La Revenante, Molly Keane

Ed. La Table Ronde, collection Petit Quai Voltaire, traduit de l'anglais (GB) par Simone Hilling, 314 pages, 14 euros.
Titre original : Time after time


Malveillance et mesquineries règnent au manoir de Durraghglass en Irlande, entre Jasper et ses soeurs May, Bébé June et April. Mais chez les Swift, c'est ce qui se ressemble le plus à de l'affection.

"Les filles n'étaient que des intruses ignorantes, une petite tribu tout juste bonne à nourrir, et à provoquer".

Elle vit dans un manoir, elle possède encore des terres et des animaux, mais à l'intérieur, on sent que la famille est désargentée. Les Swift entretiennent cette apparence  de noblesse, mais tout est bon aux économies, si bien que tout part à vau-l'eau : l'intérieur n'est plus entretenu, Japser cuisine avec des aliments souvent avariés, et les pièces sont souvent d'une saleté repoussante.
Jadis, les lieux étaient entretenus par des domestiques, et la mère, Violet, régnait en maîtresse sûre d'elle-même et de sa progéniture à qui elle a inculqué les bonnes manières et le savoir vivre.
"Maman faisait tout pour dispenser à ses enfants réconfort, protection et amour absolu. Il leur fallait le meilleur, et le meilleur coûte cher. Dépensant sans compter et vendant des terres pour calmer l'impatience des banques, elle ne pensait pas à l'avenir. (...) Tout au long des ans, elle avait vécu heureuse et satisfaite de les avoir autour d'elle, aimants et soumis à sa tendre tyrannie, adorablement angoissés par sa longue et cruelle maladie".
Maintenant âgée, la fratrie, trop couvée dans leur enfance, est passée à côté de leurs vies respectives, et vieillissent ensemble, avec leurs animaux domestiques respectifs.
"Il régnait entre elles un désaccord tacite qui glaçait toute amitié et même tout souvenir commun".
Jasper est borgne, suite à un fâcheux accident, May est née avec une main handicapée, April, la seule veuve, est sourde comme un pot, et June n'a jamais réussi à lire.
"Dans sa soixante-quatorzième année, April jouissait d'un bienheureux oubli de sa jeunesse et des aspirations au bonheur et à la souffrance. Elle trouvait (ou s'inventait) maintenant des priorités qui occupaient pleinement son esprit et ses jours. Préserver sa beauté des méfaits causés par des années de vaches maigres, maintenir sa situation d'unique mariée - bien que veuve - de sa vierge famille, garder ses secrets, ménager soigneusement son confort et son argent, tout cela lui donnait suffisamment matière à réflexions et projets".
Les défauts de chacun sont des sujets quotidiens de réflexions mesquines entre eux, et les douleurs du passé, des éternels reproches. Pourtant, c'est comme cela que les Swift ont trouvé leur équilibre, et en y regardant de plus près, on s'aperçoit que ces vieux aigris ne peuvent pas faire l'un sans l'autre.

Or, un après-midi, leur cousine Leda réapparaît. Cette visite est d'autant plus troublante à Durraghglass que Jasper et ses sœurs s'étaient persuadés - sans en avoir la confirmation - que Leda avait péri durant la guerre dans les chambres à gaz, de par ses origines juives. Non seulement Leda a survécu, mais en plus, elle arrive en terrain conquis, prête à partager son quotidien avec ses cousins qu'elle n'a pas vus depuis plus d'un quart de siècle. Elle aussi est affligée d'une infirmité propre : elle est devenue aveugle. Seulement, la perfidie ne se transmet pas par le regard. Leda n'a pas perdu de sa verve, et peu à peu, en s'imposant parmi les siens et en récupérant les amitiés de chacun grâce aux souvenirs partagés de leur enfance commune, elles soutirent des petits secrets qu'elle compte bien exploiter pour se venger.
"Leda savait exploiter toute personne ou toute circonstance, avant même de savoir comment cela servirait ses plans. Il fallait séparer les gens, les tenir éloignés les uns des autres par de petites plaisanteries sournoises et des fines attaques voilées de gentillesse (...) elle voulait simplement acquérir un pouvoir sur chacun, pour les dresser les uns contre les autres, et leurs dérober des secrets qu'ils ignoraient eux-mêmes".
Eh oui, la vieille Leda n'est pas revenue innocemment : elle garde un lourd secret qu'elle désire révéler aux Swift quand le temps sera venu.
"Les rêves anciens avaient une puissance effrayante, une magie dangereuse (...) Il lui fallait des victimes, et elle en avait trouvé souvent dans sa vie".
Alors, un nouveau quotidien s'installe au manoir depuis que la revenante a fait son apparition, et il n'est pas de tout repos...

La Revenante est une comédie sociale grinçante dans laquelle les personnages tirent du plaisir à blesser. Mais comme tout se joue au sein d'une famille noble et éduquée, la perfidie et la mesquinerie se font avec élégance, au point qu'elles en deviennent un art. Certaines scènes sont d'une moquerie déconcertante et n'entame en rien la volonté farouche des Swift de continuer à vivre ensemble. Leur mère et les souvenirs du passé impossibles à oublier ou tout au moins à pardonner ont rendu cette fratrie à la fois soudée et rancunière.
Molly Keane fait preuve d'un humour grinçant et communicatif pour livrer au lecteur une satire réussie sur des nobliaux désargentés.

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