Exergue (10)

Décalé ou prophétique, l'exergue est la citation qui annonce le roman que vous allez lire.

Et souvent, ce fragment littéraire est un petit bijou en soi...


Exergue de Une Chance minuscule de Claudia Piñeiro




Fin de ronde, Stephen King

Ed. Albin Michel, mars 2017, traduit de l'anglais (USA) par Océane Bies et Nadine Gassie, 423 pages, 22.50 euros.
Titre original : End of watch


Dernier épisode de la trilogie Mr Mercedes, Stephen King nous emmène dans les méandres de la télékinésie sur fond de consoles de jeux portatives.

Pour Bill Hodges, c'est bientôt la Fin de ronde, entendez par là la retraite. Il s'est fait à l'idée, et se sent prêt à confier "sa petite entreprise" à son bras droit Holly qui est bien plus organisée et efficace que lui. De toute façon Hodges a fait son temps, et maintenant que Brady Hartsfield végète à l'hôpital, il est rassuré.
"Hodges a appris qu'écouter Holly  porte ses fruits. Elle pense en dehors des clous, parfois carrément à l'opposé, et elle est dotée d'une intuition troublante".

Au départ, après l'épisode de Carnets Noirs, Hodges allait de temps en temps vérifier lui-même que le tueur fou à la Mercedes était bien dans ce que les médecins appellent un "état végétatif persistant". Ses informateurs, membres du personnel du Kinner Memorial, lui racontaient bien quelques épisodes étranges de stores baissés vivement, de gestes soudains, ou de radio s'allumant subitement dans la chambre 217, mais Hodges mettait cela sur le compte des rumeurs urbaines circulant sur Hartsfield. En le voyant avachi sur son fauteuil rempli d'escarres, la bave aux lèvres, impossible de le croire un tant soi peu encore en connexion avec ce qui l'entoure.

Et pourtant la vérité se trouve dans la chambre 217...


Nous sommes dans un roman de Stephen King et son lecteur sait que l'impossible n'existe pas. Quand une série de suicides a lieu dans l'entourage du criminel, Hodges et son équipe s'interrogent, surtout qu'à chaque fois on retrouve sur les lieux une console de jeux portative, un Zappit, contenant un jeu simple mais à la musique hypnotique, Fishing Hole.
Pour Hodges, cette affaire est du pain béni, car elle lui permet d'oublier (un peu) les douleurs qui l'assaillent depuis quelques temps au niveau de son estomac. Il sent que Hartsfield est au centre de l'énigme, à lui de comprendre et mettre au jour comment.

Fin de ronde se lit comme un bon roman policier. Rien de neuf à l'horizon ; Stephen King fait du Stephen King, mais au moins cela a le mérite d'être efficace et sans fausse note, même si toutefois quelques passages restent poussifs et secondaires. Le duo Hodges-Holly fonctionne à merveille et apporte un caractère humain à l'ensemble.
Bill Hodges est son point d'ancrage, son repère lui permettant de mesurer sa capacité à interagir avec le monde. Une autre manière de dire  qu'il est sa façon de mesurer sa santé mentale. Essayer d'imaginer sa vie sans lui, c'est comme se retrouver en haut d'un gratte-ciel et regarder le trottoir soixante étages plus bas".
Ce dernier tome est plus réussi (à mon avis) que Carnets Noirs et conclut honnêtement la trilogie Mr Mercedes. Une mention spéciale aux traductrices qui nous offrent un texte soigné et fidèle aux habitudes narratives de l'auteur.


Rancœurs de province, Carlos Benatek

Ed. de L'Olivier, février 2017, traduit de l'espagnol (Argentine) par Delphine Valentin, 288 pages, 22 euros.
Titre original : Rencores de provincia

Roman de l'attente et des projets avortés, Rancœurs de province raconte les itinéraires de deux personnages un homme et une femme, qui ne se connaissent pas et qui sont à un tournant de leur existence.


Lorsque Poli rentre chez lui après une semaine de travail itinérant, il sent bien que son épouse Eugénia est distante, voire carrément indifférente à sa présence. Forcément, la situation lui semble plus logique lorsqu'il découvre qu'elle le trompe avec un avocat friqué. De toute façon, cela devait arriver, pense-t-il, car elle ne supportait plus de vivre avec un homme incapable de ramener suffisamment d'argent dans le couple.
"De toute façon, pour Poli, tout paradis rêvé est patrimoine intangible, pensée mythique, animisme, un truc absurde, et donc absurde à regretter".
Alors Poli quitte, forcé, le domicile conjugal, et trouve refuge dans une bourgade isolée de tout, accablée par le soleil, où  il est embauché par une église évangélique à la vente de Bibles et de dentifrices.
Dans le même temps, assez loin de là, dans une station balnéaire, la jeune Selva prépare l'ouverture d'un bar pour son nouveau patron. Elle doit y superviser l'arrivée des marchandises, la mise en place et le ménage. Ce bar, c'est un peu sa nouvelle maison. Confiante en l'avenir, elle ne s'inquiète pas de voir les jours passer sans aucune livraison. C'est l'occasion pour elle de rencontrer d'autres personnes de son âge, de faire le point sur ce qu'elle veut faire de sa vie amoureuse, et surtout, de voir enfin la mer. Seulement, comme Poli à des centaines kilomètres de là, Selva va se rendre compte qu'elle n'est qu'un pion dans une vaste entreprise malhonnête de corruption.

