Adolphe a disparu, Eric Metzger

Ed. Gallimard, collection L'Arpenteur, février 2017, 144 pages, 12 euros.


C'était la bonne action après la mauvaise journée que le narrateur venait de passer : aider sa mère à retrouver un chat perdu dans le bois de Boulogne, en pleine chaleur de l'été.

"Lorsqu'elle a bégayé au téléphone 'Adolphe a disparu', je n'ai pas compris. J'ai d'abord cherché si je ne connaissais pas un Adolphe, du genre oncle lointain, voisin, ami d'ami, mais non, rien. Alors, d'une voix mal assurée, j'ai demandé : 'C'est qui Adolphe' ?
 - Un de mes chats du bois ! " 

Jules a très mal commencé sa journée : Lola l'a quitté car elle l'aime, mais n'est plus amoureuse ; c'est à ne plus rien n'y comprendre. Alors qu'il est en train de ruminer sur sa vie, il reçoit un appel catastrophé de sa mère Elise qui crie au téléphone que Adolphe a disparu !
Appeler un chat Adolphe, c'est bizarre ? Non, car il est tout blanc avec une petite tâche noire juste au-dessus de la truffe, d'où l'analogie avec le prénom de Hitler.

"Nous devions donc partir à la recherche d'un chat méchant prénommé Adolphe parce que sosie félin de Hitler. J'aurais rigolé si je n'avais pas été si préoccupé par ma peine de cœur. A la place, j'ai demandé sérieusement : 'Mais pourquoi veux-tu le retrouver s'il est méchant ?' "

Les chats errants et abandonnés du bois de Boulogne sont la passion et le passe-temps d'Elise. Chaque jour, elle arpente les allées du poumon parisien pour les nourrir ou les soigner. Elle a même fabriqué des cabanes pour qu'ils puissent se rassembler et attendre sa venue !

Pour Jules, le bois est un lieu interlope, potentiellement malfamé qui cache de moins en moins la prostitution et fait se rassembler les gens louches. Crier Adolphe à tue-tête n'a rien d'anodin pour le jeune homme, et puis pourquoi chercher un chat sauvage et asthmatique qui, en plus, se révèle agressif paraît-il ! Pourtant, il continue d'accompagner Elise, y prenant même un certain plaisir à la retrouver, lui qui avait espacé ses visites familiales. Il la redécouvre et s'aperçoit qu'au bois, tout le monde la connaît et la respecte. 
"Elle roulait au diesel, elle pédale à vélo ; elle votait à droite, elle a viré à gauche ; elle prenait des bains brûlants, elle se douche à l'eau froide ; elle réchauffait des plats surgelés, elle cuisine des légumes bio (...) elle fréquentait des types en costard cravate, elle papote avec des messieurs à talons ; elle marchait emprisonnée dans d'impeccables tailleurs noirs, elle ne chemine plus qu'en vieux treillis kaki..
Ma mère est devenue celle que je ne reconnaissais plus". 
Pour elle, oui, ce sont des prostituées, mais ce sont surtout des personnes solidaires et attachantes. Oui, on y croise des gens louches, mais si on les laisse vivre leur trip, aucune raison qu'ils vous agressent...
"Son bois n'était pas le décor d'un conte lubrique, mais plutôt celui d'une jolie fable où se côtoyaient en bonne harmonie animaux et travelos. Chaque fois qu'elle me désignait du doigt un oiseau ou un écureuil, je faisais semblant de les admirer".

