Imaginer la pluie, Santiago Pajares

Ed. Actes Sud, avril 2017, traduit de l'espagnol par Claude Bleton, 304 pages, 21 euros.
Titre original : La lluvia de Ionah

Ionah ne connaît que le modeste puits, le petit jardin, l'appentis qui l'abrite du soleil avec sa mère, et les milliers de dunes à l'horizon. Elle lui raconte parfois un autre monde, bien consciente qu'un jour il lui faudra le rejoindre.
"Désert, c'est ainsi qu'on l'appelait, m'avait dit ma mère (...) Car lui donner un nom revient à le circonscrire. Comme si certaines choses n'étaient pas le désert. J'essaie d'imaginer d'autres lieux, mais c'est impossible. Parfois les mots de mère n'ont pas de sens pour moi".

Quand Ionah a besoin de s'isoler, il s'assoit sur le toit de l'appentis et regarde les dunes. Ce n'est jamais le même paysage. Ces collines de sable sont mouvantes, changeantes, et empêchent de voir ce qu'il y a derrière. Car le petit garçon ne connait que cela. Quand il interroge sa mère sur le sujet, elle reste silencieuse ou répond de façon sibylline avec des mots qu'il ne comprend pas, car hormis ce qu'il entoure, il ne connaît pas les choses.
En grandissant Ionah est devenu un jeune homme qui a appris à chasser le lézard, économiser l'eau, devenir fort. A défaut de câlins et de douceur, sa mère lui a appris à se battre. Parce qu'elle sait qu'elle va mourir bientôt, elle décide de lui raconter le monde d'avant, celui qui a disparu à cause de la folie des hommes et dont elle a fui les vestiges en se réfugiant dans le désert. Ionah absorbe Ses confidences, bien conscient que lorsqu'elle va disparaître il lui faudra un jour quitter l'appentis.
"Elle me décrivit des choses étonnantes. Des instruments avec lesquels on pouvait créer des musiques, si belles qu'elles nous transportaient ailleurs sans changer de place. Des gens qui écrivaient sur du papier des histoires qui n'étaient arrivées que dans leur tête, un moyen pour eux de les partager (...) d'appareils qui pouvaient sillonner le ciel, bien au-dessus des bâtiments et des vols de tous les oiseaux, si bien qu'on voyait l'éternel désert comme une chose minuscule. Elle me parla si longtemps que parfois j'avais envie de lui crier de se taire, parce que j'avais du mal à supporter une telle beauté".

Cela fait des années maintenant qu'il vit dans le silence. Les dunes ont emporté le corps de celle qui lui a donné le jour. Ionah se sent prêt à affronter le sable, la chaleur, la soif. Or, sur le chemin, il sauve un homme à moitié mort et décide de l'emmener chez lui. Cette rencontre lui sera salutaire. Son nouvel ami, Chui, va lui transmettre les connaissances pour affronter le nouveau monde qui se trouve au-delà des dunes. Quand Chui disparaît, Ionah est prêt. Il part à l'aventure, traverse le désert, abandonne son appentis et son puits. Que va-t-il trouver au delà de la ligne d'horizon ?
"Je dépasse encore une dune, et la voilà. Tant d'eau. Tant de bleu. Tant de beauté que je peux à peine penser, noyé par ces dunes d'eau qui se poursuivent avant de mourir dans le sable".

Ionah a grandi dans la précarité où le superflu n'existe pas. Survivre est le maître mot. Mais au fil des chapitres qui n'excèdent jamais cinq pages, on peut se demander à quoi Ionah et sa mère veulent survivre. Elle est la survivante d'un monde qui n'existe plus, il est le dépositaire de souvenirs de ce monde ancien. Le jeune homme désire transformer certains de ces souvenirs en expériences personnelles : la pluie qui tombe, la mer à perte de vue, les avions dans le ciel, les arbres... Cependant, découvrir ces choses c'est aussi s'arracher à ce qui constitue son univers et accepter l'inconnu et le danger.
Imaginer la pluie est construit comme une fable. Santiago Pajares prend le temps de la narration. Chaque petite chose devient un événement. Chaque son inconnu se transforme en symphonie. Le récit est constamment dans la retenue, l'attente d'un événement qui fera basculer Ionah. La survie, il connaît ; il s'agit maintenant de vivre et tracer son destin.


Magic number !



300 000 ça se fête !

Merci encore à Christine Bini de m'avoir poussée à créer ce blog, mais aussi et surtout à tous mes lecteurs, qu'ils soient d'un jour ou réguliers.

Enfin, ce blog doit aussi beaucoup aux maisons d'édition et surtout à leurs attaché(e)s de presse qui, au fil du temps, ont noué avec Fragments de lecture une relation de confiance.

Un grand merci !




Les Mandible, une famille 2029-2047, Lionel Shriver

Ed. Belfond, traduit de l'anglais (USA) par Laurence Richard, mai 2017, 528 pages, 22.50 euros.
Titre original : The Mandible


1929-2029, Un siècle après la Grande Dépression, voici que la patrie du dollar, gendarme mondial de l'économie, se déclare en faillite. Pour les Mandible, plus rien ne sera jamais comme avant...

"La véritable pauvreté, c'était faire ce qu'on devait faire et non ce qu'on avait envie de faire".


Car avant c'était quand ? avant 2024, ou entre 2024 et 2029 ? En 2024, les Etats-Unis ont subi une grave dépression économique, surnommée l'Âge de pierre, qui ont valu aux américains de revoir leurs habitudes de vie. Désormais, ils vivent dans une société où le chou se négocie à presque quarante dollars et où le papier toilettes est un luxe...
"L'Âge de pierre avait eu des conséquences aussi immédiates que tangibles : les ampoules ne s'allumaient plus, les aliments pourrissaient dans les frigos, et aucun des rares magasins encore ouverts n'avait de lait. "
Florence Mandible a pris ces nouvelles habitudes à bras le corps, bien consciente de toute façon qu'elle n'avait pas le choix. Au moins elle a de la chance se dit-elle, puisqu'elle a un travail dans un service public. Et puis, comme pour se rassurer, elle ne se sent pas réellement dans le besoin, car son grand-père, ce vieux croulant qui refuse tout bonnement de mourir, est riche à millions.
"A l'arrière-plan, la fortune Mandible avait constitué un film de protection supplémentaire, sans lequel sa famille se retrouvait plus exposée d'un degré".
Alors, avec son mari Esteban et son fils Willing, ils s'organisent, rationnent, et trouvent même des qualités au nouveau président américain Alvarado - d'origine hispanique - qu'ils ont soutenus et qui sortira le pays de sa dette gigantesque.

"Depuis des années, penser que l'époque de l’Empire américain était en passe de se terminer avait cessé d'être un point de vue controversé, et elle ne trouvait pas attristante l'idée que son pays ait déjà connu son heure de gloire. Quantité d'autres pays avaient prospéré avant de chuter à nouveau, ils n'en étaient pas moins regardés comme des endroits où il faisait bon vivre".

Or, un soir de 2029, rien ne va plus quand le président annonce le pays en faillite. Le dollar ne vaut plus rien, remplacé par une nouvelle monnaie instaurée par la Chine et la Russie de Poutine, le Bankor. Il est demandé aux américains de donner leur or ; les plus riches deviennent pauvres du jour au lendemain, leurs placement réquisitionnés par l'état. La sœur de Florence, Avery, subit de plein fouet ce qu'elle considère comme une injustice. Son mari Lowell, pourtant professeur d'économie, n'a rien vu venir et surtout, a placé leurs biens dans des placements douteux. Résultats des comptes : ils se retrouvent contraints, avec leurs trois enfants, de demander à Florence de les héberger.