Les rancunes sociales sont omniprésentes dans le roman. L' Argentine paraît être un pays en proie à la corruption et au blanchiment d'argent. Que ce soit dans le désert ou au bord de la mer, il n'y a pas de lieu épargné. Carlos Benatek pose la question de la filiation. Faut-il être fils de ou fille de pour réussir ? Pour Selva et Poli tout est compliqué et ils sont contraints de vivre au jour le jour, éloignant ainsi toute tentative d'établir des projets à long terme.
Rancoeurs de province est un roman mélancolique, posé, dont le ton semble engourdi par la chaleur des lieux. La sensualité du récit augmente au fur et à mesure du récit, comme-ci l'étreinte (voulu ou forcée) devenait la seule preuve de se sentir encore vivant. Tout est possible au fin fond du désert si c'est pour se faire de l'argent. L'opération "Grand Large" est un mirage grandeur nature à la hauteur des rêves des deux protagonistes.
Or, quand on évolue dans un monde menaçant, comment avancer sans se brûler les ailes ?

Une Chance minuscule, Claudia Piñeiro

Ed. Actes Sud, traduit de l'espagnol (Argentine) par Romain Magras, mars 2017, 256 pages, 22 euros.
Titre original : Una suerte pequena


Une chance minuscule reste une chance. C'est celle qui apparaît au milieu du trou noir de votre vie et vous permet de vous relever et d'avancer.

"Il y a des mères qui ont de la chance et à qui la vie épargne ces coups du sort.
Moi, je n'ai qu'une chance minuscule". 


Mary Lohan est de retour en Argentine pour évaluer un établissement scolaire susceptible d'avoir un partenariat avec un collège américain dans lequel elle travaille. Cela fait vingt ans qu'elle n'est pas revenue dans son pays natal. Autrefois, elle s'appelait Marilé Lauria, était mariée à Mariano, chirurgien propriétaire de la clinique, et élevait Alexandro leur petit garçon. Mais un événement traumatisant l'a fait fuir sans se retourner, se condamnant à une douleur silencieuse, mais abandonnant surtout son fils. L'abandon, pour exorciser la douleur.
"C'est cela, la vraie mort, c'est cette douleur qui jamais ne vous quitte, qui peut même grandir, prendre des proportions insoupçonnées, incommensurable.(...) Ne pas être là, voilà peut-être la douleur que je méritais vraiment".

Mary a reconstruit sa vie en étant une femme blessée. Elle doit cette chance minuscule à celui qui deviendra par la suite son compagnon, Robert. Rencontré dans l'avion qui l'éloignait de chez elle, il a été l'épaule sur qui s'effondrer, la béquille qui lui a permis d'avancer sans se retourner.
Car cette femme qu'il a trouvée sur sa route, complètement anéantie alors qu'elle venait d'abandonner son fils, il ne lui restait plus rien, elle n'avait même plus de nom".
Année après année il lui a appris à vivre avec son traumatisme et sa culpabilité. Oui, elle a fait une erreur de jugement en traversant la barrière de chemin de fer visiblement en panne, mais le drame qui a suivi, c'est le destin, et en cela elle n'est pas une meurtrière. Néanmoins, la communauté dont elle faisait partie en a jugé autrement et a commencé un travail de sape dont elle a été la cible. Alors, pour protéger Alexandro et lui donner une chance de grandir normalement sans avoir à supporter le poids de l'erreur de sa mère, Marilé a préféré fuir l'ostracisme forcené des autres.

