La Femme tombée du ciel, Thomas King

Ed. Philippe Rey, traduit de l'anglais (Canada) par Caroline Lavoie, avril 2017, 624 pages, 23 euros.

La Femme tombée du ciel pourrait être une longue mélopée sur les pratiques scandaleuses d'une riche multinationale sur l'écosystème, mais Thomas King a préféré ranger les mouchoirs et bâtir un roman fort sur l'espoir et la renaissance, tout en n'oubliant pas de dénoncer des pratiques scandaleuses.

Gabriel Quinn s'est réfugié à Samaritan Bay, station balnéaire autrefois  visitée pour la migration des tortues vers la mer, devenue depuis la catastrophe de Holy Creek, une zone sinistrée.
"A l'époque, on voyait toute sorte de monde, en ville : jongleurs, avaleurs de feu, acrobates, magiciens, musiciens. Plantés le long des trottoirs soir après soir, ils amusaient la multitude qui se rendait sur la plage pour guetter l'arrivée des tortues et admirer le coucher de soleil.
De l'histoire ancienne". 
Il a fui sa vie de chercheur chez Domedion, multinationale spécialisée dans la modification de bactéries et autres virus pesticides ou en armes de guerre.  Gabriel se sent coupable : n'est-ce pas lui qui a crée le produit GreenSweep à l'origine du carnage écologique à Samaritan Bay ?

"Kali Creek avait été une véritable catastrophe. GreenSweep avait laissé la mort dans son sillage jusqu'à la côte. Le plus surprenant, c'était la virulence de la bactérie, même une fois diluée dans l'eau de mer. Elle avait anéanti toute vie dans la baie et étendu la zone de destruction jusqu'à une vingtaine de kilomètres des côtes.
Réfugié sur un rocher en forme de siège, il attend que la marée haute et les courants l'emportent. Mais ces plans sont quelque peu chahutés...
"De toute façon, il n'avait  droit ni au salut, ni au pardon, ni à aucun espoir de rédemption".
Pour Mara, dernière amérindienne survivante de sa réserve décimée par la Ruine, Crisp, écologiste au grand cœur et son neveu Sonny qui a décidé de nier le passé, la routine n'est plus la même. Finis les vacanciers qui apportaient l'ambiance et nourrissaient la population locale ; finies les migrations de tortues, toutes disparues aujourd'hui. La plage est devenue un sanctuaire de ce qui existait jadis. La population locale n'entend plus les oiseaux chanter, les animaux ont déserté ou sont morts autour des sources chaudes de la baie, et la réserve indienne est à l'abandon.
"Les tortures étaient arrivées. Elles étaient restées.
Jusqu'à la Ruine.
 Après la Ruine, elles n'étaient pas revenues. Aucun œuf n'avait été pondu sur la plage de Samaritan Bay. Désormais, pas une seule petite tortue ne crevait le sable pour s'élancer vers la haute mer. Le seul témoignage du passage des tortues, c'était un tas de carapaces délavées que recrachait chaque tempête".
Et pourtant, au milieu de ce désastre, les personnages gardent espoir, ils ont confiance en la nature qui, bientôt croient-ils, reprendra ses droits.
Au milieu de tout cela, Gabriel cherche sa place. Mara a bien compris qu'il est au bout du rouleau, qu'il cherchait même l'autre fois à mettre fin à ses jours, mais elle ne l'interroge pas. Chacun porte sa croix. Pour lui, en plus de ses responsabilités de chercheur, c'est le fait d'avoir perdu contact avec sa mère et sa soeur qui le perturbe le plus. Ces dernières s'étaient réfugiées dans la réserve avant les événements...

Chez Domidion, la disparition de Gabriel Quinn pose problème. Même si le grand patron Dorian Asher pense que cette situation ne perturbera pas le cours de l'action en bourse, il a horreur de l'imprévu. De plus, son épouse Olivia est partie se reposer en Floride et elle ne semble pas pressée de rentrer. Alors, pour tuer le temps, et surtout évacuer le stress, Dorian dépense beaucoup d'argent en mode et en montres. Quoi de plus réconfortant de se sentir au dessus des autres ? Rien ne vaut l'élégance et le paraître. Il se sent près à affronter les médias.
"Il afficherait un sourire charmeur, baisserait la voix d'un octave pour rassurer le public et se donnerait un air majestueux. Personne n'écouterait ce qu'il dirait, de toute façon. Ce qui comptait c'était son apparence et la façon dont il allait prendre les rênes.
Était-il élégamment vêtu ? Avait-il l'air honnête ? Inspirait-il confiance ?"

Mais, alors qu'une nouvelle catastrophe écologique est le point de se passer, l'espoir réapparaît sur Samaritan Bay. Tous les curseurs sont au vert pour que les animaux et la flore locale reviennent prendre leurs habitudes. Pour Quinn, c'est peut-être le signe qui lui manquait pour enfin prendre la décision de commencer une nouvelle vie, loin de celle d'avant, ou tout simplement y mettre un terme.

La Femme tombée du ciel aurait pu être un roman lourd et à charge sur la mondialisation, l'économie de marché ou la production à outrance. Seulement, l'auteur a décidé de traiter ce thème avec ironie, en faisant de son plus parfait représentant, le grand patron Dorian, un homme en proie à la vacuité de son existence alors qu'il possède tout ce que l'homme peut s'offrir. N'empêche il lui manque le truc en plus pour que la société se souvienne de lui après sa mort en termes élogieux.
Et justement, la poésie de ce roman vient des personnages restés à Samaritan Bay, qui croient encore aux prouesses de la nature face à l'adversité de la pollution. Sonny, le jeune adolescent vivant seul dans un hôtel désaffecté est le porte étendard. Il incarne l'espoir en l'avenir, le retour de la lumière après la Ruine. D'ailleurs, pour symboliser cela, il décide de construire un phare de fortune sur la plage.
"Pour vivre, il fallait se résigner à perdre des fragments de soi. Impossible d'y échapper. Tout ce qu'on pouvait espérer, c'était d'en retrouver quelques-uns, au terme de la vie. Et d'avoir des proches à qui dire adieu.
Et si ces fragments se perdaient tout à fait ? Si l'ensemble de nos proches disparaissaient ? C'est ce qui était arrivé à Mara".
Thomas King raconte des personnages blessés et impactés de près ou de loin par la politique sans foi ni loi de l'entreprise Domidion. Mais, ce qui fait leur force, c'est qu'ils sont sans haine, et préfèrent se concentrer sur l'avenir et leur foi en un retour en la normalité plutôt que sur le passé. C'est pourquoi, le lecteur se rend vite compte que leur richesse intérieure est ce qui manque finalement à Dorian Asher. Ainsi, le roman prend alors la tournure d'une illustration moderne de la légende amérindienne de La Femme tombée du ciel, et ce pour le plus grand plaisir du lecteur.