Banques fermées, produits de première nécessité hors de prix, des milliers de familles sans domicile fixe, les villes, les routes et les maisons américaines ne sont plus ce qu'elles étaient. La violence et la rancœur explosent à chaque coin de rue. la solidarité n'existe plus, on parle de survie. Chez les Mandible, le filet de sécurité incarné par Douglas, le grand-père, s'est effiloché : il est ruiné lui aussi, contraint de vivre avec sa seconde épouse sénile chez son fils. Faire des reproches aux uns et aux autres à cause de leurs mauvaises décisions passées ne sert à rien. Tout le monde est dans la même galère, et il n'est pas facile de sortir le bec hors de l'eau quand, toute sa vie, on a été habitués à raisonner en terme d'argent, de dollars, de placements, d'actions. Quand tout s'effondre, il faut chercher d'autres moyens pour survivre au quotidien.
"La survie élémentaire, au jour le jour, avait beau être le but animal de chaque être humain, des générations durant, la famille Mandible avait réussi à enjoliver ce projet et à le rendre considérablement plus exaltant".

Les Mandible est bien une dystopie, une contre utopie : l'Amérique tant rêvée, celle qui donne des leçons aux autres pays et gouverne à l'intérieur de main de maître, n'est plus que l'ombre d'elle-même. Le rêve américain a tourné au cauchemar, embarquant ses trois cent cinquante millions de citoyens dans une galère noire. les obligeant à se détourner d'habitudes de vie que la nation a prônées durant des décennies.
Au-delà du récit d'une dystopie économique, le roman est aussi intéressant d'un point de vue sociétal, car il décrit les mécanismes inhérents d'une société qui a vécue pendant des années au bord du gouffre et qui, du jour au lendemain, a plongé dans le précipice. Dans l'adversité, les liens familiaux se recréent, on recommence à se soucier de son prochain, ou tout au moins on essaie, puisque la famille est devenue l'ultime rempart avant que tout ne s'écroule.
Lionel Shriver signe là un roman complexe parfois par les termes engagés lorsqu'il s'agit de décrire les choix économiques et boursiers qui ont conduit le pays à la ruine, mais prenant dans sa description chirurgicale et sans empathie - pour plus de vraisemblance - de la survie d'une famille entière.

Exergue (12)

Décalé ou prophétique, l'exergue est la citation qui annonce le roman que vous allez lire.

Et souvent, ce fragment littéraire est un petit bijou en soi...

Cette page aurait-pu être un exergue, elle est simplement le premier chapitre de A l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie d'Hervé Guibert (Gallimard)

C'est une page poignante et essentielle qui appelle encore et toujours le lecteur à lire Hervé Guibert





RUE DES ALBUMS (131) Au secours, maman fait un régime, Philippe de Kemmeter

Ed. De La Martinière Jeunesse, mai 2017, 32 pages, 7.90 euros.


Les beaux jours arrivent, et même au pays de la banquise, maman pingouin veut retrouver sa silhouette de jeune fille pour pouvoir en profiter...


Il a fallu l'arrivée d'un pèse-pingouin et la lecture assidue de magazines féminins pour que Maman pingouin se persuade qu'elle est trop ronde.
Fini les bon petits plats, fini le burger de colin, désormais place à la soupe de glaçons, et papa pingouin n'ose rien dire de peur de vexer son épouse !

Pour le petit narrateur, la blague a assez duré : le temps passe et pas le moindre résultat, on dirait même que maman s'arrondit.
"En feuilletant ses magazines, maman rêve de silhouettes longilignes. Mais je n'ai pas l'impression que son régime soit efficace, maman s'arrondit un peu plus chaque jour. Mais ça, je ne vais pas lui dire..."
 Quand un matin la maman se sent mal, le petit et son père décident de l'emmener chez le médecin. Peut-être que lui réussira à la persuader à se (re)nourrir normalement. Seulement, c'est une autre nouvelle qui les attend là-bas.

Au secours, maman fait un régime est truffé d'humour à lire dans les bulles, en légende ou dans les illustrations. On se sent bien à chaque page, si bien que le sujet traité avec humour touche facilement la cible des jeunes lecteurs.
Encore une fois, comme dans le précédent album Papa est connecté la famille pingouin est à la page, et c'est une réussite !

A partir de 5 ans.

Les Vivants au prix des morts, René Fregni

Ed. Gallimard, mai 2017, 192 pages, 18 euros.

Réalité et fiction se confondent : le narrateur, écrivain de son état, ancien animateur d'ateliers d'écriture aux Baumettes, se retrouve embarqué dans une histoire qui le dépasse seulement pour avoir voulu rendre service à un ancien détenu.

René a appris à savourer le quotidien qu'il s'est construit auprès d'Isabelle, la pétillante professeur des écoles. Quand elle est en classe, il apprécie sa solitude, prend le temps d'écrire, de réfléchir, s'échappe pour de longues randonnées. Il s'est enfin posé après un passé où le silence était une denrée rare. De son expérience, il en a tiré matière à écrire, et a gardé des souvenirs de rencontres.
Parmi elles, Kader, un détenu des Baumettes, le roi de l'évasion. Il ne manquait jamais un cours de René, même s'il n'a jamais voulu coucher quoi que ce soit par écrit. L'atelier d'écriture lui permettait d'oublier le quartier d'isolement et le destin qu'il s'était forgé à coup de braquages en tous genres. Et puis, un jour, René a perdu de vue Kader, envoyé dans une autre prison.
"Comment oublier Kader, ce rire, cette bonne humeur, sa franchise, ses étonnements, la flamme ardente de ses yeux si noirs. Ses dents que l'on voyait si souvent. Trois ans sans écrire un mot le plus présent de tous, le plus vivant. Un morceau de soleil tombé dans les ténèbres de la prison. Un morceau d'enfance".

Quand le détenu, en cavale, va à la rencontre de son ancien prof pour lui demander de l'aide, René ne réfléchit pas : au nom de l'amitié, il veut bien le cacher quelques jours dans son petit appartement de Manosque. Son geste est romanesque croit-il ; Kader ne pourrait-il pas devenir le héros d'un de ses prochains romans ? 
"On invente des personnages de roman, on les tire du néant, on leur donne une allure, du caractère, un nom, quelques défauts. On se rend compte soudain qu'ils sont là, près de nous, en chair et en os. Plus authentiques que les gens que nous croisons sur le palier, trois fois par jour. Ils nous parlent, nous regardent dans les yeux, nous entraînent vers leur obscurité profonde".
Seulement, la fiction rejoint la réalité, tout se complique quand d'autres individus surgis du passé du prisonnier viennent réclamer leur dû. René devient alors un témoin, un complice, et met en danger ce qu'il s'est construit avec Isabelle. Comment rester vivant et libre quand on a été mêlé à une affaire sordide ?
" Non, Kader n'était pas meilleur que tous ceux qui étaient nés, avaient grandi, vécu dans des cités cruelles, et la prison était la plus barbare de ces cités. Comment aurait-il pu être meilleur, après vingt ans passés dans un monde où régnaient l'égoïsme, la brutalité, la perversion ? J'étais le complice d'un homme que la vie avait rendu monstrueux".

René Frégni met à disposition son vécu et ses souvenirs pour construire un roman court mais dense sur les valeurs de l'amitié et la puissance de la liberté. Est heureux celui qui ne se demande pas s'il sera encore libre le lendemain. Son personnage principal, René, aborde de manière littéraire l'histoire dans laquelle il est embarqué. Il perd pied : réalité et fiction se confondent dans son esprit. Quand il analyse enfin de manière lucide sa situation personnelle, il se rend compte que la fuite est la seule décision possible pour rester vivant.
"Et puis j'étais tombé sur Giono : "La vie est un fruit, notre rôle est de le manger, vivre n'a pas d'autre sens que cela".
L'écriture de Frégni est efficace : les phrases sont courtes, le rythme est souvent haletant, ne souffrant pas beaucoup de temps mort. Au détour d'une page, par le biais du personnage d'Isabelle, pas assez présent à mon goût, l'auteur célèbre la beauté des femmes et leur nature réconfortante. Assez noir pour être qualifié de polar, Les Vivants au prix des morts est paru pourtant dans la collection Blanche. Il possède quelques réflexions intéressantes sur la violence - banalisée - qui nous entoure.
"Ce sont les morts qui font vendre les journaux. Les jours où il n'y en a pas, ils restent en piles. Il faut alors inventer des morts, dénicher des morts, nourrir la bête qui est en chacun de nous, vorace. Nous aimons entendre le bruit des morts. Comment expliquer cette passion nécrophile ?
La planète est si vaste, si barbare l'homme, qu'il n'est pas difficile de déverser des flots de sang. Nous sommes fascinés par le sang". 