Vingt ans ont passé et sa vie en Argentine est une parenthèse non encore fermée. Retourner chez elle, c'est affronter ses démons, croiser des personnes qu'elle a connues, raviver des souvenirs douloureux. Surtout que l'établissement qu'elle doit évaluer est celui que fréquentait Alexandro.
"Alors, si j'avais accepté, ce n'était peut-être pas parce que je n'avais pas su dire non ; peut-être était-ce au fond, parce que je l'avais voulu. Quelque part au fin fond de moi, dans cette zone intime où je n'ai plus la possibilité de répondre de moi-même, je l'avais voulu (...) Mon abîme à moi. Dix-neuf ans. Même plus, presque vingt. A attendre quelque chose ou quelqu'un, qu'une force à laquelle je ne pourrais m'opposer, qu'une circonstance irrémédiable et inéluctable m'oblige à revenir".
De lui, elle ne sait rien, ignore quel homme il est devenu et s'il se souvient encore de sa mère. Il avait six ans lorsqu'elle est partie. Que se passerait-il s'ils se croisaient ?
"Et mon fils, qui n'a plus la peau douce de ses six ans mais qui a eu le courage d'affronter la mère qui l'a abandonné.
De m'affronter, moi". 

Une Chance minuscule est un roman entièrement tourné vers son personnage principal, Marilé, narratrice du roman. Le lecteur sait tout de ses émotions, de sa culpabilité enfouie en elle, de son impossibilité d'accéder au bonheur. Abandonner Alexandro pour qu'il puisse grandir sans subir l'ostracisme des autres est un geste d'amour difficile à comprendre au premier abord. Alors, petit à petit, avec une écriture délicate, Claudia Piñeiro entreprend d'expliquer ce qui s'est passé. Elle ne juge pas son héroïne, laissant au lecteur la possibilité de forger sa propre opinion.
L'auteur a écrit un roman sur la rédemption intime d'une femme enfin prête à regarder en face ce qui l'a fait fuir. C'est aussi le récit de toutes ses petites chances de la vie qui vous permettent de tenir encore et encore malgré la tristesse et le chagrin.

Exergue (9)

Décalé ou prophétique, l'exergue est la citation qui annonce le roman que vous allez lire.

Et souvent, ce fragment littéraire est un petit bijou en soi...


Exergue de Aucun homme ni dieu, de William Giraldi (Autrement)



la Ville : Les Ferrailleurs, 3, Edward Carey

Ed. Grasset, mars 2017, traduit de l'anglais (GB) par Alice Bellow, 576 pages, 23 euros.
Titre original : Iremonger, Lungdon


Point final d'une trilogie qualifiée de gothique, le tome 3 des Ferrailleurs reprend les ingrédients des deux précédents opus pour offrir une conclusion qui emmène le lecteur jusque Buckingham Palace.


Depuis que Fetidborough a disparu sous un océan de détritus, la famille Ferrayor se cache dans une villa londonienne, et ceux qui osent sortir doivent le faire le plus discrètement possible sous peine d'être reconnus et arrêtés par la police.
Dans la grande maison délabrée qui leur sert aujourd'hui de camp retranché, Clod est mis sous verrou par sa famille, soucieuse de garder auprès d'eux celui qui peut inverser la malédiction qui frappe les Ferrayor.
"Il étaient des centaines : des gens partout, tapis dans l'ombre, dressant le cou pour me voir, grinçant, se mouvant, se mouvant dans cette obscurité blafarde, se marchant les uns sur les autres telle une colonie de cafards, tous en vêtements sombres, huileux ou luisants de crasse, avec des têtes allongées ou aplaties, des faciès difformes, des yeux jaunes et terrifiés, des êtres qui, malgré leur aspect humain, semblaient factices".
Londres, qu'ils surnomment Londremor n'est pas bon pour les Ferrayor : les londoniens se transforment au fur et à mesure en objets isolés et inutiles. Seul Clod entend  leurs appels. Un Ferrayor sans son objet de naissance est un Ferrayor perdu...

Séparés dans le tome 2, Lucy Pennant, la petite amie de Clod a survécu au désastre de Fetidborough, et avec un groupe de survivants, tente de se trouver une place à l'abri dans la capitale. En fait, elle cherche surtout à rejoindre Clod qui, elle le sait bien, ne doit pas être bien entouré.

Commence alors dans les rues londoniennes une course contre la montre qui va emmener le lecteur jusqu'à la Reine Victoria herself...
"La mort nous attend si nous retournons sous terre, la mort également si nous restons ici dans les rues, et là-bas de l'autre côté du fleuve, la mort encore parmi les autres morts entassés dans la grande décharge en flammes. La mort partout donc"?
Edward Carey reprend ce qui a fait l'originalité du premier tome pour écrire La Ville et enfin conclure sa trilogie. Même s'il faut lire l'ensemble pour bien comprendre le fonctionnement de la famille Ferrayor, les tenant et les aboutissant, on a souvent l'impression de tourner en rond. Beaucoup de répétitions, d'apparitions de personnages fort intéressants (tel John Smith Inferrayor) qui disparaissent ensuite subitement sans aucune explication. le roman, lourd de ses 576 pages,  nous entraîne dans un labyrinthe urbain et narratif qui, plus d'une fois, embrouille le lecteur.
Il faut aborder la trilogie des Ferrailleurs comme l' ensemble artistique et littéraire d'une seule personne. On entre véritablement dans l'univers foisonnant de l'auteur et dans les méandres de son imagination.
" Imaginez ceci : il y a une rue dans Londres, Londres la plus grande ville du monde, cette métropole foisonnante, qui abrite plus d'âmes que n'importe quelle ville sur la planète, où tout le monde se pousse et se bouscule. Eh bien, dans cette ville surpeuplée il existe une rue vide, une rue morte, une rue déserte.
Comme si l'humanité s'achevait là.
Comme si Londres était devenu un musée, et qu'il n'y avait plus personne pour le visiter". 
Pour découvrir les deux premiers tomes  sur Fragments de lecture :

