REGARDS CROISES (28) C'est dimanche et je n'y suis pour rien, Carole Fives

Ed. Folio Gallimard, janvier 2017, 160 pages, 5.90 euros.

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 




"C'est dimanche et je n'y suis pour rien" tels sont les deux vers qui viennent à l'esprit de Jef, alors qu'il écoute son amie Léonore lui expliquer son projet de voyage au Portugal sur les traces de son premier amour José.

Léonore avait quinze ans, José dix-neuf. ils se sont rencontrés sur une plage, l'été, se sont aimés au point de vouloir avoir ensemble leur première fois. La dernière fois qu'ils se sont vus, José est parti précipitamment et a eu un terrible accident de voiture. L'hospitalisation, l'amputation, le coma,le décès, et le vide. C'était il y a vingt-cinq ans,
"Je relis mon certificat, espérant lui faire dire ce qu'il ne dit pas. Naissance, mort, entre les deux, une adresse, un métier...
Est-ce tout ce qui reste de José Oliveira pour l'administration "? 

José est arrivé en France à douze ans rejoindre sa famille installée déjà sur le territoire. Son pays natal c'est le Portugal et la maison d'Irma, sa tante. Changer de pays a été pour lui une déchirure, et malgré le temps, la blessure reste vive. Ce n'est pas le retour au pays à chaque vacances d'été qui panse la plaie, mais en grandissant, la douleur s'atténue.
"Lui, il ne sent plus d'ici, ni de là-bas, il se sent de nulle part. Ce qui lui plairait vraiment c'est partir loin, loin,au-delà de ces frontières, quelque part où on ne lui rappellerait pas sa différence".
A sa mort, les parents de José ont rapatrié le corps au Portugal, pour qu'il soit enterré dans son village natal :
" Tu es resté l'amour de ma vie puisque tu es mort.
Un mort ne quitte pas, ne trahit pas, sa patience est illimitée. Le mort est le compagnon idéal, jamais jaloux, jamais hargneux ou mal luné, le mort ne déçoit pas. Il se laisse tranquillement tailler son costume de héros"... 

Léonore n'a jamais oublié son premier amour, d'autant plus qu'elle n'a pu faire le deuil de José comme elle l'aurait voulu. Depuis sa disparition, elle a l'impression d'avoir mis sa vie entre parenthèses. Malgré des études aux Beaux-Arts, et une relation avec Laurent dont elle-même ne sait pas bien où elle mène, Léonore n'envisage pas le cap de la quarantaine sans "revoir" José une dernière fois. Aller au Portugal, retrouver sa tombe et la fleurir lui permettrait de faire enfin le deuil.
Trois jours pour le retrouver, rencontrer sa famille peut-être, fermer la boucle.
Trois jours de rencontres, de moments suspendus, de retrouvailles dans le silence du granit, au soleil.
"Il est là, deuxième rangée sur la gauche après l'allée centrale. Il est dans la dernière tombe, celle qui fait l'angle".
Trois jours pendant lesquels José est encore un peu là parmi nous, grâce à une alternance de chapitres dans lesquels on raconte son enfance et son histoire avec Léonore.
Trois jours enfin pour enlever le poids d'une culpabilité vieille de vingt-cinq ans.

C'est dimanche et je n'y suis pour rien est une histoire d'amour au-delà du temps, celle qui va rassembler deux êtres dont l'un a déjà traversé le Léthé en laissant l'autre au bord. Léonore fait le point sur sa vie, ses renoncements, ses regrets. Pour cela, elle s'affranchit des lieux qu'elle connaît pour rejoindre des paysages inconnus pour elle mais que son premier amour a chéri. En filigrane, par le biais de ses rencontres et le récit sur la vie de José, c'est tout un pan de l'histoire portugaise qui apparaît, celle de l'émigration vers un pays accueillant au premier abord, mais qui se désolidarise vite, et celle du retour sans cesse renouvelé à chaque congé payé pour faire croire à la famille que la nouvelle vie a été le bon choix.

Le roman de Carole Fives se lit d'une traite et pose au lecteur des questions pertinentes sur la transmission, l'amour, et la difficulté d'être celui qui reste.
"Rien n'a changé. J'ai seulement vieilli mais je reste cette adolescente sidérée qui apprend l'amour et la mort au même moment. L'amour et la mort si intimement liés, je les nomme l'amort.
L'amort c'est l'amour mais aussi la mort de tout nouvel amour possible.
L'amort c'est la condamnation même du projet amoureux. C'est le début, la fin, c'est l'absence, c'est vingt-cinq ans de mémoire figée". 
Lire l'article de Christine Bini