Mrs Hemingway, Naomi Wood

Ed. Quai Voltaire, mai 2017, traduit de l'anglais par Karine Degliame-O'Keeffe, 288 pages, 21 euros.

"Hadley Richardson, Pauline Pfeiffer, Martha Gellhorn et enfin , Mary Welsh.Une famille mal assortie. Des sœurs improbables", dont le point commun est d'avoir aimé le même homme : Ernest Hemingway.

Ernest est un éternel amoureux, mais il aime mal et jamais bien longtemps. Il a ce charme fou et cette prestance qui font fondre les femmes les plus indépendantes, celles même qui s'étaient jurées de ne jamais tomber dans les bras d'un tel homme.
L'autre grand amour d'Ernest est l'alcool. Il lui voue une passion indéfectible que ni les privations de la guerre, ni les troubles de l'humeur le forcent à arrêter. C'est la seule maîtresse qu'il n'aura jamais trompé...
"Pendant que les correspondants riaient, elle avait fixé le vide à travers le hublot, en se demandant qui exactement elle avait épousé. La bouteille, voilà sa vraie maîtresse".

Construit en quadryptique, le roman raconte les relations d'Hemingway avec ses femmes successives, balayant ainsi sa vie des années folles à 1961. Mrs Hemingway aurait pu être l'accumulation d'anecdotes, de poncifs, de souvenirs sur l'écrivain américain connu pour ses excès et ses frasques, mais même s'il est omniprésent dans le récit, il est décrit par les prismes des figures féminines qui ont partagées sa vie. Hadley, Pauline alias Fife, Martha et Mary n'ont rien en commun que celui d'avoir aimé le même écrivain. Ce sont quatre personnalités différentes, rivales à un moment de leur vie, puis parfois amies, qui ont lutté pour rester Mrs Hemingway et tenté d'exister à ses côtés.
"Hadley étudie son reflet. Elle voudrait que les petits os de sa poitrine apparaissent un peu sous la peau ou que ses pommettes saillent sur son visage. Elle imagine qu'après le divorce elle cessera peut-être de manger : ses amis à Paris secoueront la tête, parleront entre eux, s’inquiéteront de la voir si mince. Elle aimerait tant qu'on se fasse du souci pour elle".

D'Antibes à la villa de la Finca à Cuba, de l'Hôtel Ritz à Paris libéré en 1944, à la maison de Ketchum en Idaho, les épouses se succèdent et traînent un Hemingway charmeur, volage, constamment à moitié saoul, et qui, lorsque la nuit tombe, essaye de vaincre ses démons. Car Ernest était un homme rongé de l'intérieur. Depuis le suicide de son père avec une arme à feu - geste qu'il n'a jamais compris ni excusé - l'écrivain a du vague à l'âme. L'alcool et le temps qui passe n'arrangent rien. Autrefois inspiré, il a de plus en plus de mal à écrire. Autrefois antidépresseur naturel, l'écriture devient une source d'angoisse.

Les Mrs Hemingway ont été le rempart. Elles l'ont protégé contre lui-même au point d'accepter les affronts et de passer au second plan. Fife, pourtant divorcée depuis longtemps n'hésite pas à dire de lui à Mary : "il était toute ma vie". Naomi Wood essaye de décrire ce lien unique et étrange qui se tisse à chaque fois entre Mrs et Mr Hemingway. Même trompées ou bafouées, elles n'ont jamais eu le courage de lui nuire en vendant par exemple ses manuscrits ou autres petits écrits à un collectionneur collant, ou en le dénonçant auprès de son cercle d'amis. Une seule femme le détestait vraiment, c'était Zelda Fitzgerald.

De fait, Naomi Wood nous fait entrer sans problème dans son récit. Le lecteur n'est pas un voyeur, mais un témoin "assisté" de la rencontre, de l'amour et de la déliquescence d'un couple, quatre fois renouvelée. Hemingway a épousé quatre femmes différentes et uniques dans leur genre. Et même si elles ont essayé à chaque fois de s'imposer, le charisme de leur mari les a réduites à  ne rester que "l'épouse de"... En cela, ce roman très bien écrit et documenté, passionnant de bout en bout, leur rend hommage.
"Dans la salle de bains à l'étage, son visage s'éparpille dans les miroirs. Elle a l'air d'une enfant dont l'image dans l'image est reproduite à l'infini. Un nombre infini de femmes trompées la regardent de leurs yeux noirs et tristes. Le noir carbone de ses cheveux courts blanchit son visage. Sa tête commence à lui faire mal. Nesto. Elle ne désire rien d'autre que son mari et le tuera si elle le perd. Ou le tuera lui (...) Fife, Martha, Hadley, tout un régiment d'épouses et de maîtresses qui défile, leurs sourires sirupeux, leurs peaux laiteuses et leurs corps mouillés de désir, dans l'attente qu'Ernest veuille bien les baiser".

Exergue (11)

Décalé ou prophétique, l'exergue est la citation qui annonce le roman que vous allez lire.

Et souvent, ce fragment littéraire est un petit bijou en soi...


Exergue de Mohawk de Richard Russo (Quai Voltaire ; 10/18)



A part ça (23) Notes du désert, Jason Oddy

Ed. Grasset, mai 2017, traduit de l'anglais (GB) par Pierre Ducrozet, 256 pages, 20.90 euros.

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...



Quand la fiction rejoint la réalité, cela donne Notes du désert, carnet de l'immersion d'un journaliste dans une étrange ville du désert américain devenue décor d'un centre d'entraînement antiterroriste, et dans laquelle les habitants deviennent des figurants.


Pas grand chose à voir à Playas, petite bourgade située dans le désert du Nouveau-Mexique, située sur la route qui mène vers un site autrement plus célèbre, Roswell.
Pas grand chose donc, mais depuis quelques temps, elle est devenue une mine d'or pour une entreprise qui y a vu un centre d'entraînement idéal contre l'antiterrorisme et autres luttes armées. 
"Grâce au financement fédéral du Département de la Sécurité Intérieure, le New Mexico Tech est à présent en mesure de lancer tout un ensemble d'activités de recherche et de programmes d'entraînement qui vont soutenir directement les efforts de la sécurité intérieure, non seulement au niveau local et national, mais aussi mondial".
C'est donc pour cette raison que Jason Oddy y a séjourné plusieurs fois. 
Au début, tout était simple ; il pouvait entrer et sortir à Playas quand il voulait. Il a même rencontré des habitants avec qui il a sympathisé. Puis, au fil du temps, tout s'est compliqué. Il a fallu obtenir des autorisations, et le calme autrefois envahissant du centre ville est devenu un haut-lieu de simulation d'attaques en tout genre.
"Était-ce pour cela que ce lieu semblait inspirer une telle soif de fiction ?"
Bizarrement, les riverains ne se sont pas révoltés. Cette "attration" ramène de l'argent et attirent les médias. Playas n'est plus un endroit désertique dans un état désertique, mais est devenu un modèle pour la société : elle rend possible tous les fantasmes véhiculés par la peur et les ennemis. En se croyant parés à toute éventualité, on se sent en sécurité.

Or, Jason Oddy va plus loin, au-delà du cas Playas. Le Nouveau Mexique a une longue histoire avec les médias et les faits étranges. Roswell, puis le champ d'essai de tirs balistiques, cette région est un peu la zone armée des Etats-Unis, celle où on expérimente des armes ou des actions classées secret défense. Tous ces faits permettent de mettre en perspective ce qui se passe maintenant dans ce que certains qualifient du "Truman Show du terrorisme".
Cependant, à force d'imposer des règles à une population libre, les habitants qui voyaient d'abord cela d'un bon œil, commencent forcément à se poser des questions.

