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Les Mandible, une famille 2029-2047, Lionel Shriver

Ed. Belfond, traduit de l'anglais (USA) par Laurence Richard, mai 2017, 528 pages, 22.50 euros.
Titre original : The Mandible


1929-2029, Un siècle après la Grande Dépression, voici que la patrie du dollar, gendarme mondial de l'économie, se déclare en faillite. Pour les Mandible, plus rien ne sera jamais comme avant...

"La véritable pauvreté, c'était faire ce qu'on devait faire et non ce qu'on avait envie de faire".


Car avant c'était quand ? avant 2024, ou entre 2024 et 2029 ? En 2024, les Etats-Unis ont subi une grave dépression économique, surnommée l'Âge de pierre, qui ont valu aux américains de revoir leurs habitudes de vie. Désormais, ils vivent dans une société où le chou se négocie à presque quarante dollars et où le papier toilettes est un luxe...
"L'Âge de pierre avait eu des conséquences aussi immédiates que tangibles : les ampoules ne s'allumaient plus, les aliments pourrissaient dans les frigos, et aucun des rares magasins encore ouverts n'avait de lait. "
Florence Mandible a pris ces nouvelles habitudes à bras le corps, bien consciente de toute façon qu'elle n'avait pas le choix. Au moins elle a de la chance se dit-elle, puisqu'elle a un travail dans un service public. Et puis, comme pour se rassurer, elle ne se sent pas réellement dans le besoin, car son grand-père, ce vieux croulant qui refuse tout bonnement de mourir, est riche à millions.
"A l'arrière-plan, la fortune Mandible avait constitué un film de protection supplémentaire, sans lequel sa famille se retrouvait plus exposée d'un degré".
Alors, avec son mari Esteban et son fils Willing, ils s'organisent, rationnent, et trouvent même des qualités au nouveau président américain Alvarado - d'origine hispanique - qu'ils ont soutenus et qui sortira le pays de sa dette gigantesque.

"Depuis des années, penser que l'époque de l’Empire américain était en passe de se terminer avait cessé d'être un point de vue controversé, et elle ne trouvait pas attristante l'idée que son pays ait déjà connu son heure de gloire. Quantité d'autres pays avaient prospéré avant de chuter à nouveau, ils n'en étaient pas moins regardés comme des endroits où il faisait bon vivre".

Or, un soir de 2029, rien ne va plus quand le président annonce le pays en faillite. Le dollar ne vaut plus rien, remplacé par une nouvelle monnaie instaurée par la Chine et la Russie de Poutine, le Bankor. Il est demandé aux américains de donner leur or ; les plus riches deviennent pauvres du jour au lendemain, leurs placement réquisitionnés par l'état. La sœur de Florence, Avery, subit de plein fouet ce qu'elle considère comme une injustice. Son mari Lowell, pourtant professeur d'économie, n'a rien vu venir et surtout, a placé leurs biens dans des placements douteux. Résultats des comptes : ils se retrouvent contraints, avec leurs trois enfants, de demander à Florence de les héberger.

Banques fermées, produits de première nécessité hors de prix, des milliers de familles sans domicile fixe, les villes, les routes et les maisons américaines ne sont plus ce qu'elles étaient. La violence et la rancœur explosent à chaque coin de rue. la solidarité n'existe plus, on parle de survie. Chez les Mandible, le filet de sécurité incarné par Douglas, le grand-père, s'est effiloché : il est ruiné lui aussi, contraint de vivre avec sa seconde épouse sénile chez son fils. Faire des reproches aux uns et aux autres à cause de leurs mauvaises décisions passées ne sert à rien. Tout le monde est dans la même galère, et il n'est pas facile de sortir le bec hors de l'eau quand, toute sa vie, on a été habitués à raisonner en terme d'argent, de dollars, de placements, d'actions. Quand tout s'effondre, il faut chercher d'autres moyens pour survivre au quotidien.
"La survie élémentaire, au jour le jour, avait beau être le but animal de chaque être humain, des générations durant, la famille Mandible avait réussi à enjoliver ce projet et à le rendre considérablement plus exaltant".

Les Mandible est bien une dystopie, une contre utopie : l'Amérique tant rêvée, celle qui donne des leçons aux autres pays et gouverne à l'intérieur de main de maître, n'est plus que l'ombre d'elle-même. Le rêve américain a tourné au cauchemar, embarquant ses trois cent cinquante millions de citoyens dans une galère noire. les obligeant à se détourner d'habitudes de vie que la nation a prônées durant des décennies.
Au-delà du récit d'une dystopie économique, le roman est aussi intéressant d'un point de vue sociétal, car il décrit les mécanismes inhérents d'une société qui a vécue pendant des années au bord du gouffre et qui, du jour au lendemain, a plongé dans le précipice. Dans l'adversité, les liens familiaux se recréent, on recommence à se soucier de son prochain, ou tout au moins on essaie, puisque la famille est devenue l'ultime rempart avant que tout ne s'écroule.
Lionel Shriver signe là un roman complexe parfois par les termes engagés lorsqu'il s'agit de décrire les choix économiques et boursiers qui ont conduit le pays à la ruine, mais prenant dans sa description chirurgicale et sans empathie - pour plus de vraisemblance - de la survie d'une famille entière.

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