En arpentant les allées, Jules fait le point sur sa relation et se demande s'il est vraiment responsable de la rupture. Il était persuadé que Lola était celle avait qui il aurait des enfants. Encore une fois, il n'a rien compris. Ses certitudes ont volé en éclats, encore une fois.
"Je n'avais pas envie qu'elle s'en aille, mais elle m'a paru fatiguée. Ça fait mal d'être quitté, mais peut-être encore plus de quitter ; la douleur est moins infernale que la culpabilité. Je comprenais ses raisons sans pour autant les accepter. On ne peut pas aimer complètement quelqu'un d'autre quand on ne s'aime pas soi-même".
Adolphe, c'est lui : il est aussi paumé, un peu sauvage, et malade (d'amour). D'habitude bravache, il fait profil bas. Sa mère comprend qu'il ne va pas bien, et tente d'amorcer le dialogue. A son âge, elle en a vu : un divorce, un licenciement sur un poste à responsabilités, et le chômage. Elle sent que Jules n'a pas encore fait le deuil de son père tragiquement disparu. La quête du chat devient aussi une thérapie.
"Je ne savais pas quoi faire de ma soudaine indépendance. Je la traînais sans faire aucun effort pour m'en débarrasser. Elle me disait Profite ! et je la regardais comme la vache distraite observe le train qui passe. C'est probablement pour cette raison que je me suis laissé embarquer par ma mère".

Peu à peu, le jeune homme perd ses idées reçues, s'ouvre et entrevoit la rupture qu'il subit comme une chance de pouvoir passer à autre chose. Quelque part Adolphe lui fait un bien fou !

"A sa manière, Adolphe était aussi un apatride. Il avait probablement grandi dans un appartement 'passant parmi les livres', dormi sur un canapé ou un lit, ronronné près d'un maître qui le nourrissait de pâtée. Un jour on l'avait brutalement dégagé, hop ! balancé par la fenêtre d'une voiture ; adieu Adolphe ! et le voilà perdu dans un environnement inconnu, sans caresses ni confort.
J'étais Adolphe. La ressemblance pilaire avec le Fürher en moins, bien entendu". 
Sous couvert d'une trame minimaliste, Eric Metzger signe un roman profond sur le lien mère-enfant. Le bois de Boulogne est le décor de retrouvailles et ses occupants les témoins d'une analyse intime. Jules, personnage naturellement autocentré, réapprend à regarder autour de lui, ce qui lui permet de faire le point sur sa vie. Elise, sa mère, se révèle être une oreille compatissante et un conseil sûr.
Finalement, avec un ton léger, Adolphe a disparu pose des questions essentielles et inscrit l'auteur dans la liste des auteurs à suivre de près.

Si vous voulez découvrir le premier roman d'Eric Metzger, La Nuit des trente, c'est ici !

La Vie rêvée de Virginia Fly, Angela Huth

Ed. Quai Voltaire, février 2017, traduit de l'anglais (GB) par Anouk Neuhoff, 224 pages, 21 euros.
Titre original : Virginia Fly is Drowning



Virginia Fly a un problème, enfin c'est un problème pour elle : à trente et un ans elle est toujours vierge ! Quand rencontrera-t-elle enfin le mystérieux moustachu qui hante ses rêves érotiques ?

Virginia Fly est maîtresse d'école et vit encore chez ses parents dont elle est la fille unique chérie. Elle rêve d'amour et de nuits endiablées ou plutôt non elle rêve d'amour et de culbutes dans les champs avec un beau moustachu qui mettrait enfin un terme à sa virginité. A défaut, elle entretient une correspondance depuis plus de douze ans avec un américain qui semble lui correspondre, et plus proche de chez elle, elle sort tous les mois avec un professeur de musique qui l'emmène à des concerts. Elle sort certes, mais en tout bien tout honneur !
"Pourquoi,  se demandait Virginia, était-elle le genre de fille, à qui les gens proposaient toujours une boisson chaude et non simplement un verre ? Qui avait-il chez elle qui empêchait les gens d'imaginer qu'elle s'enfilerait volontiers un double whisky" ?
Rien de bien exaltant donc. Mais, lorsque son chevalier yankee lui annonce son prochain voyage en Angleterre, son cœur palpite. Le voilà l'homme qui va s'occuper d'elle bien comme il faut, qui va lui faire connaître l'amour charnel, et va la faire pâmer d'amour !

