REGARDS CROISES (29) Les Filles au lion, Jessie Burton

Ed. Gallimard, collection Du Monde entier, mars 2017, trdauit de l'anglais (GB) par Jean Esch, 496 pages, 22.50 euros.
Titre original : The Muse

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 



Jessie Burton est une passionnée d'art. Elle l'avait dévoilé avec son premier roman Le Miniaturiste ( Folio Gallimard, 2017) vendu à plus de 500 000 exemplaires au Royaume Uni. Cette fois-ci, elle bâtit son roman à énigmes autour d'un tableau imaginaire mais pourtant si vraisemblable en racontant l'origine de sa création et son incroyable parcours.


Quand Odelle ouvre pour la première fois les portes du Skelton, grande galerie d'art londonienne  elle n'arrive toujours pas à croire que elle, la jeune fille arrivée de Trinidad et Tobago cinq ans plus tôt, a enfin réussi a obtenir un emploi à la hauteur de ses espérances. Nous sommes en 1967, le travail ne manque pas mais Odelle est souvent victime du racisme ordinaire qui freine considérablement ses espérances et qui, forcément, jette un voile sur ce qu'on lui avait raconté sur Londres lorsqu'elle vivait encore sur son île natale.
Dégourdie, intelligente et efficace, elle devient vite la protégée de Quick, le bras droit de Reede le patron du Skelton. Quick est une femme solitaire, énigmatique, mais qui encourage Odelle à poursuivre ses travaux d'écriture. Lors de la soirée d'anniversaire d'une amie, Odelle rencontre Lawrie Scott, un jeune bourgeois désargenté qui veut vendre le seul tableau que sa mère lui a léguée, Les Filles au Lion, une représentation du calvaire de Rufina, potière chrétienne du IIème siècle, et de sa sœur Justa.
"Pas très grand, il n'avait pas de cadre. Le sujet était à la fois simple et difficile à déchiffrer : d'un côté, une fille tenant la tête sans corps d'une autre fille entre ses mains, et, de l'autre, un lion, assis, hésitant à bondir sur cette proie. Cela faisait penser à une fable".
Quand la jeune femme ramène l'oeuvre au Skelton pour le faire estimer, elle ne s'attendait pas à un tel engouement de la part du galeriste, et doit faire face à l'attitude de plus en plus mystérieuse de Quick...
"Quelque chose s'était modifié très rapidement (...), un changement d'énergie, semblable à la lumière entre les feuilles, insaisissable".

Retour en 1936, en Espagne, et plus précisément dans une ferme isolée de la campagne de Séville où Harold Schloss, marchand d'art autrichien, son épouse anglaise Sarah et leur fille unique Olive ont posé leurs valises. Depuis toujours, Olive peint en cachette de ses parents, persuadée que ces derniers n'y trouveront aucun talent. Seule son ami Teresa est au courant.
Teresa et Isaac Roblès sont frère et sœur, originaires du village, et employés à la ferme. Isaac se dit artiste-peintre mais depuis quelques temps, il est davantage inspiré par les troubles politiques qui secouent l'Espagne. Olive tombe amoureuse, et elle est même prête à tout pour aider ce jeune homme impétueux. Quand Schloss s'intéresse de près à l'oeuvre d'Isaac Roblès pour éventuellement l'estimer et la mettre en vente, Olive a une idée qui lui permettra d'avoir enfin un avis professionnel sur son oeuvre : elle peint les tableaux et Isaac les signe.
"Mais ce n'est pas le sien, murmura-t-elle.
- Ça le deviendra, si je le lui donne.
- Vous restez invisible, señorita, vous vous sacrifiez.
- Ce n'est pas un sacrifice. Pour moi, je serai totalement visible. Si le tableau se vend, je serai à Paris, sur un mur. C'est de l'égoïsme au contraire. C'est l'idéal : toute la liberté de création sans le tapage".


Sauf que son oeuvre obtient très vite un engouement qui la dépasse et perturbe sa liaison.
"Plus je deviens connu, plus il me semble que je deviens invisible".
Retour à Londres en 1967. Odelle, intriguée par l'attitude de son entourage vis à vis du tableau, décide de mener sa propre enquête. Petit à petit, Lawrie, Quick, et les recherches de Reede auprès de la fondation Guggenheim lui permettent de détisser la toile d'araignée et d'entrevoir la vérité surprenante qui se cache derrière le tableau mystérieux.

Les Filles au lion est construit sur deux périodes, 1936 et 1967, et sur deux pays : Espagne et Royaume-Uni. C'est le tableau qui sert de pont spatio-temporel entre les deux histoires, cela le lecteur le comprend très vite, mais il faut attendre le dernier quart du livre pour comprendre la trame narrative compliquée pensée par Jessie Burton. L'enthousiasme et la force d' Odelle donnent le ton à l'ensemble. De toute façon, les personnages féminins sont à l'honneur et portent le roman jusqu'à la fin. Complexes ou entières, elles incarnent des figures féminines qui ne renoncent pas et portent jusqu'au bout leurs convictions et leurs sentiments. A travers le personnage d'Olive, Jessie Burton propose une réflexion intéressante sur la position de l'artiste par rapport à son oeuvre et sur la pérennité de l'art. Le tableau dépasse le peintre et le rend invisible tout en ne cessant jamais, par la grâce de la signature, de lui rendre hommage.

Lire l'article de Christine Bini : https://christinebini.blogspot.fr/2017/05/regards-croises-29-les-filles-au-lion.html

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