Valet de pique, Joyce Carol Oates

Ed. Philippe Rey, mars 2017, traduit de l'anglais (USA) par Claude Seban, 219 pages, 17 euros.
Titre original : Jack of Spades


Andrew J.Rush est un écrivain  à succès de romans policiers, exemplaire dans vie professionnelle et dans sa vie privée, encore loin de la célébrité de Stephen King qu'il admire, même si on l'affuble du surnom de "Stephen King du gentleman". Cependant, Rush a aussi des secrets bien gardés...

"Souvent, aujourd'hui encore, j'entends des cris au loin : Ce garçon ! Il se noie ! Sauvez-le...
Juste au-dessous du plongeoir. On dirait qu'il s'est cogné la tête..."
Andrew est un type bien, tellement bien qu'on adorerait pouvoir le détester, mais autant le dire tout de suite, trouver la faille tient de l'utopie. Il écrit des romans policiers qui se terminent toujours bien et a gardé la même maison d'édition depuis ses débuts littéraires. Côté vie privée, il est marié à Irina dont il est encore très amoureux et s'évertue à être un papa modèle pour ses trois enfants devenus adultes.
Andrew a le sens des responsabilités. Maintenant qu'il est riche, il est devenu le mécène du village où il vit, et peut se permettre d'organiser son quotidien comme il l'entend. La routine le rassure, il déteste l'imprévu de peur de ne pas pouvoir le gérer. Cette angoisse, il la jugule en écrivant des romans noirs et violents sous le pseudonyme de Valet de pique. Là, il se défoule, ne met aucune barrière, dévoile son côté sombre. Ecrire sous pseudonyme n'est pas exceptionnel ; quel grand écrivain ne l'a pas fait ? Même Stephen King !  Le Valet de pique, c'est son autre moi que personne ne connaît : ni la maison d'édition, ni la presse, ni sa famille ne sait qui se cache derrière ce nom de jeu de cartes. Mais si on s'y intéresse de plus près, Andrew n'a pas choisi ce nom par hasard. En cartomancie, le Valet de pique incarne celui dont il faut se méfier pour sa méchanceté et sa malhonnêteté, mais il est incapable d'arriver à ses fins.
"Les romans du Valet de pique se terminaient de façon plus cruelle, parce que plus primitifs. Le mal y était trop débordant pour que tout pût être proprement nettoyé et, généralement, tout le monde mourait, ou plutôt, était tué. (...) Les romans d'Andrew J.Rush étaient des modèles de clarté, charpentés avec soin des mois à l'avance, et surprenant rarement leur auteur.
C'était une bonne chose. Pour l'auteur, comme pour mes lecteurs. Fondamentalement, personne n'aime les surprises". 

C'est ainsi qu'Andrew Rush a trouvé son équilibre. Mais, un jour, une voisine éloignée, une certaine Mme Haider, porte plainte contre lui pour plagiat. Alors, qu'il sait parfaitement que cette accusation n'est pas fondée, l'écrivain perd pied. Il ne comprend pas pourquoi cette femme lui en veut à lui, le type bien. Dans le même temps, sa fille s'étonne de lire dans un roman du Valet de pique - qu'elle a bien du mal à terminer à cause de sa crudité- des passages qui résonnent étrangement avec la vie de son père. Elle le confie à ses parents.
S'en est trop pour Andrew. La voix de Valet de pique se fait de plus en plus insistante. Elle l'appelle à régler le problème, à se rendre chez la plaignante, à imposer son autorité auprès des siens. Ses démons l'envahissent , Andrew bascule...
"S'il y a une chose qui m'effraie et qui me met en rage, c'est de ne plus être maître de la situation.
 Comme si le Valet de pique était venu se tapir dans un coin de ma vie, contre mon gré, attirant toute la lumière à lui, et en lui, à la façon d'un trou noir".

Joyce Carol Oates excelle dans la manipulation des codes du genre. Valet de pique est à la fois un roman noir, un roman policier, un roman fantastique et une réflexion sur l'écriture et la fiction. Andrew J.Rush incarne celui qui a réussi un construire un mur pour cacher son véritable moi, ses douleurs, et qui, après un séisme émotionnel, se retrouve avec une personnalité pleine de brèches qu'il ne réussit pas à colmater. Au départ, le lecteur est incrédule, il lit la mise en place de l'intrigue. Puis, l'incrédulité disparaît et le lecteur est convaincu, tant la trame narrative est brillante : l'histoire s'emballe, Valet de pique se dévoile, et la folie empiète de plus en plus sur la raison.
"Souvent le Valet de pique taquinait.
Souvent le Valet de pique raillait.
Dans les interstices de ma vie - la vie d'écrivain d'Andrew J.Rush-, ses paroles évoquaient le sifflement d'un gaz qui s'échappe". 
Encore une fois, un roman de Joyce Carol Oates à ne pas mettre de côté, loin s'en faut , avec la traduction impeccable de Claude Seban.

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