Le Faste des morts, Kenzaburô Ôé

Ed. Gallimard, collection L'imaginaire, traduit du japonais par Eric de Ceccatty et Ryôji Nakamura, 200 pages, 6.90 euros.
Titres originaux des trois nouvelles : Shisha no ogori, Hato, Seventeen

Le Faste des morts est un recueil de trois nouvelles publiées pour la première fois au Japon entre 1957 et 1961 qui ont en commun d'avoir pour protagoniste un jeune homme confronté à une situation extrême.

Le Faste des morts, Le Ramier et Seventeen appartiennent à la première période littéraire du Prix Nobel. Ôé avait vingt deux ans à la publication du premier texte et donc la jeunesse était un thème qu'il connaissait particulièrement.
Seulement, les trois nouvelles mettent en scène des anti-héros : le premier est un jeune étudiant remplissant un drôle d'emploi, le second est un adolescent incarcéré dans une maison de redressement, et le troisième est un jeune homme complexé qui rejoint un groupuscule d'extrême droite pour se sentir fort et dominant.

Chaque récit est un déroulement clinique de l'histoire. A aucun moment l'auteur n'émet une opinion, précise un jugement. Tout juste utilise-t-il un ton parodique parfois pour dénoncer une idéologie qui profite de la faiblesse pour enrôler la jeunesse.
Les trois anti-héros, - car on peut les appeler ainsi - ont en commun de vivre une situation extrême dans un contexte particulier. Dans Le Faste des morts, un étudiant raconte sa journée de travail à la morgue de la faculté de médecine, où il est employé pour transvaser de "vieux" cadavres d'une citerne à une autre. Dès lors, la notion de mort même prend une toute autre dimension.
" C'était cela, pensai-je. La mort était donc "la chose". Pourtant je n'avais conçu la mort que sur le plan de la conscience. Or, une fois la conscience éteinte, la mort, comme "chose" pouvait commencer. La mort bien entamée endurait pendant des années ce bain d'alcool au sous-sol d'un bâtiment universitaire en attendant la dissection".
Le narrateur, tout en manipulant ces "choses", entame une réflexion sur le corps physique et la conscience. Sommes nous réellement qu'une enveloppe charnelle qui, même après la mort, subit encore les outrages du temps ? Et ce qui rend cette prise de conscience encore plus angoissante, c'est que la collègue du jeune homme s'avère être enceinte et se demande si elle va garder le bébé ou non. De fait, à quoi sert d'avoir des désir, de bâtir des projets, de construire un avenir, puisque nous sommes toutes et tous condamnés à la même fin ?
"Tous les jours je manque de sommeil et je reste vaseux, mais j'étudie comme il faut. Voilà, ma vie n'a pas besoin d'espérance. A part mon enfance, je n'ai jamais vécu avec l'espérance et je n'en ai pas besoin.
- Je te trouve nihiliste.
- Je ne sais pas si je suis nihiliste, dis-je exaspéré par l'indifférence que l'étudiante affichait à notre égard, je suis un des étudiants qui bossent le plus. Je n'ai le temps ni pour l'espérance ni pour le désespoir". 

Or, ce contexte de mort, parfois associé à la violence prend une toute autre dimension quand elle est vécue au quotidien, et fait partie des rapports de force pour se faire respecter. Dans Le Ramier, Ôé décrit le mode de fonctionnement d'une maison de redressement ou violence, humiliation et dominance sexuelle sont banalisées en milieu clos.
"Cette ambiance qui nous entourait en commun était une sorte d'"abandon" qui saisit les hommes âgés. D'habitude, les enfants de quatorze ans environ évoluent sur la trajectoire de la croissance ; ils ont constamment devant les yeux l'homme qu'ils vont devenir et ne peuvent pas s'arrêter à mi-chemin. Ce qu'ils sont à présent n'aura été qu'une des mues qui ponctuent régulièrement leur croissance".
La liberté, symbolisée par la présence du fils du directeur du centre de l'autre côté du mur de la prison, est elle aussi corrompue. Ces jeunes hommes, privés de repères paternels dans leur jeunesse, se construisent tout seul avec des références qui les mèneront forcément vers une vie en marge.
"Mais nous qui avions le cou lisse et onduleux et un sexe aussi menu qu'un brin d'herbe, facilement congestionné, nous qui avions été arrêtés et fondus dans le moule criminel, avant même que notre forfait ne se retourne contre nous-mêmes avec le poids de l'événement, de quel crime pouvions-nous nous repentir"?
Les repères sont faussés, les certitudes ne sont pas les mêmes, et ils sont prêts à tout pour forcer le respect de leurs pairs, quitte pour cela à enfreindre encore et encore les règles.
Enfin, comment mettre fin à une frustration persistante entretenue jusqu’à dans le giron familial ? Le narrateur de Seventeen, embrigadé par un vieux fou, se sent de plus en plus fort en adoptant l'idéologie de l'extrême droite nippone. Néanmoins, cette nouvelle, qui décrit clairement les idées et la phraséologie adoptée par le jeune homme, tend aussi à dénoncer le mécanisme à la fois simple et complexe de ceux qui basculent vers l'extrême. Et encore une fois, le contexte familial n'est pas innocent. Lui, "le seventeen solitaire, pitoyable, maladroit" se transforme en machine de haine et de brutalité.
"Maintenant je me rendais compte que ma nature faible et vile avait été enfermée dans une armure hermétique pour être éloignée à jamais des regards d'autrui. C'était une armure de droite ! A peine avais-je fait un premier pas que les filles poussaient un cri (...) La peur qui faisait battre un sang brûlant dans leur poitrine provoqua en moi une joie spirituelle aussi violente qu'une pulsion sexuelle".
Appartenir à un groupe tue enfin son identité propre, celle tant rejetée et haïe, pour mettre au jour un nouvel être se disant "fils de l'Empereur" et prêt à tout pour les servir. Car "dans la loyauté, il ne peut y avoir d'esprit individuel", selon lui.

Ces trois nouvelles n'ont donc pas été rassemblées par hasard. La thématique centrale renvoie à une réflexion profonde sur la difficile construction de soi. Chez Ôé, la vision du monde est pessimiste, en déclin même, ce qui facilite le traitement de sujets qui peuvent parfois être considérés comme tabous.

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