FRAGMENTS DE BD (15) Les Cahiers d'Esther, Histoire de mes 10 ans, Riad Sattouf

Ed. Allary, janvier 2016, 72 pages, 16.90 euros.

J'avais adoré L'Arabe du futur (que je n'ai pas chroniqué), c'est donc avec plaisir que je suis tombée sur la nouvelle héroïne de Riad Sattouf. Esther A. a dix ans et elle est l'héroïne de cinquante-deux anecdotes véridiques que l'auteur a  dessiné et mis en page. Et il s'en passe des choses !

Parce que son père pense que les garçons de l'école publique sont dangereux, Esther va à l'école dans le privé.  Ce n'est pas mieux, car il s'en passe dans la cour de l'école. Sa maîtresse est super, mais c'est la plus moche du monde. Ses copines, Eugénie et Cassandre sont très différentes : l'une vient d'une famille très aisée, tandis que l'autre, métis, vit seule avec sa mère depuis que le père est rentré en Martinique.

Esther se dit pauvre car elle n'a pas d'Iphone et vit dans un petit appartement dans lequel elle partage sa chambre avec son "abruti de frère". Sa famille, c'est le repère, et il n'est pas rare que les grandes discussions se fassent alors que tout le monde est devant la télé ! Mais c'est au sein d'une famille unie que la petite fille grandit.

 Quand on a dix ans, on voit et appréhende le monde différemment, et il s'en passe des choses dans la tête d'une gamine de dix ans ! Premiers amours, peurs enfantines, ambitions à la hauteur des télé réalités du moment, Esther raconte tout !

Et Riad Sattouf prouve encore une fois qu'il a du talent. On ne peut que saluer l'originalité de cet album, retranscriptions humoristiques d'anecdotes véridiques. On retrouve les commentaires désopilants en marge, les traits des personnages exagérés, des planches dans l'air du temps. Esther est le miroir de la jeunesse d'aujourd'hui, et permet à nous, vieux croûtons de lecteurs que nous sommes, de rester à la page.

Une vraie réussite !

Le Tome 2 est disponible chez le même éditeur depuis février 2017.



Le Point de Schelling, David Rochefort

Ed. Gallimard, collection Blanche, mars 2017, 224 pages, 18.50 euros

Nissim possédait toutes les clés pour réussir sa vie, mais il a préféré se laisser porter par le quotidien, l'imprévisible. Jouir d'une liberté totale, ne pas être pris au piège des carcans de l'argent, du travail et de la famille a cependant des limites que Nissim cherchera à contourner indéfiniment.
Sa rencontre avec Alba, une femme remplie de "ses silences et du vide de son passé "est ce que, en théorie des jeux, on appelle le point de Schelling. Leur relation amoureuse est une dynamique de coopération et de conflits. Nissim, comme pour le reste de son existence, entreprend une logique stratégique pour appréhender ses sentiments envers Alba. Amour et haine ne sont jamais bien loin, et la jeune femme, assez soumise au départ, va se révéler, au fil du roman, et utiliser les mêmes ficelles stratégiques de son compagnon.

Mensonges et mythomanie sont très présents. Nissim est un écrivain et la fiction est un terrain de jeu qui mérite - pourquoi pas - d'être vécu. Parce qu'il a étalé son enfance dans un premier roman que ses parents ont lus sous la forme d'un manuscrit, ces derniers lui battent froid.
"Naturellement, sa famille lit le manuscrit, qu'elle déteste ; elle se sent attaquée, ridiculisée ; elle considère qu'il a trahi. Pour son père, cet événement s'ajoute à tant d'autres qui lui font de plus en plus considérer qu'il ne comprend pas, ou plus, le monde dans lequel il vit, qu'il n'est plus fait pour ça. La mère se prend de haine pour lui, soudainement, dans une combustion instantanée de sentiments hostiles, comme sous l'effet d'une allumette qu'on aurait lancée en forêt".
Peu importe, la vie est ailleurs, et certainement pas en France ! Alors, Nissim et Alba décident de tenter leur chance en Espagne.
"Il a ainsi fallu à Nissim et à Alba opérer ce détour de quelques milliers de kilomètres pour se trouver et trouver une joie qu'ils ne connaissaient pas dans leur quotidien".

Mais là bas, Les premiers jours "aux airs de kermesse" laissent très vite place au délitement, aux faux-fuyants. Nissim se marginalise et rencontre un vieux fou - comme lui ? - avec qui il monte une escroquerie basée sur la ressemblance de son nouvel ami avec le peintre Dali. Cependant, à force de mélanger vie et fiction, à force de théâtraliser son quotidien, le jeune homme perd pied et fait du mensonge la base de sa propre réalité. Après un dernier affrontement avec Alba, Nissim fuit.
"Que cherche-t-on au juste quand on cherche la reddition de l'autre par la force ? C'est une équation absurde, faussée à l'origine, une équation où l'équivalence ne peut pas exister".

Dès lors, parce que la réalité est trop difficile à vivre au quotidien, Nissim se réfugie dans l'imagination et fait de la reconquête d'Alba une priorité absolue.
"Tout cela lui semble loin, maintenant, et leur histoire ne se ressemble plus. Tous deux ont tellement changé".

Divisé en trois parties - Vie de Nissim, Le livre de Nissim et Le livre de l'exil - David Rochefort raconte l'histoire d'un anti-héros à l'âme tourmentée, né dans un monde dans lequel il ne se reconnaît pas.
"L'existence de Nissim a toujours eu la forme d'une courbe affalée, épuisée ; des brefs pics et de profonds creux".
Rêve et réalité, fiction et vie se rencontrent, se mélangent troublant ainsi le lecteur dans sa quête, et le laisse désorienté devant un récit aux multiples ramifications.

Divertissement, Thomas Coppey

Ed. Actes Sud, mars 2017, 304 pages, 21 euros.


Critique cinglante de "la télé qu'on déteste mais qu'on regarde quand même", Divertissement brosse le portrait du présentateur d'un show en déclin, et celui de l'invitée, ancienne star sur le retour, qui compte bien faire un come back de la dernière chance...

2022, Los Angeles. Mike Chevreuil, présentateur du célèbre Mike Chevreuil Show savait très bien qu'un jour son émission serait sur la sellette, telle est la dure loi de la télévision. Les téléspectateurs sont des requins qui ont besoin de leur dose quotidienne de trash pour continuer à vous regarder. Or, à soixante-et-onze ans, Mike est un homme fatigué qui n'a plus envie de renouveler ses blagues vaseuses pour garder sa place. 
"Il est un survivant, il sait qu'il a eu un moment pour prendre sa retraite dans la grâce et que ce moment est passé il y a six ans, quand il a choisi de survivre à Albert en maintenant le Show. (...) Cela aurait eu de la gravité et de la classe de se retirer à la disparition du rival. Cela aurait été décrit comme un geste élégant. (...) Il ne sait plus très bien si continuer à faire son numéro compte encore parmi ses motivations".
En fin limier de l'entertainment, il a vite compris que seul un scoop pourrait relancer son émission. Justement, cela fait bientôt dix ans qu'on ne sait plus trop ce qu'est devenue Eden, star de la chanson et des tabloïds, propulsée à la fin des années 1990 par la chaîne Disney.
Elle garantissait du drame, des pleurs, des secrets et de l'intrigue à l'échelle d'une vie toute entière publique, et de la joie aussi, parce qu'elle ne manquait jamais de provoquer le rire d'un auditoire bien disposé. (...) Mais à la fin de l'année 2005, Eden importa la déglingue dans l'univers de la pop. Elle rendit public ce qu'on avait toujours gardé hors de vue".

Eden, c'est un curieux mélange de Miley Cyrus et de Britney Spears dont la vie publique a explosée à la fin des années 2010. Depuis, elle vit de ses rentes dans une grande villa où seuls son père, son assistante personnelle et son agent peuvent entrer et sortir comme bon leur semble. Elle remplit ses journées en posant pour un peintre obscur qui veut la transformer en Joconde moderne, en allant voir son psychiatre avec qui finalement elle ne converse pas vraiment, et avec son masseur qui lui donne des nouvelles de la sphère people.
Eden a un drôle de rapport avec la célébrité : autant elle est consciente que cette dernière lui a apporté la tranquillité financière, autant elle la juge responsable de son comportement border line. A cause d'elle, son fils lui fait un procès, sa fille est morte dans un accident de voiture, et elle ne voit plus sa propre mère. Parce que vivre dans l'ombre pour une star, c'est mourir un peu, Eden s'est embourgeoisée, a grossi, et tombe dans l'oubli, mais n'est-ce pas le prix à payer pour avoir une vie normale ?
"Plus aucun photographe n'a l'idée d'attendre qu'Eden sorte récupérer dans sa voiture un téléphone oublié, un sac de courses. Il n'y a plus personne pour se livrer à un examen détaillé des poubelles ménagères de la maison, ou pour attendre qu'Eden baille, qu'elle adresse aux photographes un bras d'honneur très net".

Mike Chevreuil a décidé qu'Eden sera sur son plateau et se livrera comme jamais. Qu'elle accepte la proposition est un détail. Et il a raison, puisque son entourage réussit à la convaincre de participer. Cependant, il ne lui reste qu'un mois pour remodeler une image présentable et s'entraîner à répondre à toutes les questions, surtout celles qui fâchent, surtout celles qui font souffrir. Mais, pense-t-on à tout quand on veut justement offrir une émission parfaite sur tous les plans ?