Agrémentées des photographies de l'auteur prises sur les lieux (intérieurs et extérieurs), Notes du désert se lit aussi facilement qu'un roman. On pourrait se croire plongé en pleine fiction, sauf qu'on est après le 11 septembre 2001 dans un pays qui a réussi à exploiter les traumatismes nationaux pour en faire du business, comme pl'explique le patron à l'origine du programme :
"La manière dont nous transformons Playas est un reflet de ce qui arrive aux Etats-Unis. On pourrait dire que la façon dont on s'est relevés fait de nous des miroirs du 11 septembre. Ce qui se passe ici renvoie à quelque chose de bien plus grand que ce que vous pouvez voir".
 Jason Oddy  ne prend pas parti, se contente d'interviewer et de raconter ce qu'il vit au sein même de ce programme et aux alentours. La théorie du complot n'est jamais bien loin, la certitude de faire le bien en se préparant au pire non plus. A force de se dire "L'école des bombes ? Ce n'est pas la leur. C'est la nôtre ! Pour les gens bien", on acquiert la certitude qu'on fait partie d'un plan plus large qui fera de nous des citoyens modèles. La méthode a du succès mais jusqu'à quand ?


REGARDS CROISES (29) Les Filles au lion, Jessie Burton

Ed. Gallimard, collection Du Monde entier, mars 2017, trdauit de l'anglais (GB) par Jean Esch, 496 pages, 22.50 euros.
Titre original : The Muse

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 



Jessie Burton est une passionnée d'art. Elle l'avait dévoilé avec son premier roman Le Miniaturiste ( Folio Gallimard, 2017) vendu à plus de 500 000 exemplaires au Royaume Uni. Cette fois-ci, elle bâtit son roman à énigmes autour d'un tableau imaginaire mais pourtant si vraisemblable en racontant l'origine de sa création et son incroyable parcours.


Quand Odelle ouvre pour la première fois les portes du Skelton, grande galerie d'art londonienne  elle n'arrive toujours pas à croire que elle, la jeune fille arrivée de Trinidad et Tobago cinq ans plus tôt, a enfin réussi a obtenir un emploi à la hauteur de ses espérances. Nous sommes en 1967, le travail ne manque pas mais Odelle est souvent victime du racisme ordinaire qui freine considérablement ses espérances et qui, forcément, jette un voile sur ce qu'on lui avait raconté sur Londres lorsqu'elle vivait encore sur son île natale.
Dégourdie, intelligente et efficace, elle devient vite la protégée de Quick, le bras droit de Reede le patron du Skelton. Quick est une femme solitaire, énigmatique, mais qui encourage Odelle à poursuivre ses travaux d'écriture. Lors de la soirée d'anniversaire d'une amie, Odelle rencontre Lawrie Scott, un jeune bourgeois désargenté qui veut vendre le seul tableau que sa mère lui a léguée, Les Filles au Lion, une représentation du calvaire de Rufina, potière chrétienne du IIème siècle, et de sa sœur Justa.
"Pas très grand, il n'avait pas de cadre. Le sujet était à la fois simple et difficile à déchiffrer : d'un côté, une fille tenant la tête sans corps d'une autre fille entre ses mains, et, de l'autre, un lion, assis, hésitant à bondir sur cette proie. Cela faisait penser à une fable".
Quand la jeune femme ramène l'oeuvre au Skelton pour le faire estimer, elle ne s'attendait pas à un tel engouement de la part du galeriste, et doit faire face à l'attitude de plus en plus mystérieuse de Quick...
"Quelque chose s'était modifié très rapidement (...), un changement d'énergie, semblable à la lumière entre les feuilles, insaisissable".

Retour en 1936, en Espagne, et plus précisément dans une ferme isolée de la campagne de Séville où Harold Schloss, marchand d'art autrichien, son épouse anglaise Sarah et leur fille unique Olive ont posé leurs valises. Depuis toujours, Olive peint en cachette de ses parents, persuadée que ces derniers n'y trouveront aucun talent. Seule son ami Teresa est au courant.
Teresa et Isaac Roblès sont frère et sœur, originaires du village, et employés à la ferme. Isaac se dit artiste-peintre mais depuis quelques temps, il est davantage inspiré par les troubles politiques qui secouent l'Espagne. Olive tombe amoureuse, et elle est même prête à tout pour aider ce jeune homme impétueux. Quand Schloss s'intéresse de près à l'oeuvre d'Isaac Roblès pour éventuellement l'estimer et la mettre en vente, Olive a une idée qui lui permettra d'avoir enfin un avis professionnel sur son oeuvre : elle peint les tableaux et Isaac les signe.
"Mais ce n'est pas le sien, murmura-t-elle.
- Ça le deviendra, si je le lui donne.
- Vous restez invisible, señorita, vous vous sacrifiez.
- Ce n'est pas un sacrifice. Pour moi, je serai totalement visible. Si le tableau se vend, je serai à Paris, sur un mur. C'est de l'égoïsme au contraire. C'est l'idéal : toute la liberté de création sans le tapage".


Sauf que son oeuvre obtient très vite un engouement qui la dépasse et perturbe sa liaison.
"Plus je deviens connu, plus il me semble que je deviens invisible".
Retour à Londres en 1967. Odelle, intriguée par l'attitude de son entourage vis à vis du tableau, décide de mener sa propre enquête. Petit à petit, Lawrie, Quick, et les recherches de Reede auprès de la fondation Guggenheim lui permettent de détisser la toile d'araignée et d'entrevoir la vérité surprenante qui se cache derrière le tableau mystérieux.

Les Filles au lion est construit sur deux périodes, 1936 et 1967, et sur deux pays : Espagne et Royaume-Uni. C'est le tableau qui sert de pont spatio-temporel entre les deux histoires, cela le lecteur le comprend très vite, mais il faut attendre le dernier quart du livre pour comprendre la trame narrative compliquée pensée par Jessie Burton. L'enthousiasme et la force d' Odelle donnent le ton à l'ensemble. De toute façon, les personnages féminins sont à l'honneur et portent le roman jusqu'à la fin. Complexes ou entières, elles incarnent des figures féminines qui ne renoncent pas et portent jusqu'au bout leurs convictions et leurs sentiments. A travers le personnage d'Olive, Jessie Burton propose une réflexion intéressante sur la position de l'artiste par rapport à son oeuvre et sur la pérennité de l'art. Le tableau dépasse le peintre et le rend invisible tout en ne cessant jamais, par la grâce de la signature, de lui rendre hommage.

Lire l'article de Christine Bini : https://christinebini.blogspot.fr/2017/05/regards-croises-29-les-filles-au-lion.html

Dans les eaux troubles, Neil Jordan

Ed. Joëlle Losfeld, avril 2017, traduit de l'anglais (Irlande) par Florence Lévy-Paolini, 288 pages, 22 euros.
Titre original :The Drowned detective

De Neil Jordan, on retient surtout la réalisation de Entretien avec un vampire (1994), le film -un peu sanguinolent- de vampires avec Brad Pitt et Tom Cruise, adapté du roman de Anne Rice paru en 1976. Dans ce texte, point de créatures des ténèbres, mais un homme perdu, en proie à la jalousie et à une énigme, dans une ville de l'ex-république soviétique.

Qu'est donc devenue Petra, jeune fille de la campagne, blonde  sur un vieux cliché gardé religieusement par sa mère depuis sa disparition douze ans plus tôt ? Aucune nouvelle, aucune piste, aucune trace. Évanouie dans la nature ; un jour elle était là, auprès de ses parents, et le lendemain, plus personne. En dernier recours, le couple a décidé de consulter Gertrude une voyante, une connaissance de Jonathan le détective privé.
Gertrude sent que la jeune fille est enfermée quelque part, sans possibilité de fuite, et à partir de cette intuition, Jonathan décide d'entamer ses recherches.
"Ses cheveux blonds et ses yeux pleins d'espoir. Cette fille dont je ne savais absolument rien.
Parce que ce visage va me hanter éternellement si je ne le fais pas". 