 Chronique du tome 1


Chronique du tome 2

Redemption, Vanessa Ronan

Ed. Rivages, mars 2017, traduit de l'anglais (USA) par Alexandre Lassalle, 413 pages, 22.50 euros.
Titre original : The Last days of summer

Roman fascinant sur le pardon, Rédemption démontre à quel point l'amour et la haine sont intimement liés, et décortique le mécanisme de la vengeance.


Cela fait dix ans que Jasper Curtis a quitté les siens et sa ville natale pour purger une peine de dix ans de prison. En cellule, il a appris a canaliser sa rage et sa violence, mais surtout il est devenu patient. Maintenant, il est l'heure pour lui de recouvrer la liberté.
"Il ne se rappelait pas que les cars roulaient si vite.
Il porte les mêmes vêtements que le jour où ils l'ont arrêté. Un jean, Un tee-shirt Coca-Cola. Des Nike. Il n'a jamais eu de bottes. Il retrouve dans sa poche un billet de dix dollars. Il ne possède rien d'autre que ce qu'il a sur le dos".
Dix ans ont passé, mais les blessures restent vives. Personne n'a oublié le crime de Jasper, encore moins le côté sordide de l'affaire. Sa condamnation n'a rien changé. Même du côté de sa famille, son acte a laissé des traces. Sa sœur, Lizzie, qui s'apprête pourtant à l'accueillir, le tient responsable du départ de son mari Bob et du fait qu'elle a dû élever seule ses deux filles. Depuis son incarcération, Lizzie et ses filles ont appris a vivre avec les regards en coin et les silences à leur passage. Cependant, elle estime que c'est son devoir d'héberger son frère : il a payé sa dette à la société, et de toute façon n'est-il pas à moitié propriétaire de la maison et des terres qu'elle loue ?
"Elle ne descend pas. Il s'avance vers elle. Sans aucune précipitation. Non qu'il a l'air d'avoir peur. Ou de ne pas vouloir la voir. Mais avec prudence, comme si chaque mètre pouvait changer le cours de sa vie, ce qui en un sens, se dit-elle est vrai".

Le retour du "monstre" fait des vagues. Jasper n'a pas le physique de l'emploi, il est plutôt bel homme, calme, et ne se dépare jamais d'un petit sourire. Seule sa sœur arrive à décrypter ce qu'il ressent vraiment à partir de son attitude. Pour lui, tout est simple : il a purgé sa peine, il a donc le droit de revivre normalement, reprendre sa vie là où il l'a laissée dix ans plus tôt. Seulement, la communauté n'est pas de cet avis ; elle n'en a pas fini avec lui. Harceler Jasper c'est aussi montrer aux autres qu'on est un homme, un vrai, qu'on n'a pas peur de lui, et que surtout un type comme lui ne change pas. La rédemption n'existe pas pour les criminels.
"Une à une, il referme prudemment les portes de sa mémoire qui le protègent de ses propres souvenirs. Il y a des endroits où il ne vaut mieux pas s'aventurer. Des choses qu'il vaut mieux oublier. Il y a au fond de lui des recoins à ce point emplis de haine, à ce point dominés par la cruauté, qu'il a appris à les ignorer. Ce qu'il est au plus profond de lui, il le méprise".
Mais Jasper doit aussi reconquérir un autre terrain, celui de la famille. Il sent que Lizzie est une femme qui a souffert de ses actes. Il ne connaît plus ses nièces Joanne et Katie. Tant de jeunesse, de douceur, de beauté lui font peur. Autant Katie reste distante, autant Joanne, la plus jeune, lui montre de l'attention.
"Mais Jasper ne leur avait jamais semblé réel. Pas plus qu'un personnage de conte de fées issu de l'enfance de leur mère. Un nom qu'elles n'avaient pas le droit de prononcer. Un passe-temps auquel elles aimaient s'adonner. Quand leur mère leur avait demandé de s'asseoir pour leur annoncer qu'il allait vivre ici, il avait commencé à se matérialiser".
Seulement, Jasper est un homme torturé qui lutte constamment contre ses démons.
Finalement, la liberté peut parfois ressembler à une prison à ciel ouvert : Jasper doit prouver qu'il a le droit au pardon, qu'il y a encore une place pour lui dans la société, et qu'il est devenu un homme "normal". Pas facile, quand on sait que tant que la vengeance ne sera pas consommée, rien ne sera possible.
"A la seconde même où Jasper entame sa procession, les murmures commencent. Le même bruit qu'un vent qui se lèverait, gémirait, s'intensifierait, puis tourbillonnerait dans l'église".