Avec Divertissement, Thomas Coppey explore les coulisses de la télé en général et de la machine à fabriquer du trash en particulier. Les personnages sont analogues à des produits de consommation qu'il faut essorer jusqu'à ce que la moindre goutte disparaisse pourvu que le spectateur y prenne du plaisir. Argent, hypocrisie, paraître sont rois au détriment des vraies valeurs si bien qu'à force on ne sait plus très bien qui manipule qui.
L'alternance des chapitres donne une vue d'ensemble du show, et force est de constater que finalement tout le monde est complice. La célébrité s'apparente à une drogue dure dont il est difficile de pouvoir se libérer.
Afin de rendre son récit plus vraisemblable, l'auteur n'a pas hésité à emprunter des situations "tragiques" des stars. Eden, comme Britney Spears, se retrouve chez le coiffeur pour se raser la tête, devant une armée de paparazzis qui l'attend dehors. Elle doit la perte de la garde de ses enfants suite à des photos où elle est qualifiée de mauvaise mère ou de mère indigne...
Eden a été prise dans l'engrenage infernal du "plus c'est gros, plus ça passe", sorte de suicide virtuel d'une femme au bord du gouffre qui ne sait plus vraiment qui elle est. Mike Chevreuil est la victime toute désignée d'un système que lui-même a contribué à faire fonctionner. Ils sont les symboles d'une dérive qu'ils croient tous les deux pouvoir encore contrôler  alors qu'ils ne sont que les marionnettes d'un système qui les dépassent.
"Mike est une démonstration vivante de ce que le bon sens peut faire d'un enfant de la classe moyenne ni particulièrement doué pour l'école, ni beau, ni vraiment sympathique.
Il sait l'histoire, il ne sait pas la fin". 

A part ça (21) Sainte Caboche, Socorro Acioli

Ed. Belleville, mars 2017, traduit du portugais (Brésil) Par Régis de Sa Moreira, 240 pages, 19 euros.
Illustrations de Alexis Snell

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...


Belleville Editions est une nouvelle maison d'édition dont l'objectif est de proposer au lecteur d'"Ouvrir une fenêtre sur le monde".
C'est pourquoi chaque roman édité est connecté : chaque note en bas de page peut-être lue, écoutée ou visionnée sur le site dédié, autant de balises pour voyager ...

https://notes.belleville-editions.com/livre/caboche

Samuel a parcouru pendant seize jours et seize nuits le territoire hostile du Nordeste au Brésil, pour respecter la promesse faite à sa mère Mariinha sur son lit de mort : rejoindre la grand-mère paternelle à Candeia. Déshydraté, à moitié mort de faim, il arrive dans une ville fantôme. Candéia fait peur à voir : les boutiques sont fermées, les habitations semblent abandonnées et il n'y a pas âme qui vive. Lorsqu'il sonne chez Niceia, il pense naïvement que son aïeule va l'accueillir les bras ouverts, mais d'emblée une distance s'installe entre les deux personnages. A défaut de pouvoir être hébergé, épuisé, Samuel trouve refuge dans une grotte au bord de la forêt.
Cet abri n'a rien de naturel : elle est la tête d'une statue gigantesque de saint Antoine qui devait dominer Candeia.
" Samuel se retourna pour voir où il avait passé la nuit. Le ciel était couvert, à la faible lueur du jour il découvrit que la grotte était en réalité une tête géante, vide, effrayante. La tête d'un saint.(...) Le plus effroyable, c'était les globes oculaires : deux boules de ciment attachées aux orbites par des fils d'acier".
Mal fichue, il fut impossible de poser la tête sur le torse. Depuis les travaux ont été abandonnés, et les habitants appuyés par leur maire Rosario, un édile fourbe, ont fui le village par superstition. Dans son nouveau logis, Samuel s'installe petit à petit et se rend à l'évidence qu'il y entend régulièrement des voix résonner. Ce sont celles de jeunes femmes qui viennent prier saint Antoine en lui demandant d'exaucer leurs vœux d'amour. Voilà l'occasion pour le jeune homme, aidé par un gamin du village, de mettre en place un petit commerce basé sur ses soi-disant dons médiumniques, "mieux que le salaire d'un paquet de notables dans cette région !"
"Samuel possédait un pouvoir inexplicable : il entendait les secrets que seul saint Antoine aurait dû connaître. Impossible de savoir si c'était une défaillance du saint ou une machination du démon".
Le commerce est vite florissant car, contre toute attente, ses prophéties se réalisent. La réputation de Samuel attire du monde à Candéia, les médias aussi, mais à cause de cela, il s'attire de nombreux ennemis.
"Candeia ressuscita. (...) Tous s'étonnaient de l'état d'abandon dans lequel se trouvait la ville. Beaucoup croyaient que plus personne n'y vivait. Avant l'arrivée de Samuel, on racontait que seules six maisons étaient habitées. Les autres avaient été désertées par leurs propriétaires, avec tout à l'intérieur. Ceux-là avaient préféré déguerpir avant que la malédiction contamine leur peau, telle une peste".
Alors, comment régler la situation ? Faut-il fuir alors qu'il ne sait toujours pas pourquoi sa grand-mère lui en veut tellement ; et puis, qu'est-il advenu de son père Manoel que Mariinha a attendu toute sa vie ?
"Manuel était las de tout ça. Il avait passé sa vie à gagner de l'argent en exploitant la foi des pèlerins de Juazeiro (...) Son seul désir avait ensuite été d'arriver à Candeia, de voir sa grand-mère, de rencontrer son père, et de le tuer s'il en avait le courage. Cela semblait peu probable désormais".

Socorro Acioli utilise les ressorts du réalisme magique pour raconter une histoire forte en émotions dans laquelle viennent se mélanger les superstitions, les quiproquos, et les vieilles rancœurs familiales. Mais en filigrane, on ressent une critique cinglante de la société brésilienne, où la religion tente de cacher tant bien que mal une corruption dévorante des élus et des gens de pouvoir.
La tête de saint Antoine, devenue Sainte Caboche, devient un lieu de culte, mais surtout le dernier recours pour les désespérés. Samuel incarne une espérance, un renouveau possible après la sécheresse et l'abandon. D'ailleurs n'est-il pas lui-même arrivé à Candeia comme un miséreux, au bord de la mort ? Les pèlerins l'adulent, mais lui se sent éternellement seul.
"Mais non. Il était seul, pour toujours. Il n'avait aucun proche qu'il puisse montrer du doigt en disant : ils savent tout de ma vie, ils m'accompagnent, ils m'acceptent, ils sont ma famille".
Premier titre de la toute nouvelle maison d'édition Belleville, ce roman est surprenant sur bien des points, impeccablement traduit par Regis de Sa Moreira, et un gage d'évasion grâce à une histoire originale hors des sentiers battus de la littérature, et un héros touchant, dépassé par son destin.

Exergue (8)

Décalé ou prophétique, l'exergue est la citation qui annonce le roman que vous allez lire.

Et souvent, ce fragment littéraire est un petit bijou en soi...

Exergue de Retour à Little Wing de Nickolas Butler (Autrement, 2014)



FRAGMENTS DE BD (14) Verte, Marie Desplechin et Magali Le Huche

Ed. Rue de Sèvres, mars 2017, 72 pages, 14 euros.

Voici enfin l'adaptation en BD du célèbre roman jeunesse Verte de Marie Desplechin paru en 2012 à l'Ecole des Loisirs. L'occasion pour les jeunes lecteurs qui ont du mal avec le format roman de découvrir le petit monde de Verte.

Ce n'est ni une punk, ni une grunge, ni un surnom qu'elle porte depuis la petite enfance, mais la petite rouquine au centre de la couverture s'appelle bien Verte ! Prénom très original au demeurant puisqu'elle doit être la seule  à le porter. Rose ou Blanche auraient été plus commode, mais non, il a fallu que sa maman décide de l'appeler de la couleur du poireau !
Or, ce prénom n'est qu'un problème secondaire. Du haut de ses onze ans, Verte est bien décidée à mener une vie normale, et dans sa famille, la normalité n'existe pas ! Ursule, sa maman,  est une sorcière, et sa grand-mère Anastabotte aussi ! D'ailleurs Ursule scrute les premiers signes de sorcellerie chez Verte...

Pourtant, la gamine est bien plus omnubilée par Soufi, le copain de classe persuadé de l'avoir déjà rencontrée. Grâce à Anastabotte, Soufi la rejoint le mercredi après-midi. Au fil du temps, l'amitié s'installe et Verte décide d'avouer son secret car Soufi semble être un garçon de confiance. Seulement, dans la famille de Verte, le sexe masculin n'a pas sa place, tout est affaire de femme et de sorcellerie !

Magali le Huche a illustré le récit autour des quatre personnages : Verte bien sûr, Ursule, Anastabotte et Soufi. Autant Ursule semble être une hystérique qui tente de se maîtriser, autant la grand-mère incarne la vieille dame tranquille, la mamie rêvée, patiente et confiante envers sa petite-fille.
Et Soufi dans tout ça ? Eh bien il apporte l'équilibre à ce trio féminin, et va permettre indirectement à Verte de retrouver son père qu'elle ne connaît pas.

Déjà rencontrée avec Ferme ton bec ! et Avec moi c'est comme ça, Magali le Huche a une marque de fabrique très particulière essentiellement centrée sur l'humour qui fait mouche. Dans cette bande dessinée, elle a su exploiter toutes les névroses des personnages et le côté fantastique pour proposer des planches percutantes, sans temps mort, qui alternent des phases de douceur et de fou-rire. De fait, la qualité du texte de Marie Desplechin associée aux dessins de Magali Le huche font de cet album une vraie réussite !

A partir de 8 ans.

Crépuscule du tourment 2, Léonora Miano

Ed. Grasset, mars 2017, 320 pages, 20 euros.

Le roman débute là ou le premier tome se terminait : Ixora est laissée pour morte sous une pluie battante, battue par celui qui partage sa vie, Amok.