Cette nouvelle enquête lui permet de penser à autre chose qu'à son couple. Depuis quelques temps, rongé par la jalousie, il s'est figé dans une posture de défiance vis à vis de sa femme Sarah. Même la thérapie de couple entamée ne lui permet pas de retrouver la confiance et sa place dans le couple. Seule leur fille Jenny fait tampon entre les deux.

En proie au doute, aux angoisses, il erre dans les rues de la ville qui se remplit de violences. Des individus aux cagoules de couleurs sèment le trouble et des barricades se forment. En passant le pont, il croise une jeune femme sur le point de sauter, et qui tombe devant lui dans le fleuve. Sans réfléchir il la sauve de la noyade. Commence alors une relation trouble avec cette jeune violoncelliste à fleur de peau, détruite par sa relation amoureuse avec son professeur de musique. Jonathan est guidé par sa musique - les suites au violoncelle de Bach - qu'elle joue et rejoue et dont les notes emplissent les ruelles de la ville. Lui, le grand jaloux, adopte une attitude semblable à celle de son épouse et qu'il déteste tant ...

"Certaines choses sont simplement trop étranges. Il faut les laisser dans le domaine du possible ou de l'imagination".

Dans les eaux troubles  n'est pas un polar mais en possède l'ambiance. L'enquête de Jonathan prend une tournure inattendue au point de prendre un virage fantastique, si bien que Neil Jordan lui-même commence à douter de la raison de son héros. Dès lors, la seconde partie du roman devient un peu confuse et s'empêtre dans une explication floue où Jenny, la fille de Jonathan, possède une clé de compréhension.

"Je voulais n'importe quoi d'autre que la peau dans laquelle il me fallait suivre".
Écrit comme pour être adapté au cinéma, ce roman mélange états d'âme, déboires conjugaux, disparition inquiétante, et apparitions étranges que la raison ne peut expliquer. On passe un bon moment de lecture mais qui aurait mérité un peu plus de rigueur dans l'exploitation de la trame.


A part ça (22)Le Bonheur est un déchet toxique, Manu Causse

Ed. Thierry Magnier, avril 217, 273 pages, 14.50 euros.

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...


Enfin un roman jeunesse qui parle d'autre chose que de monde post apocalyptique. Manu Causse décrit des personnages engagés avec des convictions, et ça fait du bien !


Nathanaël a seize ans, il vient de perdre son père. Ce dernier, c'était toute sa vie ; la maladie l'a emporté et désormais, Nathan croit que seule sa tante peut l'adopter.

Or la vie est remplie de surprises ! En même temps qu'il apprend que sa mère qu'il croyait morte lorsqu'il était bébé est bien encore vivante, il se voit obligé d'aller vivre à ses côtés. Elle a demandé la garde et l'a obtenue, il n'a pas le choix.

Adieu la ville, vive la campagne avec ses marchés, ce petit monde où tout e monde se connaît et ses étals bio. Pour couronner le tout, sa mère est vegan. Si Nathan n'avait pas décidé d'être muet pendant un temps pour montrer son opposition, il crierait au secours : il adore la viande !
"C'est ton prénom. C'est celui qu'on avait choisi avec ton père. Je suis désolée, je ne sais pas si j'arriverai à t'appeler Nathan.
Et moi je n'arriverai pas à t’appeler maman. Ni à te parler.
J'ai la respiration bloquée. Si j'inspire, j'éclate en sanglots. Si je souffle, je hurle". 
Stiliane, sa mère, est aussi paumée que lui : ce sont deux étrangers qui apprennent tant bien que mal à vivre ensemble. heureusement pour Nathan, la rentrée au lycée lui permet de souffler et de se faire de nouveaux amis dont le groupe de Zoé pour qui il a un faible...

Dans le même temps, les conversations au marché, avec sa mère et sa grand-mère (qu'il découvre aussi), et en cours d'économie, lui font comprendre qu'un projet d'enfouissement de déchets toxiques fait polémique. Avec ses amis, il décide de lutter contre le projet, et à son âge, on est plein de convictions...

Manu Causse décrit un jeune personnage qui a déjà eu deux vies : celle d'un jeune citadin déjà touché par le deuil, et celui d'un jeune campagnard écolo.
Le bonheur est un déchet toxique (titre très joli) , n'est pas un roman à charge, mais il dénonce certaines pratiques qui font passer les intérêts économiques avant le bien être des habitants. De fait, il propose un courant d'air frais dans la littérature jeunesse en s'accrochant à un sujet d'actualité.

C'est aussi une très belle histoire sur la quête du bonheur après le deuil :
"En cet instant, je pense Je suis vivant. C'est un moment suspendu, à la fois léger et douloureusement intense. Un truc qui a le goût du bonheur - un goût que j'ai oublié depuis le jour où papa m'a annoncé son cancer".


L'écologie nous touche toutes et tous, nous avons tendance à l'oublier, ce livre nous le rappelle.

Dans une coque de noix, Ian McEwan

Ed. Gallimard, collection Du Monde entier, avril 2017, traduit de l'anglais (GB) par France Camus-Pichon, 224 pages, 20 euros.
Titre original : Nutshell

Ecrit entièrement à la première personne, ce roman doit son originalité au fait que le narrateur est un enfant sur le point de naître. In utero, il entend et comprend que sa mère est sur le point de commettre un acte criminel.

John et Trudy sont sur le point d'être parents, ce n'est plus qu'une question de jours. Sauf que leur amour n'est plus qu'une histoire ancienne, enfin si on se place du côté de la jeune femme.
Pourtant, il fut un temps où John, éditeur de poésie fauché, avait illuminé Trudy et incarnait tout ce qu'elle recherchait chez un homme : la profondeur d'esprit plutôt que le paraître. Certes, le couple avait hérité d'une bien belle maison située dans un quartier cossu de Londres, mais à la limite de l'insalubrité. Peu à peu, les considérations matérielles ont pris le dessus et Trudy s'est de moins en moins vu vivre dans le dépouillement.

La grossesse n'a pas arrangé les choses, et alors que le bébé est sur le point de naître, la vie amoureuse de Trudy a "quelque peu changé".
Le bébé a bien senti que sa mère n'est plus comme avant. In utero, le train le train quotidien a fait place à la fébrilité : poul qui s'accélère, vie sexuelle beaucoup plus active, et puis Trudy boit plus, comme si elle voulait oublier ce qui se trame. Car bébé entend une autre voix masculine dans l'entourage de sa mère, et ce n'est pas celle de John, son père. De plus, ce qu'il entend ne présage rien de bon : c'est le calme avant la tempête. Mais à qui appartient donc cette voix ?
"Je suis immergé dans des abstractions, et seules leurs relations proliférantes créent l'illusion d'un monde connu".

A partir de là, le roman prend une autre tournure. Ian McEwan s'inspire librement d'Hamlet de Shakespeare pour construire son intrigue. En effet, bébé comprend vite que le nouvel amour de Trudy est Claude, le frère de John, son oncle ! Claude est l'antithèse de son frère, ayant mis le paraître et l'argent au cœur de ses préoccupations.
"Et Claude, tel un corps flottant, est à peine réel. Pas même un intrigant pittoresque, nulle trace de l'escroc sympathique. Il brille plutôt par sa médiocrité, sa fadeur dépasse l'imagination, sa banalité est aussi raffinée que les arabesques de la Mosquée bleue".

Le couple convoite la maison qui, une fois revendue, leur permettra d'avoir un beau paquet d'argent. Et comment nuire à John ? En le tuant avec du poison et en maquillant le meurtre en suicide.
Or, bébé n'est pas bête : il a compris que son existence - alors qu'il n'est pas encore né - dépend de la survie de son père. Il ne veut pas naître dans une cellule de prison ou être confié à l'assistance publique comme en parle le couple. John est le garant de son avenir ; si ce dernier meurt, que deviendra-t-il ?