Rédemption est un premier roman qui campe son action dans une Amérique profonde, au Texas, où sont ancrées les mentalités fortes de la loi du talion. Le pardon et la justice sont des notions abstraites qui n'ont aucune force contre celle de la vengeance et de la haine.
Vanessa Ronan offre un récit fort car son personnage principal, Jasper, est un homme à la fois fascinant et effrayant. Il désire tant reconstruire ce qu'il a détruit.
"C'est ça que je veux faire de ma vie, finit-il par dire. Elle veut répondre quelque chose, mais elle ne trouve pas les mots. L'indécision se lit sur son visage. Quoi ? 
- Je veux redevenir un être humain. Je veux me sentir normal. Ou presque.
- Ça n'existe pas les gens normaux par ici, Jasper". 
Or, tout au long du roman, l'auteur distille la vérité sur ce qu'il a commis, laissant le lecteur partagé entre plusieurs émotions vis à vis de Jasper. Il est celui qu'on veut protéger et punir à la fois. Il est une incarnation parfaite du Dr Jekyll et Mr Hyde, sans cesse en train de réprimer sa rage et ses pulsions. Sa rédemption ne peut venir que du côté féminin : sa sœur Lizzie, elle-même abîmée par la vie, et sa nièce Joanne qui, ignorante du crime de son oncle, lui accorde douceur et attention.
De ce fait, Rédemption est un roman abouti, tout en violence suggérée, qui interroge le lecteur sur la notion même de pardon et de tolérance. Une vraie réussite

L'Eté de "La Tempête", Craig Higginson

Ed. Mercure de France, mars 2017, traduit de l'anglais (Afrique du Sud) par Gabrielle Lécrivain, 272 pages, 23.50 euros.
Titre original : Last summer

L'assistant du metteur en scène d'une nouvelle production de La tempête de Shakespeare se raconte et raconte la vie de son employeur, le temps d'un été.


Cela ne dérange pas Thomas d'être dans l'ombre du grand metteur en scène Harry Greenberg, homme de théâtre qui a autrefois fui l'Afrique du Sud et le grand amour de sa vie Marilyn. Depuis, cet homme vieillissant n'a jamais refait sa vie, accordant toute son attention à ses acteurs, son assistant, et son chien Fire Dog.
"Mon amour pour elle était l'ingrédient magique. C'est ce qui faisait tout fonctionner. En la quittant, je l'ai aussi laissé derrière moi. Et il est mort en silence. (...) Quand l'idée d'elle, ou de quelqu'un comme elle, s'est évanouie, je n'ai plus su vers quoi me tourner. J'étais simplement à la dérive. J'ai cru que je pouvais remplacer cette absence par du travail. Mais le théâtre est un métier ingrat. Il existe dans le moment présent, mais, après coup, il reste très peu de choses".
De toute façon Thomas n'est pas un homme qui aime montrer au grand jour ses émotions. Il est secrètement amoureux de l'actrice phare de la nouvelle mise en scène de la tempête, une certaine Lucy, qui outre le fait de répondre aux questions par des tirades théâtrales, vit sa vie comme une pièce de théâtre. Cette jeune fille assez superficielle a soif d'aventures et de nouvelles émotions, bien prête à ne plus supporter les incartades de Peter, son petit ami du moment. Elle jette alors son dévolu sur Kim, un étrange jeune homme responsable des barques de l'étang en face de chez elle.
"Une demi-heure avec Kim, durant laquelle elle avait fait à peine plus qu'effleurer son genou, avait apparemment accompli quelque chose que trois ans avec Peter n'avait jamais atteint. Kim avait ramené à la vie une part d'elle-même, enfouie sous son ego. Du moins, c'est ainsi qu'elle le ressentait. Le plus difficile à présent était de garder en vie cette petite lueur dansante".