Amok fuit, horrifié par sa bestialité et la certitude que finalement il est comme son père qui battait jadis Madame. La violence envers les femmes serait-elle une histoire de famille ?
"Amok avait frappé Ixora parce qu'il ne s'était plus contrôlé. Il l'avait abandonnée dans la boue parce qu'il s'était habitué à se rétracter en lui-même pour éviter les conflits, la douleur, la honte. Il ne savait pas très bien où il était, mais le moment était venu pour lui de quitter cet endroit".
 Dans la berline qui fonce à travers l'orage, il décide de rejoindre le village de son père afin de l'affronter enfin. Cela fait des années qu'il ne l'a pas vu et ils n'ont jamais vraiment parlé d'homme à homme. Seulement, Amok est victime d'un accident de voiture. Dans l'attente des secours, il sombre dans l'inconscient et plonge le lecteur dans la connaissance de son histoire intime bouleversante.
" La pulvérulence des matériaux reçus en héritage lui interdisait de se rêver, un jour, bâtisseur de quoi que ce soit, fût-ce dans un couple".

Sa violence est issue d'expériences de jeunesse traumatisantes : il a refusé de participer à un viol collectif dans lequel la jeune fille, plus tard, se suicidera ; il a été victime d'une tante paternelle à la sexualité déviante et humiliante. Adolescent, Amok va laisser ses pulsions sexuelles l'envahir pour plus tard lutter chaque jour contre elles. Son dégoût de lui-même l'empêche d'appréhender sereinement une histoire d'amour, c'est pourquoi sa liaison avec Ixora, l'épouse de son ami défunt Schrapnel, est une denrée précieuse. Elle ne lui propose qu'une amitié sereine, sans relations charnelles, et la possibilité d'être un père pour le petit Kabral. 
"Ixora lui avait rendu l'amour oublié des fleurs. Leurs rapports ignoraient la voracité qu'induisait le désir charnel, cette volonté d'incorporer l'autre en soi, cette façon de ne lui ouvrir les bras que pour l'y emprisonner".
Or, même cela il n'a pas pu ou su le préserver. Ixora a décidé d'aimer ailleurs, d'explorer enfin sa sexualité auprès d'une femme, la coiffeuse de Madame, la mère d'Amok.
Sous le prisme d'un réalisme magique, Léonora Miano écrit le chemin de croix d'un homme vers l’acceptation de sa nature véritable. A lui d'accepter sa violence, ses imperfections, ses goûts sexuels sans pour autant chercher un responsable à ce qu'il est intimement. La fuite n'est pas une solution.
"La fuite était devenue son mode de vie. Où était-il en ce moment, où se trouvait-il en vérité, sinon au plus profond de son obscurité intime ? A l'heure de la confrontation avec soi-même, le mécanisme de la défection s'enclenchait, le plongeant dans l'illusion".

Le second tome fait écho au premier ; cette fois-ci ce sont les figures masculines qui s'interpellent, qu'elles soient défuntes, magiques voire irréelles, ou fondatrices d'une lignée tant abhorrée.

La plus grande peur de ma vie, Eric Pessan

Ed. L'Ecole des Loisirs, janvier 2017, collection Medium, 120 pages, 13 euros.

"Je sais tout cela. Je sais que les armes ne sont jamais en paix, qu'elles peuvent à tout moment mordre la main qui s'approche, mais parfois on oublie tout le savoir que l'on a dans la tête, parfois on ne pense qu'à l'instant présent, parfois on veut juste prendre une grenade dans sa main pour la soupeser, pour sentir le froid du métal sous ses doigts, pour mieux voir comment elle est fabriquée, pour jouer, pour faire comme dans les films, pour se donner l'illusion d'être un soldat américain venu libérer la France de l'occupation allemande".


Quelle serait la plus grande peur de votre vie ? La vraie peur, pas celle qu'on ressent en visionnant un film d'horreur en cachette de ses parents, ou en montant dans le dernier manège à sensations fortes. Non, on parle de la peur intrinsèque, celle qui vous secoue les entrailles au point de vous rendre malade, celle qui résume l'instant panique où on se rend compte que notre petite vie bien plan-plan est en train de basculer vers une situation qu'on ne maîtrise pas et potentiellement dangereuse.
Après coup, quand le cœur a repris son rythme de croisière, que la sidération de l'instant a laissé place au retour normal des choses, on tente d'analyser ce qui s'est passé, on tente de comprendre. Parfois, l'écriture permet cette réflexion, et justement, cela tombe bien, David, le narrateur aime écrire. Avec sa plume, ses mots à lui d’adolescent de douze ans, il raconte sa plus grande peur vécue avec ses trois meilleurs amis...

Retour en arrière où quatre gamins décident d'explorer un manoir abandonné bientôt démoli et réputé hanté. Même pas peur, même lorsqu'il s'agit d'explorer les pièces repoussantes de crasse et de descendre à la cave. Là, enveloppée dans des linges, une grenade non dégoupillée mais en mauvais état.
"Une grenade comme au cinéma, oubliée dans une maison, datant certainement de la Seconde Guerre mondiale, je n'ai pas imaginé un instant qu'elle puisse être dangereuse, j'ai glissé mon doigts dans l'anneau de la goupille, j'ai fait semblant de la jeter avant de la passer à Norbert".
Une grenade c'est une arme de mort, de destruction, c'est l'engin fascinant par excellence : comment un si petit truc peut détruire tout ce qui se trouve autour de lui ? La curiosité morbide a ses limites et les quatre gamins décident de l'abandonner dans le château en prenant soin de laisser des indices pour prévenir les ouvriers de la présence du danger.

Sauf que rien ne se passe comme prévu car l'angoisse d'avoir fait une bêtise reste présente ; peut-être aurait-il fallu la remonter, appeler les pompiers, bref prévenir les personnes compétentes en la matière...

Au collège, les matinées sont longues, les cours souvent ennuyeux, vivement la récré et la cantine ! Mais là, quand le narrateur se rend compte que son copain Norbert cache dans son sac d'école la grenade découverte la veille, il a l'impression que le temps s'arrête ou qu'il a pris tellement d'épaisseur qu'il se dilue encore plus lentement. Pourquoi ? Que faire ? Autant de questions en suspens qui montrent que ce n'est plus un jeu. Les amis vont devoir prendre une décision, tenter de résonner leur copain un peu fou, s'épauler, être solidaires. Pas facile en si peu de temps quand toutes les émotions se bousculent en un temps record !
"C'est à se taper la tête contre les murs. J'avais toujours cru que l'imagination me serait utile pour écrire des histoires, je sais maintenant qu'elle peut-être aussi un sacré fardeau. Je sais que la réalité se débrouille toujours pour prendre des chemins imprévus. Elle arrive là où on ne l'attend pas".

Les phrases sont amples, rythmées, comme si celui qui les écrivait prenait toute la mesure de sa chance d'être en vie et de pouvoir coucher sur le papier la plus grande peur de sa vie.
Eric Pessan bouscule la mise en page et le texte en utilisant le calligramme, mettant ainsi en relief l'aspect glaçant du récit.
Au fil des pages, le lecteur se sent impliqué au point de se demander quelle aurait été sa propre réaction s'il avait été confronté au même problème. De là, Eric Pessan offre une vraie réflexion sur la responsabilité de chacun face au danger qui se présente.
La plus grande peur de ma vie est une fiction aux accents réalistes qui utilise habilement la mise en abyme de l'écriture  : un auteur raconte l'histoire d'un jeune écrivain qui raconte une expérience éprouvante... Original et malin !

Des Hommes sans femmes, Haruki Murakami

Ed. Belfond, mars 2017, traduit du japonais par Hélène Morita, 304 pages, 21 euros.
Titre original : Onna no inai otokatach


"Un jour, soudain, vous êtes devenus des hommes sans femmes. Ce jour arrive sans qu'il y ait eu auparavant la moindre allusion ou le moindre avertissement, sans que vous ayez éprouvé de pressentiment ou de prémonition, sans toc-toc, sans petits toussotements. Vous avez tourné à un angle et vous savez déjà que c'est arrivé. Mais impossible de revenir en arrière. Dès ce tournant pris, voici le seul monde qui sera le vôtre désormais. Un monde qu'on appellera celui des hommes sans femmes. Un pluriel froid et sans fin".
Dans ces sept nouvelles du recueil écrites en 2014 et encore inédites en France, Murakami a choisi sept héros pour qui la figure féminine leur a permis ou leur permet encore l'accès à un autre univers que celui dont ils évoluent. A chaque fois, la femme est une "passerelle" vers un ailleurs beaucoup plus agréable. Qu'elle soit pilote, bossue, infirmière ou déjà mariée, chacune rompt la solitude de son compagnon et lui fait entrevoir un autre possible. Ainsi, un monde sans femmes est résolument un monde, triste, uniforme et sans surprises, et les sept récits sont des témoignages de ce constat.

Dès lors, les personnages masculins de ce recueil  sont des hommes dans l'attente. Leur vie est rythmée par les retrouvailles avec leur maîtresse ou leur amie. C'est à ce moment seulement que leur vie reprend du sens, car les rencontres coupent ponctuellement leur isolement.  Coincé dans son appartement, l'infirme attend sa Shéhérazade, son infirmière, qui viendra le libérer non seulement de sa solitude, mais lui racontera aussi des histoires qui lui permettront de s'évader. Gregor Samsa redevenu un homme et ayant perdu ses souvenirs de sa vie avant la Métamorphose, compte sur l'apprentie serrurier venue le dépanner pour lui donner les clés de la délivrance et de la compréhension du monde qui l'entoure.
Les femmes sont des passeurs qu'il ne s'agit pas de négliger, car chez Murakami, ce sont elles qui possèdent les clés de compréhension de notre monde.
"Voilà au fond ce que signifiait perdre une femme. Les femmes vous dispensaient des moments très particuliers, durant lesquels vous étiez plongé en pleine réalité alors qu'en même temps cette réalité était annulée". (Shéhérazade)

Pourtant, la figure féminine est aussi figure de souffrance ou de deuil, surtout pour ceux qui ont construits leur vie sur le célibat ou uniquement autour d'elle. Comment évolue l'image de la femme aimée quand cette dernière a disparue après vous avoir trahi pendant des années ?
Comment gérer la passion amoureuse quand on a été habitué à vivre en célibataire endurci ? La femme, longtemps considérée comme Un Organe indépendant devient une tumeur cancéreuse qui ronge celui tombé dans ses filets, un poison qui détruit votre vie autrefois remplie de bonheur égoïste.