Entre temps, sous l'instigation de sa mère, elle devient la vedette d'une émission confession star de la télévision. Son cas interpelle : pucelle à plus de trente ans c'est soit un miracle, soit un challenge ! 
"Je ne pense vraiment pas être la personne qu'il vous faut. Vos contacts ont dû mal vous informer. Je n'ai jamais été amoureuse. Je n'ai même pas de petit ami.
- C'est justement pour ça que vous pouvez nous aider. Vous incarnez, comprenez-vous, un concept à l'ancienne. Si vous me permettez...vous êtes vierge, n'est-ce pas ? Et vous avez trente et un ans, je crois"?

Pourtant Virginia Fly n'est pas repoussante, peut-être un peu vieux jeu et mal dégourdie, mais pas de quoi effrayer un homme. Depuis son passage dans les médias, elle est reconnue, on se met même à lui écrire, mais l'abondance de lettres d'hommes en pâmoison tant espérée n'est pas au rendez-vous. Seule une ancienne dame de mauvaise vie lui propose de lui enseigner comment faire pour entraîner les homme dans ses filets. Du côté de son ami le professeur, veuf depuis fort longtemps, il apprend en visionnant l'émission tout un pan de la vie de Virginia qu'il ignorait...

Heureusement, Charlie l'américain est enfin arrivé. La réalité ne correspond pas aux attentes de Virginia : il ne casse pas une brique, et ne correspond pas beaucoup à ses critères. Déjà, il ne porte pas la moustache.... Tant pis, elle a décidé qu'il serait celui qui la déflorera, alors autant aller jusqu'au bout. Cette idée burlesque vaut au lecteur quelques pages savoureuses au moment de passer au lit...
Charlie a en plus omis de révéler tout un pan de sa vie, ce qui ne va pas arranger les choses !

Virginia n'en peut plus : sa vie est-elle de vivre ad vitam aeternam auprès des parents et de paraître aux yeux des autres comme une vieille fille ? Elle aussi réclame sa part de bonheur, car enfin le sexe est une chose, mais vieillir seule est autrement plus angoissant. Finalement, il faudrait peut-être qu'elle s'accroche moins à ses fantasmes qui lui donnent les mains moites, et soit plus sensible à ce qui se passe autour d'elle. Le prince charmant est sûrement là, en train de l'observer...
"Et qu'est-ce que ça vous fait, à votre âge, d'être toujours vierge ?
Saisie d'une aversion subite, Virginia répliqua d'un ton brusque :
 Ça me fait ce que ça m'a toujours fait. Comme je n'ai aucune idée de ce que ça fait de ne pas être vierge, il est évident que je ne suis pas en mesure de comparer les deux états. Ce n'est pas une chose dont je suis particulièrement fière, ni qui me tracasse non plus. Quand le moment viendra pour moi d'être séduite, croyez-moi je ne serai pas en reste".

Ecrit dans les années soixante-dix, La Vie rêvée de Virginia Fly est un bijou de drôlerie, de finesse, et de bonne humeur. Angela Huth multiplie les scènes cocasses pour mieux mettre en perspective le mal-être de son héroïne, cette "Jane Eyre au petit pied" , face à son état qu'elle juge inqualifiable à plus de trente ans. Tout son entourage est au courant alors qu'au départ il s'avère que l'affaire est intime...
Dans la tête de Virginia, c'est la guerre. Guerre contre sa mère, à la fois assommante et collante, guerre contre Charlie qui l'a tant déçue, guerre contre les hommes qu'elle rencontre qui ne savent pas être romantique comme il faudrait qu'ils soient, guerre enfin contre cette virginité qu'elle aimerait tant qu'elle devienne un lointain souvenir, et le fossé qui existe entre la réalité et la vie rêvée. En filigrane, on sent le poids des a priori et des idées reçues.
"Vous savez ce que c'est le réel. Il détruit toujours nos illusions avec une extrême cruauté. Une cruauté dévastatrice. (...) Mais c'est pour ça qu'on est là. C'est notre fonction : vivre avec le réel et enterrer nos rêves, si longtemps qu'on les ait entretenus..."