Forcément, quand on est coincé dans le ventre de sa mère, rien n'est simple. Le narrateur n'est qu'une conscience qui va, même si sa volonté est souvent ralentie par l’alcool qui circule dans son cordon ombilical. Il faudrait qu'il naisse avant que le plan de Trudy et Claude soit mis à exécution, mais les heures sont comptées...
"Là où je suis, je rêve de ce à quoi j'ai droit : la sécurité, une paix insouciante, l'absence de corvées, de crimes ou de remords. Je pense à ce qui m'était dû pendant mon confinement (...) Là ou je suis, on me doit le privilège et le luxe de la solitude. Je parle en tant qu'innocent, mais j'imagine un orgasme éternellement prolongé - le voilà, l'ennui, au royaume du sublime".

Bref roman d'une grande intensité, Dans une coquille de noix prouve la force de la littérature qui permet tout le champ des possibles en imposant comme narrateur un bébé in utero. La trame, librement inspirée d'Hamlet, fait la part belle au mensonge et à la vengeance. Simplement, là, le fils n'est pas fou ou ne joue pas au fou ; le seul inconvénient est qu'il n'est pas encore né.
Constamment en décalage entre le ressenti et le vécu, le récit se construit en partie sur l'imagination du narrateur et sa capacité "à se monter des films". Dans le corps de sa mère, il entend certes, mais ne voit rien de ce qui se joue devant lui. 
Ian McEwan s'amuse et le ton frise parfois avec celui de la comédie.


La Femme tombée du ciel, Thomas King

Ed. Philippe Rey, traduit de l'anglais (Canada) par Caroline Lavoie, avril 2017, 624 pages, 23 euros.

La Femme tombée du ciel pourrait être une longue mélopée sur les pratiques scandaleuses d'une riche multinationale sur l'écosystème, mais Thomas King a préféré ranger les mouchoirs et bâtir un roman fort sur l'espoir et la renaissance, tout en n'oubliant pas de dénoncer des pratiques scandaleuses.

Gabriel Quinn s'est réfugié à Samaritan Bay, station balnéaire autrefois  visitée pour la migration des tortues vers la mer, devenue depuis la catastrophe de Holy Creek, une zone sinistrée.
"A l'époque, on voyait toute sorte de monde, en ville : jongleurs, avaleurs de feu, acrobates, magiciens, musiciens. Plantés le long des trottoirs soir après soir, ils amusaient la multitude qui se rendait sur la plage pour guetter l'arrivée des tortues et admirer le coucher de soleil.
De l'histoire ancienne". 
Il a fui sa vie de chercheur chez Domedion, multinationale spécialisée dans la modification de bactéries et autres virus pesticides ou en armes de guerre.  Gabriel se sent coupable : n'est-ce pas lui qui a crée le produit GreenSweep à l'origine du carnage écologique à Samaritan Bay ?

"Kali Creek avait été une véritable catastrophe. GreenSweep avait laissé la mort dans son sillage jusqu'à la côte. Le plus surprenant, c'était la virulence de la bactérie, même une fois diluée dans l'eau de mer. Elle avait anéanti toute vie dans la baie et étendu la zone de destruction jusqu'à une vingtaine de kilomètres des côtes.
Réfugié sur un rocher en forme de siège, il attend que la marée haute et les courants l'emportent. Mais ces plans sont quelque peu chahutés...
"De toute façon, il n'avait  droit ni au salut, ni au pardon, ni à aucun espoir de rédemption".
Pour Mara, dernière amérindienne survivante de sa réserve décimée par la Ruine, Crisp, écologiste au grand cœur et son neveu Sonny qui a décidé de nier le passé, la routine n'est plus la même. Finis les vacanciers qui apportaient l'ambiance et nourrissaient la population locale ; finies les migrations de tortues, toutes disparues aujourd'hui. La plage est devenue un sanctuaire de ce qui existait jadis. La population locale n'entend plus les oiseaux chanter, les animaux ont déserté ou sont morts autour des sources chaudes de la baie, et la réserve indienne est à l'abandon.
"Les tortures étaient arrivées. Elles étaient restées.
Jusqu'à la Ruine.
 Après la Ruine, elles n'étaient pas revenues. Aucun œuf n'avait été pondu sur la plage de Samaritan Bay. Désormais, pas une seule petite tortue ne crevait le sable pour s'élancer vers la haute mer. Le seul témoignage du passage des tortues, c'était un tas de carapaces délavées que recrachait chaque tempête".
Et pourtant, au milieu de ce désastre, les personnages gardent espoir, ils ont confiance en la nature qui, bientôt croient-ils, reprendra ses droits.
Au milieu de tout cela, Gabriel cherche sa place. Mara a bien compris qu'il est au bout du rouleau, qu'il cherchait même l'autre fois à mettre fin à ses jours, mais elle ne l'interroge pas. Chacun porte sa croix. Pour lui, en plus de ses responsabilités de chercheur, c'est le fait d'avoir perdu contact avec sa mère et sa soeur qui le perturbe le plus. Ces dernières s'étaient réfugiées dans la réserve avant les événements...

Chez Domidion, la disparition de Gabriel Quinn pose problème. Même si le grand patron Dorian Asher pense que cette situation ne perturbera pas le cours de l'action en bourse, il a horreur de l'imprévu. De plus, son épouse Olivia est partie se reposer en Floride et elle ne semble pas pressée de rentrer. Alors, pour tuer le temps, et surtout évacuer le stress, Dorian dépense beaucoup d'argent en mode et en montres. Quoi de plus réconfortant de se sentir au dessus des autres ? Rien ne vaut l'élégance et le paraître. Il se sent près à affronter les médias.
"Il afficherait un sourire charmeur, baisserait la voix d'un octave pour rassurer le public et se donnerait un air majestueux. Personne n'écouterait ce qu'il dirait, de toute façon. Ce qui comptait c'était son apparence et la façon dont il allait prendre les rênes.
Était-il élégamment vêtu ? Avait-il l'air honnête ? Inspirait-il confiance ?"

Mais, alors qu'une nouvelle catastrophe écologique est le point de se passer, l'espoir réapparaît sur Samaritan Bay. Tous les curseurs sont au vert pour que les animaux et la flore locale reviennent prendre leurs habitudes. Pour Quinn, c'est peut-être le signe qui lui manquait pour enfin prendre la décision de commencer une nouvelle vie, loin de celle d'avant, ou tout simplement y mettre un terme.

La Femme tombée du ciel aurait pu être un roman lourd et à charge sur la mondialisation, l'économie de marché ou la production à outrance. Seulement, l'auteur a décidé de traiter ce thème avec ironie, en faisant de son plus parfait représentant, le grand patron Dorian, un homme en proie à la vacuité de son existence alors qu'il possède tout ce que l'homme peut s'offrir. N'empêche il lui manque le truc en plus pour que la société se souvienne de lui après sa mort en termes élogieux.
Et justement, la poésie de ce roman vient des personnages restés à Samaritan Bay, qui croient encore aux prouesses de la nature face à l'adversité de la pollution. Sonny, le jeune adolescent vivant seul dans un hôtel désaffecté est le porte étendard. Il incarne l'espoir en l'avenir, le retour de la lumière après la Ruine. D'ailleurs, pour symboliser cela, il décide de construire un phare de fortune sur la plage.
"Pour vivre, il fallait se résigner à perdre des fragments de soi. Impossible d'y échapper. Tout ce qu'on pouvait espérer, c'était d'en retrouver quelques-uns, au terme de la vie. Et d'avoir des proches à qui dire adieu.
Et si ces fragments se perdaient tout à fait ? Si l'ensemble de nos proches disparaissaient ? C'est ce qui était arrivé à Mara".
Thomas King raconte des personnages blessés et impactés de près ou de loin par la politique sans foi ni loi de l'entreprise Domidion. Mais, ce qui fait leur force, c'est qu'ils sont sans haine, et préfèrent se concentrer sur l'avenir et leur foi en un retour en la normalité plutôt que sur le passé. C'est pourquoi, le lecteur se rend vite compte que leur richesse intérieure est ce qui manque finalement à Dorian Asher. Ainsi, le roman prend alors la tournure d'une illustration moderne de la légende amérindienne de La Femme tombée du ciel, et ce pour le plus grand plaisir du lecteur.