Alors, pour tourner la page, il faut pardonner à ses femmes qui gouvernent les hommes, sinon l'existence est mise entre parenthèses. Il faut leur pardonner leur liberté, leur indépendance, leur rage, et rester bienveillant, car un monde sans femmes est juste impossible à vivre. Il est sans perspective, sans chaleur, sans lendemain qui chante. Il faut accepter que ces créatures, aux yeux des hommes, restent des énigmes indéchiffrables.
"La rencontre avec la femme aimée, l'embrasement des corps, les adieux, et ensuite  cette perte immense qu'on éprouve. Une sensation si dévastatrice qu'on en a le souffle coupé. En réalité, ces sentiments sont les mêmes depuis plus de mille ans. Moi, pourtant, je les ignorais jusqu'à il n'y a pas si longtemps. Comme si j'avais souffert d'un manque béant dans ma vie d'homme". (Un Organe indépendant)

Des Hommes sans femmes raconte les rapports entre les hommes et les femmes en partant de points de vue masculins. Murakami, sans pour autant mettre la figure féminine sur un piédestal, rend hommage à celles qui remplissent les vides de l'existence. L'amour est un sentiment atemporel, énigmatique, et absolu.
"Pourtant, dans  notre monde, ne pas dévier du droit chemin n'est parfois pas suffisant. On peut aussi utiliser ces vides comme une sorte d'échappatoire". (Le Bar de Kino)

Nous partirons, Elsa Fottorino

Ed. Mercure de France, mars 2017, 176 pages, 16.80 euros.

Quand dans un couple, l'un aime pour les deux, il arrive qu'un jour cet amour devienne toxique.

Nicole et Jacques Rosen coulent des jours heureux dans leur villa du sud qu'ils viennent d'acquérir. Jacques, sur la plage, adore observer son épouse qui joue avec leur fille Sabine au bord de l'eau. On dirait qu'il n'en revient toujours pas, lui, le notaire d'âge mûr, d'avoir su conquérir cette superbe femme.
Les occasions sont nombreuses où Jacques surprend sa femme et la réclame. Elle accepte toujours de bonne grâce, même si on sent qu'il y a de la passivité dans son affection. Nicole est absente d'elle-même ; elle mène sa vie au jour le jour, se désintéresse totalement de son apparence extérieure, se surprend d'ailleurs de n'avoir pas changé sa garde-robe depuis dix ans. Pourtant, lorsqu'elle sort,elle sent les regards masculins sur elle, . Leur nouveau voisin, Julien, est attirée par cette créature énigmatique au regard voilé. Nicole fuit tout cela, non seulement parce que Jacques est jaloux, mais aussi parce qu'elle s'interdit d'attirer la convoitise.

Quand les portes de la villa des Rozen se referment, ce couple parfait en apparence se délite. Jacques aime une femme qui ne l'aime pas ou plutôt qui n'arrive pas à l'aimer comme il le mériterait. Sabine est entre les deux, seul lien qui les unit.
"Il l'avait prise, elle vivait, elle respirait à défaut d'être heureuse tout à fait et c'était déjà bien. Il avait suffi d'un intrus dans le paysage pour le faire céder à cette ultime faiblesse d'orgueil, 'bien lotie, bien logée, bien nourrie'".
Jacques ressent cette distance comme une souffrance quotidienne que même l'union de leur deux corps n'adoucit. Nicole fait des efforts tout en sachant que c'est vain : sa vie s'est arrêtée il y a dix ans, elle avait alors dix-sept ans.
"Jacques s'attendait à un refus, mais Nicole ne dit rien. Elle avait appris à mettre à distance les souvenirs qui vous submergent, les observer de loin, comme une mer qui se retire et ne vous atteindra plus".
Ni les visites de sa petite sœur Claudie, ni les visites insistantes de Julien ne changent la donne : Nicole a aimé une seule fois, et il n'est plus là. David Hall était le centre de sa vie.
" Ce que l'on peut dire, c'est qu'il s'appelle David Hall, qu'il est étranger et que Nicole n'aura jamais plus de regards pour aucun autre homme. Dès cet instant, la vie s'est abolie en elle".
Il était riche, vivait à cent à  l'heure, et sortait Nicole d'un giron familial étouffant. La sidération de sa perte a laissé place à une langueur existentielle.
"Le parfait renoncement auquel Nicole s'adonnait sans joie ni tristesse la maintenait en équilibre à la surface de l'existence.. Elle baignait au milieu d'une eau tiède dans laquelle s'enroulaient bien des couples en fin de parcours".

Nous partirons fait la part belle aux apparences. Jacques et Nicole, en début de roman, apparaissent comme le couple idéal, celui qui fait beaucoup d'envieux : ils sont beaux, aisés, et heureux. Sauf que derrière la façade du paraître, ces deux êtres ne s'aiment pas ou plutôt un seul aime pour les deux. Or, trop d'amour dans un seul cœur étouffe un homme. A force, Jacques se noie, cherche à comprendre  Nicole, désire l'attirer hors de cette prison virtuelle qu'elle a choisie, au point de lutter contre un rival défunt, son ami de jadis, qui, sous la chaleur de l'été, pourrait bien prendre les traits du voisin...
"Mais Jacques qui amorçait le tournant de la cinquantaine n'avait pas renoncé, non, ce mot-là lui était étranger. Nicole avait été, c'est donc que Nicole serait, peut-être à nouveau, un brasier. Il s'accrochait à cet espoir même s'il savait que le souvenir était un rival contre lequel il ne pouvait pas lutter. Il comptait sur le temps".
Peu à peu, Elsa Fottorino raconte les secrets de son héroïne, une jeune fille délicate confrontée trop jeune au drame. Nicole se conforte dans les souvenirs, cherche à s'effacer au détriment des siens.
"Nicole avance vers le déclin du jour. Cherche dans l'activité un apaisement qui se refuse. Elle ne voit pas l'environnement qui l'entoure, elle est un corps qui marche dans la non-vie, traversant péniblement l'écran de l'été qui se dissipe".
Le délitement est finalement le sujet principal de ce troisième roman de l'auteur. Délitement du temps qui passe, délitement des sentiments, délitement d'une vie. La villa des Rosen est triste, la chaleur de l'été bronze les corps - le paraître, encore une fois - mais ne réchauffe pas les cœurs. Néanmoins, l'écriture délicate d'Elsa Fottorino réchauffe les pages, et la rythmique interne du récit, par des retours judicieux dans le passé, donne de la dimension à l'histoire de Nicole.

Exergue (7)

Décalé ou prophétique, l'exergue est la citation qui annonce le roman que vous allez lire.

Et souvent, ce fragment littéraire est un petit bijou en soi...


Exergue de Chevrotine d'Eric Fottorino (Gallimard)



Un Chant céleste, Yan Lianke

Ed. Picquier, mars 2017, traduit du chinois par Sylvie Gentil, 96 pages, 14.50 euros.
Titre original : Balou Tiange


Yan Lianke utilise les ressorts du conte pour raconter l'histoire d'une mère de famille forte et déterminée, et égratigne au passage les coutumes de son pays.

Quand You Sipo est arrivée au village où elle s'est installée, elle était confiante et transmettait sa joie de vivre en chantant des airs d'opéra. Les années ont passé : elle ne chante plus, travaille toujours aux champs, et son mari a décidé de se suicider.
La vie ne lui a pas fait de cadeaux. Avec You Shipou, elle a eu quatre enfants tous frappés du même mal à la naissance. Ils sont nés idiots, capables certes de l'aider aux travaux des champs, mais incapables de raisonner et de fonder sans aide une famille. Autant, You Sipo a réussi à caser ses deux premières filles, autant, elle sent qu'elle aura du mal à marier la troisième, car cette dernière n'acceptera de quitter le giron maternel que si un "gens-complet" accepte de l'épouser.
"Comment aurait-elle deviné que cette aînée, comme celle qui viendrait après, et encore la Troisième, seraient des idiotes ? Qu'à six mois, elles auraient le regard fixe et plus blanc que noir, qu'elles ne diraient pas maman avant leur trois ou quatre ans, qu'à cinq ou six elles se traîneraient encore par terre pour ramasser les crottes des chevaux et des cochons, qu'à dix elles feraient toujours pipi au lit ou dans leur pantalon ? D'avoir coup sur coup engendré trois simples d'esprit leur avait fait si peur qu'ils n'avaient plus osé recommencer. Désormais, elle ne fredonnait plus, pas une ligne d'opéra ne franchissait ses lèvres".

La voilà donc partie à la recherche d'un gendre voulant  bien accepter le mariage avec une attardée mentale. Sur le chemin, elle est accompagnée du fantôme de son mari qui ne peut s'empêcher de lui faire des réflexions sur sa vie et ses choix, alors qu'il s'est suicidé parce qu'il ne supportait plus sa descendance...
L'entreprise de You Sipo s'avère compliquée car, dans les environs, tout le monde connaît son histoire, et on croit dur comme fer que sa famille a été frappée d'une malédiction, au point qu'on lui demande parfois de passer son chemin pour ne pas porter malheur aux femmes enceintes qu'elle pourrait croiser !
Seulement, cette mère est une battante. Bien qu'elle soit consciente de l'infirmité de sa progéniture, elle se bat pour qu'elle réussisse à avoir une vie normale. Par hasard, elle apprend que son désir serait exaucé si elle exhumait les os de son défunt époux pour en faire une décoction d'os humains. La mixture pourrait faire guérir ses enfants.
Malgré les lamentations du fantôme de You Shipou, You Sipo n'hésite pas une minute et décide d'exhumer le corps...

