Des Hommes sans femmes, Haruki Murakami

Ed. Belfond, mars 2017, traduit du japonais par Hélène Morita, 304 pages, 21 euros.
Titre original : Onna no inai otokatach


"Un jour, soudain, vous êtes devenus des hommes sans femmes. Ce jour arrive sans qu'il y ait eu auparavant la moindre allusion ou le moindre avertissement, sans que vous ayez éprouvé de pressentiment ou de prémonition, sans toc-toc, sans petits toussotements. Vous avez tourné à un angle et vous savez déjà que c'est arrivé. Mais impossible de revenir en arrière. Dès ce tournant pris, voici le seul monde qui sera le vôtre désormais. Un monde qu'on appellera celui des hommes sans femmes. Un pluriel froid et sans fin".
Dans ces sept nouvelles du recueil écrites en 2014 et encore inédites en France, Murakami a choisi sept héros pour qui la figure féminine leur a permis ou leur permet encore l'accès à un autre univers que celui dont ils évoluent. A chaque fois, la femme est une "passerelle" vers un ailleurs beaucoup plus agréable. Qu'elle soit pilote, bossue, infirmière ou déjà mariée, chacune rompt la solitude de son compagnon et lui fait entrevoir un autre possible. Ainsi, un monde sans femmes est résolument un monde, triste, uniforme et sans surprises, et les sept récits sont des témoignages de ce constat.

Dès lors, les personnages masculins de ce recueil  sont des hommes dans l'attente. Leur vie est rythmée par les retrouvailles avec leur maîtresse ou leur amie. C'est à ce moment seulement que leur vie reprend du sens, car les rencontres coupent ponctuellement leur isolement.  Coincé dans son appartement, l'infirme attend sa Shéhérazade, son infirmière, qui viendra le libérer non seulement de sa solitude, mais lui racontera aussi des histoires qui lui permettront de s'évader. Gregor Samsa redevenu un homme et ayant perdu ses souvenirs de sa vie avant la Métamorphose, compte sur l'apprentie serrurier venue le dépanner pour lui donner les clés de la délivrance et de la compréhension du monde qui l'entoure.
Les femmes sont des passeurs qu'il ne s'agit pas de négliger, car chez Murakami, ce sont elles qui possèdent les clés de compréhension de notre monde.
"Voilà au fond ce que signifiait perdre une femme. Les femmes vous dispensaient des moments très particuliers, durant lesquels vous étiez plongé en pleine réalité alors qu'en même temps cette réalité était annulée". (Shéhérazade)

Pourtant, la figure féminine est aussi figure de souffrance ou de deuil, surtout pour ceux qui ont construits leur vie sur le célibat ou uniquement autour d'elle. Comment évolue l'image de la femme aimée quand cette dernière a disparue après vous avoir trahi pendant des années ?
Comment gérer la passion amoureuse quand on a été habitué à vivre en célibataire endurci ? La femme, longtemps considérée comme Un Organe indépendant devient une tumeur cancéreuse qui ronge celui tombé dans ses filets, un poison qui détruit votre vie autrefois remplie de bonheur égoïste.

Alors, pour tourner la page, il faut pardonner à ses femmes qui gouvernent les hommes, sinon l'existence est mise entre parenthèses. Il faut leur pardonner leur liberté, leur indépendance, leur rage, et rester bienveillant, car un monde sans femmes est juste impossible à vivre. Il est sans perspective, sans chaleur, sans lendemain qui chante. Il faut accepter que ces créatures, aux yeux des hommes, restent des énigmes indéchiffrables.
"La rencontre avec la femme aimée, l'embrasement des corps, les adieux, et ensuite  cette perte immense qu'on éprouve. Une sensation si dévastatrice qu'on en a le souffle coupé. En réalité, ces sentiments sont les mêmes depuis plus de mille ans. Moi, pourtant, je les ignorais jusqu'à il n'y a pas si longtemps. Comme si j'avais souffert d'un manque béant dans ma vie d'homme". (Un Organe indépendant)

Des Hommes sans femmes raconte les rapports entre les hommes et les femmes en partant de points de vue masculins. Murakami, sans pour autant mettre la figure féminine sur un piédestal, rend hommage à celles qui remplissent les vides de l'existence. L'amour est un sentiment atemporel, énigmatique, et absolu.
"Pourtant, dans  notre monde, ne pas dévier du droit chemin n'est parfois pas suffisant. On peut aussi utiliser ces vides comme une sorte d'échappatoire". (Le Bar de Kino)

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