banal alors que lui s'agrippait à ses grandes idées qui, pour autant, ne sortaient jamais comme il fallait. Ou bien peut-être que Stan n’écrivait que de la camelote pop, alors que Charlie voulait plus que ça. La littérature, le grand art. Dégage, Léo. Pousse-toi de là, Herman".

Don Carpenter écrit sur les écrivains, sur ce petit monde de personnes qui ont un rapport étroit avec l'écriture, mais n'écrivent pas pour les mêmes raisons. Il insiste aussi sur le fait que l'écriture "saborde" ou complique les relations, travestit aussi notre rapport au monde et aux autres. Au fur et à mesure, l'écrivain devient un esclave volontaire, dont la seule préoccupation est de ne pas vivre l'expérience de la page blanche.
Les succès sont éphémères au vu du temps passé à écrire et essayer de placer son manuscrit chez un éditeur. Avec le temps, les désillusions s'accumulent mais l'envie d'écrire reste, quitte à bousiller sa vie familiale pour cela. Les bars deviennent alors ces lieux qui remplacent le bureau et permettent de jauger le monde qui nous entoure.
Un dernier verre au bar sans nom est un roman qui se déguste - un peu comme un bon cocktail dans un bar - . On entre directement dans le thème et on accompagne sans difficultés les personnages venus d'horizons différents. Au tournant des années 50-60, le monde littéraire américain était en plein boum ; tout était encore possible, d'où cet engouement intense.
Roman posthume, très peu modifié par l'éditeur, il est le témoignage d'une génération d'écrivains qui ont centré leur vie autour de la littérature.

La fiche du livre sur le site 10/18 : https://www.10-18.fr/livres/litterature-etrangere/un_dernier_verre_au_bar_sans_nom-9782264065278/


Des Vampires dans la citronneraie

Ed. Albin Michel, mars 2017, traduit de l'anglais (USA) par Valérie Malfoy, 303 pages, 22 euros.
Titre original : Vampires in the lemon grove

De Karen Russel, je ne connaissais que son roman Swamplandia (Albin Michel, 2012) finaliste du Prix Pulitzer. Je découvre la nouvelliste avec une certaine délectation.

A travers huit nouvelles d'époques et de thèmes variés, l'auteur nous présente un univers littéraire où parfois le fantastique flirte avec le quotidien, et le fantasme avec la réalité.
Chez Karen Russel, les personnages sont à la fois atypiques et terriblement communs de par les travers qu'ils symbolisent. Un couple de vampires qui se nourrit de citrons à la place du sang se heurte à la routine de leur couple et la patine de leur amour.
"Nous avons eu soif à chaque endroit du globe avant de trouver notre oasis ici, dans la botte italienne, devant ce stand de citronnade. Seuls ces citrons nous apportent un soulagement". (Des Vampires dans la citronneraie)
Un groupe de gamins - qui pourrait être sortis de l'imagination de Stephen King- se heurte à un phénomène étrange qui leur rappelle leurs mauvaises actions envers un camarade. Chaque protagoniste porte le récit et se démarque par sa bravoure, son étrangeté ou son vécu. Mais ce qui les réunit, c'est qu'ils portent tous un signe extérieur qui les démarque. Parfois, il est à même la peau : un tatouage, une démarche, des mains qui se transforment, une réincarnation en cheval.... Personne n'est épargné.
"Pour résumer : nous sommes toutes en train de devenir des fileuses. Sorte de créature hybride, mi-kaiko - c'est-à-dire ver à soie -, mi être-humain. Parmi les plus anciennes, certaines ont le visage déjà recouvert d'une grossière fourrure blanche, mais le mien, tout comme mes cuisses, est resté lisse pendant vingt jours". (De la soie pour l'Empire)

De la chaleur de l’Italie à une manufacture japonaise, de la plage de Strong Beach aux Etats-unis à l'océan Antarctique, Karen Russel promène son lecteur. D'un élément anodin, elle en tire une substantifique moelle et construit sa nouvelle. Une mouette, une fenêtre, du plancton sont autant de matières qui tiennent le récit. La mouette construit son nid et annonce l'avenir; la fenêtre, pour un  fermier du XIX siècle est un signe extérieur de réussite et de propriété; le plancton, enfin, symbolise la lutte du faible contre le géant incarné par la baleine.
"Les mouettes piquent des bribes de nos vies pour faire un nid que j'ai trouvé dans le creux d'un arbre, sur la plage. Elles bousisllent notre avenir". (Une armée de mouettes à Strong Beach, 1979)

Certains passages, à première lecture, peuvent paraître sibyllins.
"- On est morts ?
Dix chevaux opinent.
- On est au paradis ?
Embarrassante question". (La grange à la fin de notre mandat)
Car Karen Russel joue avec ses sujets, avec ses personnages, et n'hésite pas à s'inspirer des rouages d'autres genres littéraires pour donner corps à son texte. Ainsi, son inventivité explose et vient titiller les papilles du lecteur. Dès lors, humour, ironie, et mordant l'emportent.
Au final, Des Vampires dans la citronneraie  est un recueil modèle et prouve encore une fois que la nouvelle est un genre qui offre au lecteur de belles surprises littéraires.