Yan Lianke utilise les ressorts du conte traditionnel pour raconter l'histoire d'une mère prête à tout pour changer le destin de ses enfants. Le genre narratif choisi permet les passages improbables tout en permettant de critiquer les mœurs des campagnes chinoises, coincées entre la réalité des besoins et  la force des croyances. Ainsi, l'héroïne dialogue tout à fait normalement avec son défunt mari, tandis qu'elle s'offusque des demandes de certains villageois superstitieux.
Le récit, assez court, est une ode à l'amour maternel et à la tolérance, une histoire universelle à découvrir. 

RUE DES ALBUMS (129) Oh ! si j'avais un dinosaure, Gabby Dawnay et Alex Barrow

Ed. Actes Sud  Junior, mars 2017, Traducteur(rice) non mentionné(e), lit. anglaise, 40 pages, 13.80 euros.
Titre original : If I Had a Dinosaur


"Si j'avais un dinosaure, j'achèterais une dinotière pour qu'il puisse entrer dans ma maison y faire une petite sieste princière".
La petite fille porte un pyjama aux motifs de dinosaures, ça tombe bien car c'est l'animal de compagnie dont elle rêve. Avec lui, pas de problèmes pour s'occuper : elle pourrait faire du toboggan sur sa très longue queue, lui apprendre des tours, et pourrait même être taxi pour l'emmener en classe. Sa taille et son poids la rassureraient, et comme on ne verrait que lui, ses camarades seraient jaloux !
Forcément, l'animal ne serait pas bête : il apprendrait l'alphabet, nagerait dans un bassin adapté, et respecterait un régime alimentaire.

Un dinosaure, c'est comme le mammouth de Quentin Gréban ou le lion d'Helen Stephens, ce n'est qu'une question d'adaptation et de volonté ! Les enfants ont une imagination débordante et ne voient que les bons côtés. Mais sinon, qui ramasserait les monstrueuses crottes de cet étrange animal de compagnie ?

En attendant, à force de l'imaginer à ses côtés, la petite fille s'endort paisiblement, et continue de rêver à son ami idéal...

La couverture est ingénieuse avec un marquage "peau de dinosaure" ; côté mise en page, le texte s'adapte aux courbes des illustrations , le tout sur fond blanc. Parfois, l'image remplace le texte, pour que le petit lecteur devine le contenu.
Mais, ce qui fait la force de cet album, c'est l’enthousiasme de l'enfant qui transpire à chaque page, si bien qu'on se met avec elle à rêver  !

A découvrir, à lire et relire à partir de 3 ans.

Les Marches de l'Amérique, Lance Weller

Ed. Gallmeister, mars 2017, collection Nature Writing, traduit de l'anglais (USA) par François Happe, 354 pages, 24.20 euros.

On est en Amérique, mais ce n'est pas encore vraiment l'Amérique, ce territoire vaste tel qu'on le connaît. A la moitié du dix-neuvième siècle, l'Amérique est en devenir : on grignote des terres sur celles des Indiens, des mexicains, mais surtout, la population est très mouvante, toujours obnubilée par cette idée, partir vers l'Ouest.

"Je suis en train de te dire qu'un homme qui va là-bas, dans l'Ouest, maintenant il pourrait y prendre un bon départ dans la vie. Ou y prendre un nouveau départ. Un homme pourrait laisser derrière lui tout ce qu'il était. Peut-être se faire un jardin dans tout ce désert".

Avant de porter sur leurs épaules la sinistre réputation d'être des tueurs, Pigsmeat et Tom ont été des enfants mal aimés. L'un a grandi sans sa mère morte en couche, avec un père qui ne l'aimait pas. L'autre faisait peur à ses parents à cause de ses silences ou ses réflexions étranges. Et à partir de douze ans, Tom était en proie à des migraines terrifiantes qui le laissait pantelant.
"La douleur, chose incroyable, empira. Des scies s'attaquaient à son crâne. Chaque bruit éclatait, vrillait, se répercutait en lui, dans tout son corps, et il n'était plus qu'une cavité venteuse secouée par la souffrance".
Petits, ils se sont rencontrés et se sont compris d'emblée. Plus tard, alors que Tom fuyait vers l'ouest, il retrouve Pigsmeat sur sa route. Ils décident de marcher ensemble vers un avenir possible, se protégeant l'un l'autre des Indiens et de leurs semblables.
"Des années plus tard, ils étaient devenus bien différents de ce qu'ils avaient été. Différents ou épurés en quelque sorte, pour être plus conformes aux choses qu'ils portaient dans le cœur. Ensemble - toujours ensemble - , ils entamèrent une existence misérable et ils continuèrent comme des miséreux pendant une décennie, et puis encore un peu plus. Des années de labeur, de faim, de querelles. Et de sang".
Leur violence, ils la doivent à leur instinct de survie. Dans ce pays en devenir, on ne croise pas toujours des pacifistes, c'est davantage du chacun pour soi. Même dans les petites villes, la violence est partout.
"Et c'est ainsi qu'ensemble, toujours ensemble, ils chevauchèrent, suivant le cours de l'histoire et dépassant l'imagination, mais ils ne découvrirent ni le détroit d'Anian, ni aucune des sept cités d'or qui avaient rendu les Espagnols curieux du continent avant de les rendre fou de désir et de désespoir".
(...)
"Ils poursuivirent leur route, sans destination, sans but. Parfois, ils rencontraient d'autres individus errant, comme eux, à la marge de la civilisation". 


Dans leur errance, Tom et Pigsmeat connaissent la faim, le dénuement total, mais gardent leur discernement. Pigsmeat n'a pas encore fait le deuil de sa femme, morte de choléra, à son retour de l'armée. Tom, bel homme, ne s'est jamais lié, traumatisé par les souvenirs de ses parents. Après un épisode particulièrement sanglant où ils ont failli y rester, ils rejoignent la ville d'Independence. Là, ils rencontrent Flora, une prostituée que des années d'esclavage n'ont pas entamé son regard dur et fier.
"Ainsi Flora fut vendue quand elle était suffisamment jeune et étrange pour que tout ce qui lui restait de Sweet devienne un précieux enchevêtrement de sentiments et d'images qui, à son tour, s'effaça pour ne laisser derrière lui que l'écho du souvenir d'une émotion autrefois éprouvée".
Elle vient de se débarrasser de son maître et veut transporter son corps jusqu'à son ancien propriétaire, par pure vengeance. Tom, sous le charme de cette femme à la beauté prodigieuse, décide de l’escorter jusqu'au Mexique.
Les voilà partis, Tom, Pigsmeat, et Flora, en compagnie d'un chariot transportant un cercueil rempli de sel pour conserver le corps. Or, le chemin est long jusqu'au Mexique, même eux ne sont pas sûr de passer un jour la frontière, témoins malgré eux de la violence d'un monde en construction.

Les Marches de l'Amérique est un roman fleuve dont les chapitres sont des constants allers-retours entre le passé et le présent. L'action se situe entre 1815 et 1864, se concentrant surtout en 1846.
François Happe nous a traduit un monde dur, violent, à la limite de la barbarie, dans lequel Lance Weller a réussi à y intégrer des beaux moments de douceur et de poésie. Une belle réussite.

Exergue (6)

Décalé ou prophétique, l'exergue est la citation qui annonce le roman que vous allez lire.

Et souvent, ce fragment littéraire est un petit bijou en soi...

Exergue de Moisson de Jim Crace (Rivages)



La Revenante, Molly Keane

Ed. La Table Ronde, collection Petit Quai Voltaire, traduit de l'anglais (GB) par Simone Hilling, 314 pages, 14 euros.
Titre original : Time after time


Malveillance et mesquineries règnent au manoir de Durraghglass en Irlande, entre Jasper et ses soeurs May, Bébé June et April. Mais chez les Swift, c'est ce qui se ressemble le plus à de l'affection.

"Les filles n'étaient que des intruses ignorantes, une petite tribu tout juste bonne à nourrir, et à provoquer".

Elle vit dans un manoir, elle possède encore des terres et des animaux, mais à l'intérieur, on sent que la famille est désargentée. Les Swift entretiennent cette apparence  de noblesse, mais tout est bon aux économies, si bien que tout part à vau-l'eau : l'intérieur n'est plus entretenu, Japser cuisine avec des aliments souvent avariés, et les pièces sont souvent d'une saleté repoussante.
Jadis, les lieux étaient entretenus par des domestiques, et la mère, Violet, régnait en maîtresse sûre d'elle-même et de sa progéniture à qui elle a inculqué les bonnes manières et le savoir vivre.
"Maman faisait tout pour dispenser à ses enfants réconfort, protection et amour absolu. Il leur fallait le meilleur, et le meilleur coûte cher. Dépensant sans compter et vendant des terres pour calmer l'impatience des banques, elle ne pensait pas à l'avenir. (...) Tout au long des ans, elle avait vécu heureuse et satisfaite de les avoir autour d'elle, aimants et soumis à sa tendre tyrannie, adorablement angoissés par sa longue et cruelle maladie".
Maintenant âgée, la fratrie, trop couvée dans leur enfance, est passée à côté de leurs vies respectives, et vieillissent ensemble, avec leurs animaux domestiques respectifs.
"Il régnait entre elles un désaccord tacite qui glaçait toute amitié et même tout souvenir commun".
Jasper est borgne, suite à un fâcheux accident, May est née avec une main handicapée, April, la seule veuve, est sourde comme un pot, et June n'a jamais réussi à lire.
"Dans sa soixante-quatorzième année, April jouissait d'un bienheureux oubli de sa jeunesse et des aspirations au bonheur et à la souffrance. Elle trouvait (ou s'inventait) maintenant des priorités qui occupaient pleinement son esprit et ses jours. Préserver sa beauté des méfaits causés par des années de vaches maigres, maintenir sa situation d'unique mariée - bien que veuve - de sa vierge famille, garder ses secrets, ménager soigneusement son confort et son argent, tout cela lui donnait suffisamment matière à réflexions et projets".
Les défauts de chacun sont des sujets quotidiens de réflexions mesquines entre eux, et les douleurs du passé, des éternels reproches. Pourtant, c'est comme cela que les Swift ont trouvé leur équilibre, et en y regardant de plus près, on s'aperçoit que ces vieux aigris ne peuvent pas faire l'un sans l'autre.