Mais, même si Thomas sent bien que l'inconstance de Lucy est incompatible avec sa vision de l'amour, il ne peut refouler ses sentiments.
"J'étais amoureux d'elle et je croyais que je le serais toujours. (..) Pour moi, en tout cas, elle était le centre du Monde, le lieu où tout était riche de promesses, désirable et bon".
Alors, pour se changer les idées, il décide de raconter ce qu'il sait d'Harry et de confier au lecteur les quelques confidences que l'homme vieillissant a pu lui faire. Son passé tumultueux va le rejoindre mêlé à des soucis de santé. Deux femmes vont désormais partager sa vie, lui le vieux célibataire endurci qui garde un souvenir ému de son histoire d'amour avec Marilyn...

Thomas apparaît très vite comme le confident idéal de ces personnages qui se trouvent à un carrefour important de leur vie. Tous sont confrontés de près ou de loin au deuil, et comptent sur le jeune homme pour les guider vers une nouvelle vie. Or, nous ne sommes pas au théâtre. Une fois le rideau tiré, pas de deus ex machina, chacun rentre avec ses problèmes, ses regrets, ses désirs enfouis. Thomas est le pont entre la vie jouée sur scène et celle vécue. Mais qui pense à lui ?

En 2016, le lecteur français découvrait Craig Higginson, avec Maison de rêves, traduit aussi par Gabrielle Lécrivain. Cette fois-ci l'action ne se déroule pas en Afrique du sud, mais bien en Angleterre, à Stratford-upon-Avon. On retrouve dans ce roman des personnages forts, remplis de secrets pour certains, comme dans le premier roman. Le huis clos étouffant a laissé place à un décor mi-urbain, sans toutefois mettre de côté l'aspect artistique des lieux. Et dans ce contexte, Craig Higginson sait de quoi il parle puisqu'il est lui-même metteur en scène.
L'Eté de la Tempête montre à quel point la frontière peut être ténu parfois entre le théâtre et la vie. Le roman nous parle d'amour : amour filial, amour de jeunesse, amour manqué, amour tout beau tout neuf, mais en variant les points de vue et en prouvant au lecteur que la vie ne peut être vécue comme une pièce de théâtre. Thomas est un narrateur impeccable, touchant parfois du doigt aussi la possibilité d'être heureux grâce à une femme.
Très bien mené, jamais ennuyeux, contenant même des parallèles judicieux avec des références shakespeariennes, ce roman propose un vrai moment de lecture agréable et impose Craig Higginson comme un auteur à suivre de près.

A Coups de pelle, Cynan Jones

Ed. Joëlle Losfeld, mars 2017, traduit de l'anglais (Pays de Galles) par Mona de Pracontal, 168 pages, 16.5 euros.
Titre original : The Dig

Depuis le décès accidentel de sa femme, Daniel, agriculteur et éleveur de moutons, fait son travail machinalement. Les mêmes gestes, les mêmes soins apportés aux brebis lors de l'agnelage lui permettent de ne pas sombrer. Sauf que tout lui rappelle celle qui partageait sa vie.
"Ils s'étaient absorbés l'un dans l'autre et dans cette petite ferme modeste au rythme régulier qu'ils avaient créé, et tant qu'ils pouvaient la faire tourner, ça leur suffisait.
Il ne voyait plus cela maintenant, à travers le voile opaque du travail. Tout ce qu'il pouvait voir, maintenant, c'était une machine qu'il devait maintenir en fonctionnement sans quoi elle se gripperait, et il s'y attelait avec acharnement comme s'il n'avait pas plus conscience qu'un des rouages du mécanisme".
Daniel est un tendre. Il aime naturellement la nature et les animaux. Pour lui, la mise à mort n'est pas une chose anodine ; elle se fait en dernier recours si toutes les solutions ont été épuisées. D'ailleurs, à cause de cela, il a arrêté de chasser. Pourtant, sa solitude ranime en lui des pulsions de mort : à quoi bon vivre quand plus rien ne vous retient ?
"Il faut que je m'en sorte, dit-il. C'est plus facile si je ne vois personne. Il faut que je m'en sorte, c'est tout. Peu importe comment je vais" 
(...)
"Il voulait le coup final. Il restait en lui juste un peu de quelque chose qui le faisait tenir, et il éprouvait très fortement le désir d'en être vidé, de subir un choc insurmontable qui lui permettrait de se coucher". 

