Rancœurs de province, Carlos Benatek

Ed. de L'Olivier, février 2017, traduit de l'espagnol (Argentine) par Delphine Valentin, 288 pages, 22 euros.
Titre original : Rencores de provincia

Roman de l'attente et des projets avortés, Rancœurs de province raconte les itinéraires de deux personnages un homme et une femme, qui ne se connaissent pas et qui sont à un tournant de leur existence.


Lorsque Poli rentre chez lui après une semaine de travail itinérant, il sent bien que son épouse Eugénia est distante, voire carrément indifférente à sa présence. Forcément, la situation lui semble plus logique lorsqu'il découvre qu'elle le trompe avec un avocat friqué. De toute façon, cela devait arriver, pense-t-il, car elle ne supportait plus de vivre avec un homme incapable de ramener suffisamment d'argent dans le couple.
"De toute façon, pour Poli, tout paradis rêvé est patrimoine intangible, pensée mythique, animisme, un truc absurde, et donc absurde à regretter".
Alors Poli quitte, forcé, le domicile conjugal, et trouve refuge dans une bourgade isolée de tout, accablée par le soleil, où  il est embauché par une église évangélique à la vente de Bibles et de dentifrices.
Dans le même temps, assez loin de là, dans une station balnéaire, la jeune Selva prépare l'ouverture d'un bar pour son nouveau patron. Elle doit y superviser l'arrivée des marchandises, la mise en place et le ménage. Ce bar, c'est un peu sa nouvelle maison. Confiante en l'avenir, elle ne s'inquiète pas de voir les jours passer sans aucune livraison. C'est l'occasion pour elle de rencontrer d'autres personnes de son âge, de faire le point sur ce qu'elle veut faire de sa vie amoureuse, et surtout, de voir enfin la mer. Seulement, comme Poli à des centaines kilomètres de là, Selva va se rendre compte qu'elle n'est qu'un pion dans une vaste entreprise malhonnête de corruption.

Les rancunes sociales sont omniprésentes dans le roman. L' Argentine paraît être un pays en proie à la corruption et au blanchiment d'argent. Que ce soit dans le désert ou au bord de la mer, il n'y a pas de lieu épargné. Carlos Benatek pose la question de la filiation. Faut-il être fils de ou fille de pour réussir ? Pour Selva et Poli tout est compliqué et ils sont contraints de vivre au jour le jour, éloignant ainsi toute tentative d'établir des projets à long terme.
Rancoeurs de province est un roman mélancolique, posé, dont le ton semble engourdi par la chaleur des lieux. La sensualité du récit augmente au fur et à mesure du récit, comme-ci l'étreinte (voulu ou forcée) devenait la seule preuve de se sentir encore vivant. Tout est possible au fin fond du désert si c'est pour se faire de l'argent. L'opération "Grand Large" est un mirage grandeur nature à la hauteur des rêves des deux protagonistes.
Or, quand on évolue dans un monde menaçant, comment avancer sans se brûler les ailes ?