Or, un après-midi, leur cousine Leda réapparaît. Cette visite est d'autant plus troublante à Durraghglass que Jasper et ses sœurs s'étaient persuadés - sans en avoir la confirmation - que Leda avait péri durant la guerre dans les chambres à gaz, de par ses origines juives. Non seulement Leda a survécu, mais en plus, elle arrive en terrain conquis, prête à partager son quotidien avec ses cousins qu'elle n'a pas vus depuis plus d'un quart de siècle. Elle aussi est affligée d'une infirmité propre : elle est devenue aveugle. Seulement, la perfidie ne se transmet pas par le regard. Leda n'a pas perdu de sa verve, et peu à peu, en s'imposant parmi les siens et en récupérant les amitiés de chacun grâce aux souvenirs partagés de leur enfance commune, elles soutirent des petits secrets qu'elle compte bien exploiter pour se venger.
"Leda savait exploiter toute personne ou toute circonstance, avant même de savoir comment cela servirait ses plans. Il fallait séparer les gens, les tenir éloignés les uns des autres par de petites plaisanteries sournoises et des fines attaques voilées de gentillesse (...) elle voulait simplement acquérir un pouvoir sur chacun, pour les dresser les uns contre les autres, et leurs dérober des secrets qu'ils ignoraient eux-mêmes".
Eh oui, la vieille Leda n'est pas revenue innocemment : elle garde un lourd secret qu'elle désire révéler aux Swift quand le temps sera venu.
"Les rêves anciens avaient une puissance effrayante, une magie dangereuse (...) Il lui fallait des victimes, et elle en avait trouvé souvent dans sa vie".
Alors, un nouveau quotidien s'installe au manoir depuis que la revenante a fait son apparition, et il n'est pas de tout repos...

La Revenante est une comédie sociale grinçante dans laquelle les personnages tirent du plaisir à blesser. Mais comme tout se joue au sein d'une famille noble et éduquée, la perfidie et la mesquinerie se font avec élégance, au point qu'elles en deviennent un art. Certaines scènes sont d'une moquerie déconcertante et n'entame en rien la volonté farouche des Swift de continuer à vivre ensemble. Leur mère et les souvenirs du passé impossibles à oublier ou tout au moins à pardonner ont rendu cette fratrie à la fois soudée et rancunière.
Molly Keane fait preuve d'un humour grinçant et communicatif pour livrer au lecteur une satire réussie sur des nobliaux désargentés.

La Vie automatique, Christian Oster

Ed. de L'Olivier, février 2017, 144 pages, 16,50 euros.


"La fiction devient son refuge, la vie elle-même une toile de fond" prévient la quatrième de couverture pour résumer la tournure que prend la vie de Jean, un quinquagénaire qui a décidé d'être le spectateur de sa propre vie.


Jean est un acteur de seconde zone qui n'a jamais vraiment crevé l'écran, mais qui a toujours réussi à vivre de son art. Il vit seul à la campagne, dans sa maison isolée, depuis que sa compagne l'a quitté. Bientôt, sa maison sera un lointain souvenir, car au début du roman, il la contemple en train de brûler suite à un incident domestique. Tenter de circonscrire l'incendie ou prévenir les pompiers, à quoi bon ? Cela faisait longtemps que Jean souhaitait tourner la page d'une vie qui ne lui correspond plus. Le feu lui permet enfin de vivre dans l'instant.
"C'est sur la route de la gare que je me suis vu tout à coup comme un homme qui n'a plus de maison. J'ai pensé à contacter mon assurance, c'est-à-dire que j'ai eu une sorte de passage lucide, et puis ça m'a quitté et j'ai envisagé ma vie telle que je l'avais perçue une demi-heure plus tôt, à savoir d'un œil sec, avec devant moi un vide sans contours, au bord de quoi je n'avais nullement le projet de me pencher".

Il rejoint la capitale, décide de vivre à l'hôtel, erre dans les rues et s'interroge sur ses amitiés. Par principe, il ne prend jamais de nouvelles de ceux qu'il considère comme ses amis, et il décide de vivre au jour le jour. Jean est désormais le spectateur privilégié de sa propre vie, comme s'il lisait une fiction qui se déroule devant ses yeux. Décider, agir l'obligeraient à rejoindre ce qu'il a décidé de fuir. Jean est un homme fuyant sur bien des points.
"C'est à ce moment qu'il m'est apparu qu'il s'agissait pour moi, à partir de maintenant, de durer. Et, dans cette perspective, d'accepter les rôles qu'on me proposerait. De ne pas tout reporter sur mon travail, mais de le conserver. Je me montrais prudent. Frileux, en un sens. En même temps, j'étais dans une situation critique. Un pas de plus vers le vide, songeais-je, et j'y tombe vraiment. Or, tomber ce n'tait pas l'idée que je me faisais de la suite. Ce que je voulais, c'était m'organiser".

Au hasard de ses errances quotidiennes, il rencontre France Rivière, une actrice bien plus célèbre que lui, qui lui propose de l'héberger. Jean accepte, Dans cette maison bourgeoise, vit aussi Cyrus, le domestique de France, et il y croise Charles, le fils, tout juste sorti d'un internement psychiatrique.
"France Rivière participait de cette fiction, sans doute, elle m'apporterait un indolore dépaysement, ainsi que le moyen, outre de me loger, d'échapper au vide qui me guettait en me fournissant un cadre, une conversation et, dans le meilleur des cas, l'image prenante, éventuellement apaisée (mais une image torturée m'irait tout aussi bien), d'un destin qui n'était pas le mien".
Cet homme intrigue immédiatement notre acteur, de par sa façon d’accepter les événements comme ils viennent.Très vite, il décide de le suivre, car cet homme est une énigme pour lui. Charles ne devient pas une obsession, mais tout juste un sujet qui le raccroche au monde, et il va suivre ses pas jusqu'au Japon...

En lisant La Vie automatique, on pourrait croire que Jean est un blasé. on pourrait dire aussi qu"il vit parce qu'il respire", mais ce serait lui retirer la capacité de raisonnement, ce dont il ne manque pas. En fait, Jean a décidé de vivre dans le renoncement, loin de tout ce qui fait raccrocher l'être humain au monde qui l'entoure. Pas d'attaches, peu de besoins, pas de projets, mais une capacité accrue à l'effacement de soi : le personnage joué prend l'ascendant sur le comédien.
"J'ai remarqué que je me dédoublais, que je me mettais à distance, tout en dialoguant avec moi. Je me suis parlé de loin. En même temps, je sentais un rapprochement possible. Au pis, si je restais dans l'incapacité de me réunir, je me tenais compagnie".
Le style de Christian Oster augmente cette impression de distanciation. Peu de dialogues pour privilégier le style indirect, mais une narration à la première personne pour bien signifier que Jean décide des événements auxquels il participe.
La Vie automatique est un constat sur la valeur de l'existence et du sens qu'elle prend lorsqu'on décide tout plaquer. Le roman est emprunt d'une atmosphère désenchantée : même entouré, jean reste seul, inexorablement.
"Ce qui m’inquiétait, ce n'était plus la mort, c'était le chemin qui restait".

Valet de pique, Joyce Carol Oates

Ed. Philippe Rey, mars 2017, traduit de l'anglais (USA) par Claude Seban, 219 pages, 17 euros.
Titre original : Jack of Spades


Andrew J.Rush est un écrivain  à succès de romans policiers, exemplaire dans vie professionnelle et dans sa vie privée, encore loin de la célébrité de Stephen King qu'il admire, même si on l'affuble du surnom de "Stephen King du gentleman". Cependant, Rush a aussi des secrets bien gardés...

"Souvent, aujourd'hui encore, j'entends des cris au loin : Ce garçon ! Il se noie ! Sauvez-le...
Juste au-dessous du plongeoir. On dirait qu'il s'est cogné la tête..."
Andrew est un type bien, tellement bien qu'on adorerait pouvoir le détester, mais autant le dire tout de suite, trouver la faille tient de l'utopie. Il écrit des romans policiers qui se terminent toujours bien et a gardé la même maison d'édition depuis ses débuts littéraires. Côté vie privée, il est marié à Irina dont il est encore très amoureux et s'évertue à être un papa modèle pour ses trois enfants devenus adultes.
Andrew a le sens des responsabilités. Maintenant qu'il est riche, il est devenu le mécène du village où il vit, et peut se permettre d'organiser son quotidien comme il l'entend. La routine le rassure, il déteste l'imprévu de peur de ne pas pouvoir le gérer. Cette angoisse, il la jugule en écrivant des romans noirs et violents sous le pseudonyme de Valet de pique. Là, il se défoule, ne met aucune barrière, dévoile son côté sombre. Ecrire sous pseudonyme n'est pas exceptionnel ; quel grand écrivain ne l'a pas fait ? Même Stephen King !  Le Valet de pique, c'est son autre moi que personne ne connaît : ni la maison d'édition, ni la presse, ni sa famille ne sait qui se cache derrière ce nom de jeu de cartes. Mais si on s'y intéresse de plus près, Andrew n'a pas choisi ce nom par hasard. En cartomancie, le Valet de pique incarne celui dont il faut se méfier pour sa méchanceté et sa malhonnêteté, mais il est incapable d'arriver à ses fins.
"Les romans du Valet de pique se terminaient de façon plus cruelle, parce que plus primitifs. Le mal y était trop débordant pour que tout pût être proprement nettoyé et, généralement, tout le monde mourait, ou plutôt, était tué. (...) Les romans d'Andrew J.Rush étaient des modèles de clarté, charpentés avec soin des mois à l'avance, et surprenant rarement leur auteur.
C'était une bonne chose. Pour l'auteur, comme pour mes lecteurs. Fondamentalement, personne n'aime les surprises". 

