Redemption, Vanessa Ronan

Ed. Rivages, mars 2017, traduit de l'anglais (USA) par Alexandre Lassalle, 413 pages, 22.50 euros.
Titre original : The Last days of summer

Roman fascinant sur le pardon, Rédemption démontre à quel point l'amour et la haine sont intimement liés, et décortique le mécanisme de la vengeance.


Cela fait dix ans que Jasper Curtis a quitté les siens et sa ville natale pour purger une peine de dix ans de prison. En cellule, il a appris a canaliser sa rage et sa violence, mais surtout il est devenu patient. Maintenant, il est l'heure pour lui de recouvrer la liberté.
"Il ne se rappelait pas que les cars roulaient si vite.
Il porte les mêmes vêtements que le jour où ils l'ont arrêté. Un jean, Un tee-shirt Coca-Cola. Des Nike. Il n'a jamais eu de bottes. Il retrouve dans sa poche un billet de dix dollars. Il ne possède rien d'autre que ce qu'il a sur le dos".
Dix ans ont passé, mais les blessures restent vives. Personne n'a oublié le crime de Jasper, encore moins le côté sordide de l'affaire. Sa condamnation n'a rien changé. Même du côté de sa famille, son acte a laissé des traces. Sa sœur, Lizzie, qui s'apprête pourtant à l'accueillir, le tient responsable du départ de son mari Bob et du fait qu'elle a dû élever seule ses deux filles. Depuis son incarcération, Lizzie et ses filles ont appris a vivre avec les regards en coin et les silences à leur passage. Cependant, elle estime que c'est son devoir d'héberger son frère : il a payé sa dette à la société, et de toute façon n'est-il pas à moitié propriétaire de la maison et des terres qu'elle loue ?
"Elle ne descend pas. Il s'avance vers elle. Sans aucune précipitation. Non qu'il a l'air d'avoir peur. Ou de ne pas vouloir la voir. Mais avec prudence, comme si chaque mètre pouvait changer le cours de sa vie, ce qui en un sens, se dit-elle est vrai".

Le retour du "monstre" fait des vagues. Jasper n'a pas le physique de l'emploi, il est plutôt bel homme, calme, et ne se dépare jamais d'un petit sourire. Seule sa sœur arrive à décrypter ce qu'il ressent vraiment à partir de son attitude. Pour lui, tout est simple : il a purgé sa peine, il a donc le droit de revivre normalement, reprendre sa vie là où il l'a laissée dix ans plus tôt. Seulement, la communauté n'est pas de cet avis ; elle n'en a pas fini avec lui. Harceler Jasper c'est aussi montrer aux autres qu'on est un homme, un vrai, qu'on n'a pas peur de lui, et que surtout un type comme lui ne change pas. La rédemption n'existe pas pour les criminels.
"Une à une, il referme prudemment les portes de sa mémoire qui le protègent de ses propres souvenirs. Il y a des endroits où il ne vaut mieux pas s'aventurer. Des choses qu'il vaut mieux oublier. Il y a au fond de lui des recoins à ce point emplis de haine, à ce point dominés par la cruauté, qu'il a appris à les ignorer. Ce qu'il est au plus profond de lui, il le méprise".
Mais Jasper doit aussi reconquérir un autre terrain, celui de la famille. Il sent que Lizzie est une femme qui a souffert de ses actes. Il ne connaît plus ses nièces Joanne et Katie. Tant de jeunesse, de douceur, de beauté lui font peur. Autant Katie reste distante, autant Joanne, la plus jeune, lui montre de l'attention.
"Mais Jasper ne leur avait jamais semblé réel. Pas plus qu'un personnage de conte de fées issu de l'enfance de leur mère. Un nom qu'elles n'avaient pas le droit de prononcer. Un passe-temps auquel elles aimaient s'adonner. Quand leur mère leur avait demandé de s'asseoir pour leur annoncer qu'il allait vivre ici, il avait commencé à se matérialiser".
Seulement, Jasper est un homme torturé qui lutte constamment contre ses démons.
Finalement, la liberté peut parfois ressembler à une prison à ciel ouvert : Jasper doit prouver qu'il a le droit au pardon, qu'il y a encore une place pour lui dans la société, et qu'il est devenu un homme "normal". Pas facile, quand on sait que tant que la vengeance ne sera pas consommée, rien ne sera possible.
"A la seconde même où Jasper entame sa procession, les murmures commencent. Le même bruit qu'un vent qui se lèverait, gémirait, s'intensifierait, puis tourbillonnerait dans l'église".


Rédemption est un premier roman qui campe son action dans une Amérique profonde, au Texas, où sont ancrées les mentalités fortes de la loi du talion. Le pardon et la justice sont des notions abstraites qui n'ont aucune force contre celle de la vengeance et de la haine.
Vanessa Ronan offre un récit fort car son personnage principal, Jasper, est un homme à la fois fascinant et effrayant. Il désire tant reconstruire ce qu'il a détruit.
"C'est ça que je veux faire de ma vie, finit-il par dire. Elle veut répondre quelque chose, mais elle ne trouve pas les mots. L'indécision se lit sur son visage. Quoi ? 
- Je veux redevenir un être humain. Je veux me sentir normal. Ou presque.
- Ça n'existe pas les gens normaux par ici, Jasper". 
Or, tout au long du roman, l'auteur distille la vérité sur ce qu'il a commis, laissant le lecteur partagé entre plusieurs émotions vis à vis de Jasper. Il est celui qu'on veut protéger et punir à la fois. Il est une incarnation parfaite du Dr Jekyll et Mr Hyde, sans cesse en train de réprimer sa rage et ses pulsions. Sa rédemption ne peut venir que du côté féminin : sa sœur Lizzie, elle-même abîmée par la vie, et sa nièce Joanne qui, ignorante du crime de son oncle, lui accorde douceur et attention.
De ce fait, Rédemption est un roman abouti, tout en violence suggérée, qui interroge le lecteur sur la notion même de pardon et de tolérance. Une vraie réussite

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