Le Faste des morts, Kenzaburô Ôé

Ed. Gallimard, collection L'imaginaire, traduit du japonais par Eric de Ceccatty et Ryôji Nakamura, 200 pages, 6.90 euros.
Titres originaux des trois nouvelles : Shisha no ogori, Hato, Seventeen

Le Faste des morts est un recueil de trois nouvelles publiées pour la première fois au Japon entre 1957 et 1961 qui ont en commun d'avoir pour protagoniste un jeune homme confronté à une situation extrême.

Le Faste des morts, Le Ramier et Seventeen appartiennent à la première période littéraire du Prix Nobel. Ôé avait vingt deux ans à la publication du premier texte et donc la jeunesse était un thème qu'il connaissait particulièrement.
Seulement, les trois nouvelles mettent en scène des anti-héros : le premier est un jeune étudiant remplissant un drôle d'emploi, le second est un adolescent incarcéré dans une maison de redressement, et le troisième est un jeune homme complexé qui rejoint un groupuscule d'extrême droite pour se sentir fort et dominant.

Chaque récit est un déroulement clinique de l'histoire. A aucun moment l'auteur n'émet une opinion, précise un jugement. Tout juste utilise-t-il un ton parodique parfois pour dénoncer une idéologie qui profite de la faiblesse pour enrôler la jeunesse.
Les trois anti-héros, - car on peut les appeler ainsi - ont en commun de vivre une situation extrême dans un contexte particulier. Dans Le Faste des morts, un étudiant raconte sa journée de travail à la morgue de la faculté de médecine, où il est employé pour transvaser de "vieux" cadavres d'une citerne à une autre. Dès lors, la notion de mort même prend une toute autre dimension.
" C'était cela, pensai-je. La mort était donc "la chose". Pourtant je n'avais conçu la mort que sur le plan de la conscience. Or, une fois la conscience éteinte, la mort, comme "chose" pouvait commencer. La mort bien entamée endurait pendant des années ce bain d'alcool au sous-sol d'un bâtiment universitaire en attendant la dissection".
Le narrateur, tout en manipulant ces "choses", entame une réflexion sur le corps physique et la conscience. Sommes nous réellement qu'une enveloppe charnelle qui, même après la mort, subit encore les outrages du temps ? Et ce qui rend cette prise de conscience encore plus angoissante, c'est que la collègue du jeune homme s'avère être enceinte et se demande si elle va garder le bébé ou non. De fait, à quoi sert d'avoir des désir, de bâtir des projets, de construire un avenir, puisque nous sommes toutes et tous condamnés à la même fin ?
"Tous les jours je manque de sommeil et je reste vaseux, mais j'étudie comme il faut. Voilà, ma vie n'a pas besoin d'espérance. A part mon enfance, je n'ai jamais vécu avec l'espérance et je n'en ai pas besoin.
- Je te trouve nihiliste.
- Je ne sais pas si je suis nihiliste, dis-je exaspéré par l'indifférence que l'étudiante affichait à notre égard, je suis un des étudiants qui bossent le plus. Je n'ai le temps ni pour l'espérance ni pour le désespoir". 

Or, ce contexte de mort, parfois associé à la violence prend une toute autre dimension quand elle est vécue au quotidien, et fait partie des rapports de force pour se faire respecter. Dans Le Ramier, Ôé décrit le mode de fonctionnement d'une maison de redressement ou violence, humiliation et dominance sexuelle sont banalisées en milieu clos.
"Cette ambiance qui nous entourait en commun était une sorte d'"abandon" qui saisit les hommes âgés. D'habitude, les enfants de quatorze ans environ évoluent sur la trajectoire de la croissance ; ils ont constamment devant les yeux l'homme qu'ils vont devenir et ne peuvent pas s'arrêter à mi-chemin. Ce qu'ils sont à présent n'aura été qu'une des mues qui ponctuent régulièrement leur croissance".
La liberté, symbolisée par la présence du fils du directeur du centre de l'autre côté du mur de la prison, est elle aussi corrompue. Ces jeunes hommes, privés de repères paternels dans leur jeunesse, se construisent tout seul avec des références qui les mèneront forcément vers une vie en marge.
"Mais nous qui avions le cou lisse et onduleux et un sexe aussi menu qu'un brin d'herbe, facilement congestionné, nous qui avions été arrêtés et fondus dans le moule criminel, avant même que notre forfait ne se retourne contre nous-mêmes avec le poids de l'événement, de quel crime pouvions-nous nous repentir"?
Les repères sont faussés, les certitudes ne sont pas les mêmes, et ils sont prêts à tout pour forcer le respect de leurs pairs, quitte pour cela à enfreindre encore et encore les règles.
Enfin, comment mettre fin à une frustration persistante entretenue jusqu’à dans le giron familial ? Le narrateur de Seventeen, embrigadé par un vieux fou, se sent de plus en plus fort en adoptant l'idéologie de l'extrême droite nippone. Néanmoins, cette nouvelle, qui décrit clairement les idées et la phraséologie adoptée par le jeune homme, tend aussi à dénoncer le mécanisme à la fois simple et complexe de ceux qui basculent vers l'extrême. Et encore une fois, le contexte familial n'est pas innocent. Lui, "le seventeen solitaire, pitoyable, maladroit" se transforme en machine de haine et de brutalité.
"Maintenant je me rendais compte que ma nature faible et vile avait été enfermée dans une armure hermétique pour être éloignée à jamais des regards d'autrui. C'était une armure de droite ! A peine avais-je fait un premier pas que les filles poussaient un cri (...) La peur qui faisait battre un sang brûlant dans leur poitrine provoqua en moi une joie spirituelle aussi violente qu'une pulsion sexuelle".
Appartenir à un groupe tue enfin son identité propre, celle tant rejetée et haïe, pour mettre au jour un nouvel être se disant "fils de l'Empereur" et prêt à tout pour les servir. Car "dans la loyauté, il ne peut y avoir d'esprit individuel", selon lui.

Ces trois nouvelles n'ont donc pas été rassemblées par hasard. La thématique centrale renvoie à une réflexion profonde sur la difficile construction de soi. Chez Ôé, la vision du monde est pessimiste, en déclin même, ce qui facilite le traitement de sujets qui peuvent parfois être considérés comme tabous.

Nuit noire, Renata Adler

Ed. de L'Olivier, avril 2017, traduit de l'anglais (USA) par Céline Leroy, 240 pages, 21.50 euros.


Nuit noire n'est pas un roman au sens propre du terme. Construit comme un puzzle, écrit à la première personne, il est le courant de réflexions de Kate à propos de son histoire d'amour avec un certain Jake, mélangées à des anecdotes souvent drôles vécues par la narratrice.