Angela Huth nous offre un roman formidablement bien écrit, plein de fraîcheur, atemporel, qui se lit avec beaucoup de plaisir.



Exergue (4)

Décalé ou prophétique, l'exergue est la citation qui annonce le roman que vous allez lire.

Et souvent, ce fragment littéraire est un petit bijou en soi...


Exergue de Ouragan de Laurent Gaudé (Actes Sud)



LE VILLAGE (5) Cauchemar

Chaque mois, je vous invite à découvrir un texte inédit.


1.

Encore une fois, elle n’avait pas dormi de la nuit. C’était devenu une habitude depuis la catastrophe. Après le stress et l’anxiété essentiellement dus à la désinformation et aux folles rumeurs – son voisin ne lui avait-il pas raconté qu’il connaissait quelqu’un qui avait vu, oui vu, des torches humaines courir en tous sens dans le village deux heures après l’événement ! – elle avait repris sa routine quotidienne car c’est ce qui la rassurait le plus.
Mais la nuit, le bruit des moteurs des camions brisait et scandait le silence. On les entendait venir de loin, forcément, et les remorques semblaient pousser des cris lorsque les véhicules passaient sur des nids de poule. On aurait dit les bruits que font les tôles des granges des fermes voisines lorsqu’une tempête s’abat. Avec le recul, un gros coup de vent était plus rassurant ; c’était un phénomène naturel qui aurait forcément une fin, sauf que là, les camions venaient chaque nuit, se garaient et après…
Depuis la fenêtre de cuisine de son petit appartement au quatrième étage de son immeuble décrépi, elle avait normalement une vue plongeante sur la place où se déroulaient les manœuvres. Or, depuis la catastrophe, les réverbères publics semblaient s’être éteints définitivement. L’obscurité était encore plus noire, les ombres encore plus étranges, et son imagination de plus en plus débordante. Malgré tout, elle se postait, observait à travers la vitre, cherchant à comprendre ce qui se passait.
Les camions, ils étaient cinq ou six, cela dépendait, vomissaient leurs créatures masquées et armées. On aurait dit des chevaux de Troie libérant leurs soldats parés à envahir les rues du village. Avec le temps, elle attendait avec impatience la pleine lune, jadis compagne de ses insomnies, car ses rayons blafards offraient au moins du contraste. Alors, c’était un tout autre spectacle qui se livrait devant ses yeux habitués à l’obscurité. Elle comprenait que les créatures masquées de son imagination étaient des hommes (ou des femmes ?) qui avaient revêtues des combinaisons blanches, et des masques à gaz. Leurs armes ressemblaient à des aspirateurs à feuilles.
Chaque nuit, ces individus se déployaient en petits groupes vers les quatre points cardinaux de la cité, tandis que d’autres restaient sur place et, à l’aide de la machine portative, se mettaient à arroser copieusement le sol.
Bizarre, se disait-elle. Nous sommes en mai, c’est le printemps, mais pourquoi arroser une zone où rien ne pousse ?
Bizarre.
Au bout de trois ou quatre heures d’activité ininterrompue, ils partaient comme ils étaient venus.
Oh, elle n’était pas bête, même si les voisins avaient tendance à croire le contraire puisqu’elle ne sortait quasiment jamais de chez elle, et se mêlait peu à la vie de l’immeuble. Elle n’aimait pas les gens, c’est tout, et depuis la mort de sa mère qui vivait avec elle, elle souffrait d’agoraphobie. Elle avait donc compris que ce ballet nocturne était en relation avec l’événement qui avait eu lieu à moins de trente kilomètres de chez elle. De toute façon, rien ne tournait plus rond depuis, à l’extérieur. La journée, des gens prenaient le bus avec quantité de bagages, les gamins pleurnichant à la main, et ne revenaient pas le soir. Pourtant, le calendrier accroché dans sa salle n’indiquait pas que c’était une période de vacances scolaires. Peu à peu, elle se rendait compte que les rues se vidaient, que des volets n’étaient plus ouverts.