C'est ainsi qu'Andrew Rush a trouvé son équilibre. Mais, un jour, une voisine éloignée, une certaine Mme Haider, porte plainte contre lui pour plagiat. Alors, qu'il sait parfaitement que cette accusation n'est pas fondée, l'écrivain perd pied. Il ne comprend pas pourquoi cette femme lui en veut à lui, le type bien. Dans le même temps, sa fille s'étonne de lire dans un roman du Valet de pique - qu'elle a bien du mal à terminer à cause de sa crudité- des passages qui résonnent étrangement avec la vie de son père. Elle le confie à ses parents.
S'en est trop pour Andrew. La voix de Valet de pique se fait de plus en plus insistante. Elle l'appelle à régler le problème, à se rendre chez la plaignante, à imposer son autorité auprès des siens. Ses démons l'envahissent , Andrew bascule...
"S'il y a une chose qui m'effraie et qui me met en rage, c'est de ne plus être maître de la situation.
 Comme si le Valet de pique était venu se tapir dans un coin de ma vie, contre mon gré, attirant toute la lumière à lui, et en lui, à la façon d'un trou noir".

Joyce Carol Oates excelle dans la manipulation des codes du genre. Valet de pique est à la fois un roman noir, un roman policier, un roman fantastique et une réflexion sur l'écriture et la fiction. Andrew J.Rush incarne celui qui a réussi un construire un mur pour cacher son véritable moi, ses douleurs, et qui, après un séisme émotionnel, se retrouve avec une personnalité pleine de brèches qu'il ne réussit pas à colmater. Au départ, le lecteur est incrédule, il lit la mise en place de l'intrigue. Puis, l'incrédulité disparaît et le lecteur est convaincu, tant la trame narrative est brillante : l'histoire s'emballe, Valet de pique se dévoile, et la folie empiète de plus en plus sur la raison.
"Souvent le Valet de pique taquinait.
Souvent le Valet de pique raillait.
Dans les interstices de ma vie - la vie d'écrivain d'Andrew J.Rush-, ses paroles évoquaient le sifflement d'un gaz qui s'échappe". 
Encore une fois, un roman de Joyce Carol Oates à ne pas mettre de côté, loin s'en faut , avec la traduction impeccable de Claude Seban.

A part ça (21) Elle chantait Ramona, Henri Raczymow

Ed. Gallimard, collection  Blanche, février 2017, 144 pages, 14.50 euros.

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...


"C'est Etienne qui écoutait la radio. Anna ne l'écoutait pas : elle chantait. Elle chantait, de tout son cœur, Ramona j'ai fait un rêve merveilleux. La radio, c'était elle-même".

Anna et Etienne, les parents de l'auteur. Ils se sont mariés après la guerre avec le souvenir vivace de ceux qu'ils ont perdus. Parler d'eux, c'est une autre affaire, le silence évoquait la douleur et de l'incompréhension de leur disparition.
Le narrateur - l'auteur - a grandi dans le quartier de Belleville à Paris, où l'on entend encore parler yiddish, et où "ce n'était jamais triste, plein de boutiques, de cafés, de cinémas, de poissonneries, de marchands de jouets". Son père y fabriquait des canadiennes, sa mère coiffait en chantant. De temps en temps, Riri comme on surnommait le bambin, ramenait son grand-père ou rendait visite à ses deux autres grands-parents. Les souvenirs et les émotions sont vivaces, mais les regrets de ne pas connaître les secrets familiaux qu'il ne pourra jamais transmettre aussi.

Parfois, les larmes s'imposaient dans l'appartement familial, néanmoins il était rare que Riri en connaisse vraiment les causes.
"Quelles que fussent chez Anna les raisons de ses larmes, de son inquiétude, de son cafard, de sa rancœur, Etienne avait les paroles consolatrices : C'est pas grave, Pépète. Ça ira déjà. Et ça la consolait en effet, qu'on se figure !"
Toute leur jeunesse, ils ont attendu le retour des leurs. "Nés dans l'attente, ces rejetons, car l'attente fut le liquide amniotique où ils grandirent. Mais ils ne remplaçaient rien. Rien ne comblerait jamais ce trou. Il y avait quelqu'un, il n'y avait personne". Et sans le vouloir, Etienne et Anna ont transmis cette angoisse à leur garçon.
Pourtant, la vie à Belleville pouvait être légère. Le narrateur raconte sa mère en train de bavarder avec des connaissances : "ses paroles étaient comme de légers papillons qui volettent autour de vous, auxquels vous ne prêtez que peu d'attention et qui ne se posent proprement nulle part", tandis que son père Etienne refaisait le monde avec des camarades.

Elle chantait Ramona est le récit d'une enfance. L'auteur a voulu coucher ses souvenirs par écrit et ainsi rendre hommage aux siens, Il fait voler en éclat la culture du secret dont il semble avoir souffert intimement. Le lecteur entre dans l'intimité d'une famille évoluant dans le Paris d'après guerre. Le narrateur est le témoin, la mémoire des événements passés.
"J'aime que ma vie soit contenue dans la mémoire d'une autre, une autre vie, une autre mémoire. C'est rassurant, c'est un gage peut-être illusoire, qu'on sera compris. Et puis, du jour où vous ne l'êtes plus, compris, où votre mémoire ne s'insère plus dans aucune autre de vos connaissances, vous voilà du coup en première ligne".
Récit de l'enfance, de l'amour d'un fils pour ses parents, mais aussi texte sur l'absence, les secrets et le poids de l'histoire. Sa lecture est une bulle à ne faire éclater qu'au dernier moment.

Exergue (5)

Décalé ou prophétique, l'exergue est la citation qui annonce le roman que vous allez lire.

Et souvent, ce fragment littéraire est un petit bijou en soi...


Exergue de La Fin du vandalisme de Tom Drury (Points Seuil)



REGARDS CROISES (28) C'est dimanche et je n'y suis pour rien, Carole Fives

Ed. Folio Gallimard, janvier 2017, 160 pages, 5.90 euros.

Regards croisés

Un livre, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 




"C'est dimanche et je n'y suis pour rien" tels sont les deux vers qui viennent à l'esprit de Jef, alors qu'il écoute son amie Léonore lui expliquer son projet de voyage au Portugal sur les traces de son premier amour José.

Léonore avait quinze ans, José dix-neuf. ils se sont rencontrés sur une plage, l'été, se sont aimés au point de vouloir avoir ensemble leur première fois. La dernière fois qu'ils se sont vus, José est parti précipitamment et a eu un terrible accident de voiture. L'hospitalisation, l'amputation, le coma,le décès, et le vide. C'était il y a vingt-cinq ans,
"Je relis mon certificat, espérant lui faire dire ce qu'il ne dit pas. Naissance, mort, entre les deux, une adresse, un métier...
Est-ce tout ce qui reste de José Oliveira pour l'administration "? 

José est arrivé en France à douze ans rejoindre sa famille installée déjà sur le territoire. Son pays natal c'est le Portugal et la maison d'Irma, sa tante. Changer de pays a été pour lui une déchirure, et malgré le temps, la blessure reste vive. Ce n'est pas le retour au pays à chaque vacances d'été qui panse la plaie, mais en grandissant, la douleur s'atténue.
"Lui, il ne sent plus d'ici, ni de là-bas, il se sent de nulle part. Ce qui lui plairait vraiment c'est partir loin, loin,au-delà de ces frontières, quelque part où on ne lui rappellerait pas sa différence".
A sa mort, les parents de José ont rapatrié le corps au Portugal, pour qu'il soit enterré dans son village natal :
" Tu es resté l'amour de ma vie puisque tu es mort.
Un mort ne quitte pas, ne trahit pas, sa patience est illimitée. Le mort est le compagnon idéal, jamais jaloux, jamais hargneux ou mal luné, le mort ne déçoit pas. Il se laisse tranquillement tailler son costume de héros"... 

Léonore n'a jamais oublié son premier amour, d'autant plus qu'elle n'a pu faire le deuil de José comme elle l'aurait voulu. Depuis sa disparition, elle a l'impression d'avoir mis sa vie entre parenthèses. Malgré des études aux Beaux-Arts, et une relation avec Laurent dont elle-même ne sait pas bien où elle mène, Léonore n'envisage pas le cap de la quarantaine sans "revoir" José une dernière fois. Aller au Portugal, retrouver sa tombe et la fleurir lui permettrait de faire enfin le deuil.
Trois jours pour le retrouver, rencontrer sa famille peut-être, fermer la boucle.
Trois jours de rencontres, de moments suspendus, de retrouvailles dans le silence du granit, au soleil.
"Il est là, deuxième rangée sur la gauche après l'allée centrale. Il est dans la dernière tombe, celle qui fait l'angle".
Trois jours pendant lesquels José est encore un peu là parmi nous, grâce à une alternance de chapitres dans lesquels on raconte son enfance et son histoire avec Léonore.
Trois jours enfin pour enlever le poids d'une culpabilité vieille de vingt-cinq ans.