"Tu as dit, On peut vivre comme ça. Tu as dit toutes ces autres choses. De fait, on vit comme ça. Nous avons juste besoin de quelque chose pour nous permettre de supporter la tension, la tension quotidienne, celle de ne pas savoir si l'un ou l'autre va partir. Et puis tu as dit, une fois de plus, Kate, je vais changer les choses, si c'est que tu veux".
Kate Ennis aime Jake mais Jake est marié. Pour Kate, cette histoire n'est qu'une longue attente de l'autre, d'étreintes furtives, de moments volés ensemble, et de la sempiternelle promesse de Jake qui annonce vouloir changer les choses mais ne change jamais rien.
Nuit Noire pourrait être le récit d'une rupture douloureuse, de la décision prise par une femme de quitter un homme qu'elle aime encore. Sauf que la narration de Renata Adler n'est pas limpide. On entre dans Nuit noire comme on ouvre une boîte de puzzles : perdu. Puis on fait le tri, on s'organise, on relie les fragments de narration, et enfin on prend plaisir au fil conducteur du texte. Autant Kate est là, bien là, autant Jake n'est qu'une ombre, un personnage souvent suggéré par un pronom personnel (le tu vocatif). Il incarne celui qui n'a pu être à la hauteur de leur histoire, se contentant de répéter qu'il allait changer les choses.
 "J'ai dit. Peut-on vivre comme ça. Tu as répondu. Est-ce que cette façon de faire est trop dure pour toi. Kate, je vais m'organiser autrement, si c'est que tu veux".
Et alors que cet amour est raconté de manière elliptique, le récit de Kate fourmille d'anecdotes qui alimentent la fiction. Le passage le plus marquant est sans doute celui qui remplit la seconde partie du livre dans lequel Kate raconte son escapade en Irlande. D'abord effectué pour s'éloigner de son amant et répondre à l'invitation d'un ami ambassadeur qui lui proposait son manoir comme lieu de villégiature, le voyage se transforme vite en une série de galères qui, au bout du compte, ont raison de la lucidité de Kate, au point que, à son retour, elle décide de rentrer en Amérique sous un faux nom.
L'Irlande, ou le besoin de faire sentir à Jake cette attente perpétuelle du retour de l'autre.
"J'ai dit, Mais c'est toujours toi qui pars. Tu viens de rentrer de ton île. Et tu y retournes dès la semaine prochaine. Bref. Il a dit, Ce ne sont que des excuses. Le fait est : c'est toi qui es partie. J'ai dit, Je ne pourrai jamais partir".
Kate a longtemps fait partie de ces femmes de l'ombre qui gardent l'espoir qu'un jour leur amant quitte leur épouse pour vivre  au grand jour leur nouvel amour. L'espoir fait vivre dit l'expression populaire, mais surtout l'espoir épuise à force.
"Et tu ne comprends pas qu'ensuite, j'ai perdu espoir. J'ai tout bonnement, non, pas tout bonnement, je ne fais jamais rien tout bonnement, perdu espoir. Et ensuite j'ai perdu espoir".
En vieillissant, on ne se contente plus de ce qu'on supportait plus jeune. Le compromis est plus difficile. Nuit noire est aussi un journal intime, le recueil de fragments de pensées qui se bousculent et s'organisent avec le temps. Il commence par la rupture et remonte le temps au fil de la lecture. désormais seule, Kate rassemble ses pensées et ses souvenirs.
"Pourtant, me voici finalement arrivée à Orcas Island, seule, enfin. C'est juste que, dans un sens comme dans l'autre, ce qui arrive à présent est tellement sinistre et ordinaire.
Hé attends.
Après tout, l'amour est une mauvaise habitude comme une autre.
Une mauvais habitude peut-être. Comme une autre, non". 
Finalement, très vite, on se rend compte que lire Nuit noire c'est faire l'expérience d'une lecture exigeante, elliptique, fragmentaire, à la fois profonde et anecdotique. C'est véritablement entrer dans l'univers narratif d'un auteur auprès duquel on apprend, au fur et à mesure, à lire entre les lignes. La traduction de Céline Leroy, exigeante elle aussi, permet d'entrer dans la mélodie intime de Renata Adler teintée de rire et de désespoir,

Ce qui gît dans ses entrailles, Jennifer Haigh

Ed. Gallmeister, collection Americana, traduit de l'anglais (USA) par Janique Jouin de Laurens, mars 2017, 435 pages, 24.20 euros.
Titre original : Heat and Light

Ce qui gît dans les entrailles de la Pennsylvanie c'est le gaz de schiste, nouvelle source de richesse probable sur une terre déjà touchée par le désastre nucléaire de Three Mile Island. Mais rien n'est simple, que ce soit du côté des exploitants que de celui des propriétaires des terres.


Quand Bill a fait le tour des propriétés de ce coin de la Pennsylvanie riche en gaz de schiste, il n'a pas eu de mal à faire signer des contrats pour que Dark Elephant , entreprise énergétique tentaculaire d'origine texane, creuse et installe des forages sur les terrains des habitants de la région. Ces derniers, souvent durement touchés par les fermetures des mines et des usines métallurgiques, y ont vu trop rapidement la possibilité d'un renouveau de la Rust Belt qui avait la grandeur de leur état. Alors, ces familles, comme Rich Devlin, n'ont ni discuté, ni négocié et ont signé sans sourciller...
Certes, il y a bien eu des irréductibles, soucieux de la préservation environnementale, et ayant encore le souvenir du désastre nucléaire de la centrale de Three Mile Island en 1979, mais leur opposition compta bien peu face à l'audace des futurs exploitants et la pression du voisinage.
Dark Elephant est l'incarnation de la société capitaliste, toute puissante qui grignote sans états d'âme les populations.
"Ce sont maintenant des hommes d'affaire dans un climat ensoleillé, là où les Affaires sont vénérées au même titre que Dieu et le Pays, ces grandes et bonnes choses chères à tous les gens sains. Ils sont fiers d'être associés à Dark Elephant, sans ambivalence quant à ses opérations. Les profits industriels sont accueillis avec des tapes dans le dos et de grands sourires texans, une joie virile toute simple".

Et pourtant...

L'exploitation du gaz de schiste a des conséquences sur tous, que ce soit du côté des entrepreneurs, des foreurs, ou des propriétaires terriens "louant" leurs terres. Ce qui gît dans ses entrailles raconte justement les conséquences de ce début d'exploitation sur une galerie de personnages, ainsi que la résistance mise en place pour lutter contre la fracturation hydraulique, procédé consistant à injecter dans le sol jusqu'à quatre millions de litres d'eau afin de briser la roche souterraine et libérer le gaz emprisonné.
Le roman est centré autour du personnage de Rich Devlin, père de famille marié à une fille un peu névrosée. Gardien de prison et barman depuis qu'il a décidé de ne pas reprendre la ferme familiale, il voit dans le contrat proposé par Dark Elephant, une future source de revenus providentielle et régulière qui lui permettra enfin d'établir un projet. Il n'a pas pris soin de lire entre les lignes du contrat et se rend vite compte que certains de ses voisins ont réussi à mieux négocier la location de leurs terres. Le temps passe, les forages commencent : bruits envahissants, odeur de gaz persistante et sa fille étrangement malade...
"Maintenant, le bruit s'intensifie. Sous le gémissement aigu, on entend un grincement plus profond, la rotation d'un mécanisme mal huilé.
Un rayon de soleil transperce les nuages. La nouvelle route d'accès coupe en deux le champ comme une cicatrice chirurgicale". 
Dans le même temps, d'autres tentent d'organiser une forme de résistance. C'est le cas des voisines de Rich, Mack et surtout Rena, associée à un  militant écologiste, Lorne.
Tout ce petit monde se connaît, et l'arrivée des foreurs rompt avec la routine du quotidien : des couples se font, se défont, la pression énergétique se fait sentir des deux côtés, avec le souvenir en arrière plan de Three Mile Island.
"- Le nucléaire est problématique admet Darren (...) Mais les énergies renouvelables ? L'éolien, le solaire, l'hydroélectrique ?
- Comment je savais que tu allais dire ça ? Oui, super, le renouvelable. Construisons quelques éoliennes et restons assis là dans le noir". 

Jennifer Haigh a écrit un roman ambitieux, très bien documenté, et à ce titre, est une source d'informations pour le lecteur que nous sommes. En pointant une loupe d'entomologiste sur une petite ville de Pennsylvanie, elle raconte les tenants et les aboutissants de l'arrivée de l'exploitation du gaz de schiste. Très vite, on se rend compte que ce gaz coincé dans les entrailles de cette terre ressemble à l'or qu'on cherchait fiévreusement dans l'ouest des Etats-Unis au dix-neuvième siècle.
Et comment mieux expliquer tout cela qu'en suivant la vie de plusieurs personnages concernés de près ou de loin par le phénomène ? Les personnages sont tous liés entre eux, et rentrer dans leur intimité en suivant leurs espoirs et désillusions permet à la fiction de devenir vraisemblable et brillante.
Ce qui gît dans ses entrailles est un roman brillant , éminemment d'actualité, intelligent et profondément humain. Il incarne l'état d'esprit de toute une population écartelée entre la volonté de s'en sortir en acceptant le danger et le souci de respecter la terre qui les nourrit depuis des siècles.