Sur les routes autour de la ferme, il n'est pas rare de croiser le cadavre gisant d'un blaireau. Pourtant, cette race se terre, mais depuis quelques temps, force est de constater qu'ils sont nombreux à mourir écrasés. s'ils sortent, c'est parce que le Gitan, un grand homme les chasse, les piège puis les livres aux chiens lors de combats illégaux.
"C'était un gars grand et bourru et quand il sortit de la camionnette, elle se souleva avec le soulagement d'un enfant qui a eu peur, un instant, qu'on le frappe. Partout où il allait, il apportait avec lui quelque chose de nocif et même les objets inanimés semblaient le savoir. Ils le craignaient à leur façon".
Daniel, comme tout le monde alentours, connaît cet homme déjà emprisonné pour des faits de violence. Il vit dans une ferme délabrée et remplie de ferrailles, avec ses chiens qu'il a dressés pour tuer. Cet homme cruel et violent achève les animaux à coups de pelle.
Quand Daniel le croise près de chez lui, il sent que la violence est à sa porte. La contrer c'est encore croire à sa part d'humanité et à un retour à la paix après le deuil...

Cynan Jones livre un roman engagé, court mais très dense, essentiellement tourné sur le profil psychologique des deux personnages que tout oppose. L'ambiance est sombre car le deuil ou la cruauté faite aux animaux  est omniprésence. Néanmoins, grâce à Daniel, le lecteur entre dans la lumière. Il incarne simplement un homme qui se bat contre l’inadmissible, qui tente de reprendre sa vie en main, en apprivoisant le manque de l'autre au quotidien.
"Il était impossible qu'elle soit morte parce que ses sentiments pour elle n'avaient pas du tout diminué. C'est la capacité d'une personne à faire naître en nous une réaction qui nous donne une relation avec elle, et tant qu'elle le fait elle a quelque chose de vivant".
 Le Gitan symbolise la part d'ombre de tout être humain. Il est le Hyde que chacun refoule au plus profond de son être.
Leur confrontation est en quelque sorte inéluctable. Le grand homme est l'incarnation de la Mort et Daniel doit la vaincre pour survivre.
A Coups de pelle est le récit de l'affrontement qui approche.


RUE DES ALBUMS (130) Dessine-moi un petit prince, Michel Van Zeveren

Ed. L'Ecole des Loisirs, collection Pastel, mars 2017, 48 pages, 11.50 euros.

"On ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux" dit le Renard au Petit Prince de Saint Exupéry.


Michel Van Zemeren reprend l'idée générale du conte philosophique pour offrir au tout jeune lecteur une histoire originale et pétillante.
Dans la classe de Petit Mouton, il y en a un qui dessine super bien. "Trop fort" disent les autres, éberlués, lorsqu'ils regardent ses chefs-d'oeuvre. Il est tellement doué qu'on lui demande à l'unanimité de faire le dessin ultime, le plus difficile de tous : dessiner le Petit Prince !
Pas fou, le petit génie du crayon leur répond : "vous n'avez qu'à dessiner vous-mêmes !"
Tous s'y mettent, chacun y va de sa vision bien personnelle du Petit Prince, sauf que Petit Mouton a un problème : il ne sait vraiment pas dessiner. Même sa maman ne peut pas l'aider car, elle aussi, est assez nulle en dessin... Heureusement, cette dernière a plutôt une bonne idée :

"Moi, je préfère dessiner ce que personne ne regarde.
Comme ça, on regarde le monde d'un autre œil et ça le rend plus beau !" 
Fort de ce conseil, Petit Mouton transmet cette idée à ses camarades...

Très bien pensé, limpide dans sa mise en page, et agrémenté d'illustrations de petits moutons aux mimiques humaines, cet album reprend l'idée de la célèbre citation du Renard de Saint Exupéry.
Comme le mouton invisible enfermé dans la boîte, il suffit d'avoir un peu d'imagination pour voir ce qu'on veut vraiment réaliser.

Dessine -moi un petit prince est une belle découverte à lire aux petits lecteurs à partir de 4 ans.

Desert Home, James Anderson

Ed. Belfond, mars 2017, traduit de l'anglais (USA) par Jérôme Schmidt, 336 pages, 20 euros.

La route 117 coupe le désert de l'Utah. Tout au long, il n'y a rien ou presque, car si on arrive à regarder au delà des mirages de chaleur, on aperçoit une petite communauté d'âmes hétéroclite.

"C'est comme ça partout ici. Et les GPS ne fonctionnent pas mieux. Ni les radios. Même les téléphones satellites. Ce désert, c'est le triangle des Bermudes, version sable et rocaille. Ça tient à la roche qui contient du minerai de fer".