C'est dimanche et je n'y suis pour rien est une histoire d'amour au-delà du temps, celle qui va rassembler deux êtres dont l'un a déjà traversé le Léthé en laissant l'autre au bord. Léonore fait le point sur sa vie, ses renoncements, ses regrets. Pour cela, elle s'affranchit des lieux qu'elle connaît pour rejoindre des paysages inconnus pour elle mais que son premier amour a chéri. En filigrane, par le biais de ses rencontres et le récit sur la vie de José, c'est tout un pan de l'histoire portugaise qui apparaît, celle de l'émigration vers un pays accueillant au premier abord, mais qui se désolidarise vite, et celle du retour sans cesse renouvelé à chaque congé payé pour faire croire à la famille que la nouvelle vie a été le bon choix.

Le roman de Carole Fives se lit d'une traite et pose au lecteur des questions pertinentes sur la transmission, l'amour, et la difficulté d'être celui qui reste.
"Rien n'a changé. J'ai seulement vieilli mais je reste cette adolescente sidérée qui apprend l'amour et la mort au même moment. L'amour et la mort si intimement liés, je les nomme l'amort.
L'amort c'est l'amour mais aussi la mort de tout nouvel amour possible.
L'amort c'est la condamnation même du projet amoureux. C'est le début, la fin, c'est l'absence, c'est vingt-cinq ans de mémoire figée". 
Lire l'article de Christine Bini 

Alex Woods face à l'univers, Gavin Extence

Ed. 10/18, janvier 2017, traduit de l'anglais (GB) par Nicolas Thiberville, 432 pages, 8.40 euros.
Titre original :


Alex Woods est un original ; il n'a rien demandé mais c'est ainsi depuis qu'un fragment de météorite lui est tombé sur la tête...

Fils unique d'une cartomancienne et d'un père inconnu qui n'a servi que de géniteur au bon moment, Alex Woods est un adolescent assez solitaire et très futé. Pourtant, tout le monde le connaît ou plutôt sait qui il est depuis qu'il a fait la une des tabloïds. Atteint à la tête par un fragment de météorite, il est sorti indemne du coma mais avec une amnésie complète de l'accident. 
"C'est un peu difficile à expliquer, mais ce qui m'a vraiment frappé lors de cet instant suspendu, c'est que je me suis mis à penser à tout ce qui aurait pu exister s'il n'y avait pas eu cette météorite, comme l'esquisse d'un univers parallèle.
 Sans elle, j'aurais été une personne complètement différente.. Mon cerveau aurait été différent - avec des connexions différentes, un fonctionnement différent. Et je serais pas en train de vous raconter cette histoire, car il n'y aurait pas d'histoire à vous raconter".
Depuis, il se passionne pour l'astrophysique en général et les romans de Kurt Vonnegut en particulier.

Cette passion soudaine pour ce romancier américain, il la doit à Mr Peterson, un vétéran assez acariâtre, qu'il a rencontré par hasard alors qu'il s'était caché dans son jardin pour fuir la bande de harceleurs du collège qui adore s'en prendre à lui. 
"Franchement, Woods, t'es vraiment un gogol ! a braillé Decker. (...)
C'est à cet instant que j'ai décidé que je ne voulais plus être un pacifiste. S'il existait des guerres justes, celle-ci en faisait partie".
Mr Peterson est un fan absolu de Vonnegut et un fumeur invétéré de marijuana qu'il cultive lui-même amoureusement dans son grenier. Vétéran de la guerre du Vietnam et veuf, il passe son temps à envoyer des lettres aux grandes organisations internationales en faveur de la paix. Pour s'excuser d'avoir brisé brisé les vitres de sa serre, Alex, contraint par sa mère, doit rendre service pendant quelques temps à Mr Peterson.
Petit à petit, une véritable amitié les lie. Les deux personnages se complètent et se comprennent, au point que, lorsque le vieil homme apprend qu'il est atteint d'une maladie incurable et invalidante, ils signent un pacte tacite entre eux, qui les emmènera jusqu'en Suisse...

Alex Woods face à l'univers est un roman pétillant sur une amitié à la vie à la mort entre deux personnes de génération différente. Un rien déjantés, les personnages sont finalement bien équilibrés lorsqu'on voit  les personnages secondaires qui gravitent autour d'eux. Alex Woods, de par son accident rare, est un personnage extraordinaire dès le départ. A défaut d'avoir perdu la tête, il est devenu un gamin mûr avant l'heure qui se pose beaucoup de questions sur la place que nous avons sur Terre et la trace que nous devons y laisser.
Il suffit d'un événement pour que votre destin soit scellé.
"Je dis néanmoins admettre que parfois, avec le recul, l'on se rend compte que certains événements semblent façonner le cours de notre existence de façon remarquable, la bouleversant même à tout jamais".
A sa façon, Gavin Extence signe un roman initiatique fort, décalé et passionnant.

Le Gardien des choses perdues

Ed. Actes Sud, février 2017, traduit de l'anglais (GB) par Christine Le Boeuf, 350 pages, 22.50 euros.
Titre original :The Keeper of Lost Things


Quand Laura a répondu à l'annonce postée par Anthony Peardew, elle ne savait pas que cet homme changerait sa vie à long terme.

Cela fait des années que Laura est la fidèle secrétaire d'Anthony, un écrivain vieillissant, un rien secret, qui vit dans le souvenir de sa fiancée brutalement décédée un jour de mai 1974. Depuis, il a développé une lubie, ramasser les objets perdus, les étiqueter puis les ranger, dans l'espoir qu'ils retrouvent - pourquoi pas- un jour leur propriétaire.
Cette étrange collection ne doit rien au hasard. Sa bien-aimée Thérèse lui avait demandé de prendre soin de sa médaille de communiante, et il l'a perdue le jour de sa mort. Depuis, il s'en veut terriblement car il a l'impression que "le dernier des fils qui [les] liaient a été rompu". En récupérant les objets perdus des autres, il a l'impression de se racheter.
" C'était toujours pareil. Les yeux baissés et sans tourner un seul instant son visage vers le ciel, il scrutait les trottoirs et les caniveaux. Le dos lui brûlait, ses yeux pleuraient, pleins de poussières et de larmes. Et alors il tombait ; retrouvait dans la nuit les draps humides et entortillés de son lit. Le rêve était toujours le même. Une quête sans fin, sans qu'il ne découvre jamais l'unique objet qui lui aurait enfin rendu la paix".

Quand Laura est à Padua, la demeure d'Anthony avec son parc et sa roseraie, elle se sent chez elle, à l'abri. Depuis son divorce avec Vince, elle a eu besoin de se poser, de reconsidérer sa vie, et surtout reprendre confiance en elle. 
"Dans ses moments les plus sombres, Laura se demandait dans quelle mesure elle avait manigancé elle-même ses échecs. Était-elle devenue une froussarde invétérée, craignant de grimper par peur de tomber ? A Padua avec Anthony, elle n'avait pas besoin d'y penser. La maison était sa forteresse sentimentale et matérielle, et Anthony son preux chevalier".
"Elle s'était fait une vie différente, une peau nouvelle, mais quelque part, il y avait un endroit caché, encore rouge et raide et contracté, et douloureux au toucher". 
Freddy le jardinier lui plaît bien mais elle ne sent pas encore prête à envisager une quelconque relation. Et puis, quand Anthony meurt et qu'elle devient son héritière, elle doit s'habituer à son nouveau statut en plus de son chagrin.
Dans son testament, son employeur lui a demandé de s'occuper de ses objets perdus. En les répertoriant sur un site internet consacré, les propriétaires pourront reprendre leurs biens et pourquoi pas, continuer l'histoire qu'ils avaient commencée avec eux.
Laura se sent seule dans la grande demeure. Lorsque la petite voisine Sunshine vient sonner pour devenir tout de go sa nouvelle amie, elle accepte d'abord avec réticence puis de plein gré. Sunshine est "dancing drone" comme elle aime dire avec poésie, mais ses répliques, sa volonté de faire "la bonne petite tasse de thé" et son amitié durable font qu'on oublie vite sa trisomie. Grâce à elle, Freddy est de plus en plus présent dans la maison, et Laura l'apprécie de plus en plus. Et puis, une présence masculine à Padua n'est pas de trop depuis que des phénomènes étranges viennent ponctuer son quotidien. Et si c'était le fantôme de Thérèse qui s'exprimait ?

Au delà des aventures de Laura, le lecteur suit aussi de 1974 à nos jours l'histoire d'Eunice secrétaire puis amie intime de Bomber, éditeur londonien, célibataire, amoureux des chiens et de Brighton. Pourquoi Eunice ? Parce que c'est elle qui a ramassée et conservée la médaille de Thérèse perdue par Anthony en ce jour funeste de mai 1974. Au fil des chapitres alternés, les deux histoires se resserrent pour se rencontrer dans le dernier tiers.

Parce que les objets sont magiques et donnent du sens à notre vie, la vie de Laura prend un tour inattendu. C'est en tout cas le constat que le lecteur fait en lisant Le Gardien des choses perdues, premier roman de Ruth Hogan. L'auteur a su mélanger savamment romantisme, amitié et fantastique pour construire une trame originale dont les deux branches, complètement séparées, se rejoignent à la fin grâce à un épilogue inattendu. Vaste programme narratif qui pourtant ne dérape jamais dans la grandiloquence ou l’invraisemblable. On se plaît à lire les fragments de vie de Laura et d'Eunice, entourées de personnages secondaires de qualité, au point que le roman pourrait devenir un jour un scénario pour le grand écran.
Tous les ingrédients sont réunis pour faire une lecture plaisante, accueillante et charmante, servie par une très bonne traduction.