Les Marches de l'Amérique, Lance Weller

Ed. Gallmeister, mars 2017, collection Nature Writing, traduit de l'anglais (USA) par François Happe, 354 pages, 24.20 euros.

On est en Amérique, mais ce n'est pas encore vraiment l'Amérique, ce territoire vaste tel qu'on le connaît. A la moitié du dix-neuvième siècle, l'Amérique est en devenir : on grignote des terres sur celles des Indiens, des mexicains, mais surtout, la population est très mouvante, toujours obnubilée par cette idée, partir vers l'Ouest.

"Je suis en train de te dire qu'un homme qui va là-bas, dans l'Ouest, maintenant il pourrait y prendre un bon départ dans la vie. Ou y prendre un nouveau départ. Un homme pourrait laisser derrière lui tout ce qu'il était. Peut-être se faire un jardin dans tout ce désert".

Avant de porter sur leurs épaules la sinistre réputation d'être des tueurs, Pigsmeat et Tom ont été des enfants mal aimés. L'un a grandi sans sa mère morte en couche, avec un père qui ne l'aimait pas. L'autre faisait peur à ses parents à cause de ses silences ou ses réflexions étranges. Et à partir de douze ans, Tom était en proie à des migraines terrifiantes qui le laissait pantelant.
"La douleur, chose incroyable, empira. Des scies s'attaquaient à son crâne. Chaque bruit éclatait, vrillait, se répercutait en lui, dans tout son corps, et il n'était plus qu'une cavité venteuse secouée par la souffrance".
Petits, ils se sont rencontrés et se sont compris d'emblée. Plus tard, alors que Tom fuyait vers l'ouest, il retrouve Pigsmeat sur sa route. Ils décident de marcher ensemble vers un avenir possible, se protégeant l'un l'autre des Indiens et de leurs semblables.
"Des années plus tard, ils étaient devenus bien différents de ce qu'ils avaient été. Différents ou épurés en quelque sorte, pour être plus conformes aux choses qu'ils portaient dans le cœur. Ensemble - toujours ensemble - , ils entamèrent une existence misérable et ils continuèrent comme des miséreux pendant une décennie, et puis encore un peu plus. Des années de labeur, de faim, de querelles. Et de sang".
Leur violence, ils la doivent à leur instinct de survie. Dans ce pays en devenir, on ne croise pas toujours des pacifistes, c'est davantage du chacun pour soi. Même dans les petites villes, la violence est partout.
"Et c'est ainsi qu'ensemble, toujours ensemble, ils chevauchèrent, suivant le cours de l'histoire et dépassant l'imagination, mais ils ne découvrirent ni le détroit d'Anian, ni aucune des sept cités d'or qui avaient rendu les Espagnols curieux du continent avant de les rendre fou de désir et de désespoir".
(...)
"Ils poursuivirent leur route, sans destination, sans but. Parfois, ils rencontraient d'autres individus errant, comme eux, à la marge de la civilisation". 


Dans leur errance, Tom et Pigsmeat connaissent la faim, le dénuement total, mais gardent leur discernement. Pigsmeat n'a pas encore fait le deuil de sa femme, morte de choléra, à son retour de l'armée. Tom, bel homme, ne s'est jamais lié, traumatisé par les souvenirs de ses parents. Après un épisode particulièrement sanglant où ils ont failli y rester, ils rejoignent la ville d'Independence. Là, ils rencontrent Flora, une prostituée que des années d'esclavage n'ont pas entamé son regard dur et fier.
"Ainsi Flora fut vendue quand elle était suffisamment jeune et étrange pour que tout ce qui lui restait de Sweet devienne un précieux enchevêtrement de sentiments et d'images qui, à son tour, s'effaça pour ne laisser derrière lui que l'écho du souvenir d'une émotion autrefois éprouvée".
Elle vient de se débarrasser de son maître et veut transporter son corps jusqu'à son ancien propriétaire, par pure vengeance. Tom, sous le charme de cette femme à la beauté prodigieuse, décide de l’escorter jusqu'au Mexique.
Les voilà partis, Tom, Pigsmeat, et Flora, en compagnie d'un chariot transportant un cercueil rempli de sel pour conserver le corps. Or, le chemin est long jusqu'au Mexique, même eux ne sont pas sûr de passer un jour la frontière, témoins malgré eux de la violence d'un monde en construction.

Les Marches de l'Amérique est un roman fleuve dont les chapitres sont des constants allers-retours entre le passé et le présent. L'action se situe entre 1815 et 1864, se concentrant surtout en 1846.
François Happe nous a traduit un monde dur, violent, à la limite de la barbarie, dans lequel Lance Weller a réussi à y intégrer des beaux moments de douceur et de poésie. Une belle réussite.