Ben sillonne chaque jour depuis vingt ans la 117 à bord de son camion de marchandises. Depuis le temps, il connaît à peu près tous ceux qui vivent aux alentours, et entretient avec eux des relations qui pourraient s'apparenter parfois à de l'amitié. Comme lui, ces gens sont des taiseux avec leur lot de chagrins et de renoncements. Au lieu d'utiliser les services de la poste - pourtant moins chers - ces gens préfèrent avoir affaire à Ben, question de confiance.
Pourtant, Ben sait que sa petite entreprise ne pourra plus traverser la crise encore bien longtemps. Surendetté, ses jours au bord de son camion sont comptés. Pas question pour lui d'en informer ses clients (à quoi bon) , alors, il profite chaque jour de l'instant, comme si c'était la dernière fois.
"Quels qu'aient été leurs problèmes, ce n'étaient pas les miens. Bientôt ce lien ténu disparaîtraient aisément tandis que je sortirais de leur vie. La gravité terrestre est nécessaire ; sans gravité, le monde tourne dans le vide".

Dans l'immense solitude du désert, il est facile de se cacher, si on sait apprivoiser les lieux. Les frères Lacey font partie de ceux qui ont décidés de vivre loin de tout en emménageant en maison deux wagons de train abandonnés La rumeur dit que ce sont deux criminels en cavale, mais pour Ben ce sont avant tout deux gars qu'il prend plaisir de rencontrer, même s'ils sont parfois étranges.
Justement, l'étrange est le maître mot des lieux. Le long de la 117, il est possible de rencontrer John, surnommé le Prêcheur, qui longe la route à pied, en portant une croix énorme, comme Jésus jadis. Quand Ben et lui se rencontrent, ils échangent le rituel de la cigarette et John se raconte. Traîner une croix aussi grande que lui l'éloigne de la tentation, mais surtout lui permet de se repentir de ses pêchés.
"Je suis vieux. Je vis dans un magasin d'outillage abandonné et je traîne une croix le long d'une route du désert. Mais je reste un homme, Ben. Bon et mauvais, a-t-il ajouté en regardant fixement le bitume. Un homme".

Une ligne droite à perte de vue ; le désert à gauche, à droite. Et puis, le dinner de Walt, qui semble s'être figé dans le temps. Il est tout le temps fermé, pourtant, en  jetant un œil à l'intérieur tout semble nickel. Walt y vit encore, mais n'ouvre plus depuis un jour sombre. C'est le "Never Open dinner". Walt est un sauvage, un vieux solitaire qui ne supporte pas la compagnie. Ben  le livre souvent mais les échanges sont brefs.
Quand un changement s'annonce, il fait figure d'événement. Alors, lorsque Ben découvre que la seule maison du lotissement abandonné de Desert Home est occupée par une femme, son imagination s'emballe. Qui est-elle ? Est-elle en cavale ? Se cache-t-elle ?
"J'ai gratté du bout de ma chaussure la surface sablonneuse, très étonné de découvrir en dessous une dalle de béton blanc. (...) En haut se trouvaient deux poteaux en brique, reliés par une voûte en acier. Et sur cette voûte, gravés à même le métal, étaient inscrits ces mots : Desert Home"
Obsédée par cette apparition, il décide de la rencontrer, de percer son secret. Au milieu de la pièce vide, il l'épie en train de jouer du violoncelle sans cordes...
"La femme était assise sur la chaise verte de la véranda. Elle était seule. Cette chaise était le seul meuble de la pièce. (...) Elle était visiblement nue. Ses doigts bougeaient en rythme le long du manche d'un instrument de musique".
Claire, c'est son nom, lui permet d'oublier un temps ses ennuis matériels. Il tombe amoureux même s'il sait qu'elle garde au fond d'elle un lourd secret...

Premier roman de James Anderson, et coup de maître. Le récit, porté par un personnage empathique et foncièrement bon, est cohérent du début jusqu'à la fin. La galerie des personnages secondaires est édifiante d'originalité, et permet la mise en place d'une seconde intrigue qui reprend les codes du polar. L'auteur a choisi de planter  un décor uniforme, aride, et dangereux, pour nous servir une histoire touchante, remplie d'émotions, et humaine.
"Un jour, pendant nos pauses cigarette au bord de la route, le Prêcheur m'avait dit que la plupart des gens associent le désert avec ce qui y manque : l'eau et les gens. Ils ne pensent jamais à la seule chose dont le désert regorge : la lumière. Il y a tant de lumière ici".
Dans Desert Home, les femmes et les hommes sont aux antipodes du lieu dans lequel ils vivent. Même la chaleur n'arrive pas à venir à bout de leur humanité.

Amateur de fulgurances littéraires, ce roman est pour vous
" Le soleil couchant a embrasé le ciel d'une traînée de nuages rougeoyants qui ondoyaient au-dessus des tourbillons de sable. Ainsi propulsés par le vent, les nuages ont parcouru l'espace dominant le plateau, avant de s'écraser sur les falaises et d'exploser comme une déferlante. Le vent fondait sur moi, soulevant le sable sur les kilomètres de désert qui me séparaient des falaises. Mes mains étincelaient dans cette lumière intense qui s'approchait".