Oui, quelque chose était en marche, et elle, Irina en était un témoin oculaire.
2.
A la télévision, aucune information digne de ce nom ne filtrait. Comme d’habitude, on rassurait la population en disant que les autorités « gardaient tout sous contrôle ». Mais c’était quoi ce tout ? Les journalistes étaient rassurants, souriants même. Ils parlaient d’un rayon invisible nocif qui miraculeusement avait pu être stoppé avant qu’il n’atteigne les villes voisines. « On nage en pleine science-fiction ! » se disait Irina tout haut, donnant ainsi l’impression fugace qu’elle parlait à quelqu’un d’autre qu’elle dans la pièce. A force de vivre seule, elle avait développé quelques manies dont elle était incapable de se débarrasser. Etait-elle donc la seule à observer le manège nocturne des camions ?
Et puis une nuit, les chevaux de Troie moderne ne vinrent pas. C’était la première fois depuis vingt-huit nuits. Entre temps, en journée, Irina s’était rendue compte que le silence de son immeuble était plus oppressant que d’habitude. Peu de fenêtres avoisinantes étaient encore ouvertes. Il n’y avait plus d’enfants qui criaient sur la place. Une voiture venait, de temps en temps, traversait la rue, puis plus rien. Enfin, le commerce en face de chez elle, endroit stratégique pour elle car c’était le seul endroit qui la poussait à quitter son nid et affronter le monde extérieur, était résolument fermé. Même si elle avait pris l’habitude de se nourrir avec parcimonie, vestige d’un temps où les privations étaient plus nombreuses, ses réserves alimentaires n’étaient pas éternelles. Il fallait trouver un plan B.
Sortir.
Sortir et chercher.
Sortir, chercher et affronter le monde extérieur.
Irina décida de se donner quatre jours pour se faire à l’idée. Quatre jours pour faire le point. Elle sortirait un mardi, jour habituel du marché, avant la catastrophe.
3.
Ce matin-là, elle se réveilla le teint gris. Elle avait rêvé toute la nuit qu’elle perdait ses dents, et ce détail la troublait car sa mère lui avait raconté un jour que les rêves pouvaient annoncer l’avenir, et perdre ses dents dans un rêve était un présage de mort. Or, il ne restait plus qu’elle, et Irina était superstitieuse.
Elle se décida à sortir quand même, comme elle avait prévu de le faire. Tourner la clé, ouvrir la porte de son appartement, puis la refermer, furent les seuls bruits de son immeuble.
On n’entendait rien.
Vraiment rien.
Irina se dit que le bruit avait finalement un côté rassurant, alors que le silence amplifiait les sons. Elle se sentait comme une intruse alors qu’elle était chez elle.
Dehors, le soleil dardait ses rayons du matin. Justement, le matin mais pas un bruit, même pas le sifflement d’un oiseau. Irina fut frappé par une odeur métallique, trop fugace pour qu’elle puisse l’identifier. Elle tourna sur elle-même, bras tendus. Un tour, deux tours, trois tours, le visage offert en offrande au soleil.
Elle avait l’impression d’être seule au monde. Elle aimait ce moment tout en se disant qu’il n’était pas normal. Elle se disait qu’il était l’aboutissement d’un phénomène. C’était son instant à elle, il fallait en profiter. Un léger vent faisait voler son jupon ; soudain elle eut envie de crier, elle qui murmurait tant à elle-même lorsqu’elle était enfermée.
Le cri fut long, profond. C’était un soulagement de tout son corps, de tout son être.
« Je suis bien ! » hurla-t-elle plusieurs fois, sur la place. L’adrénaline monta en elle et la poussa à se mouvoir. Elle tourna le dos aux volets fermés de son épicerie fétiche, puis se dirigea vers la rue commerçante. Quelques papiers volaient çà et là. Le silence était tenace, alors pour le rompre, Irina se remit à crier : « je suis si bien ! Quelle joie ! Mais où êtes-vous tous, les gens ? », puis elle recommença à tourner sur elle-même, les yeux fermés, au milieu de la rue, le visage offert au ciel.
Le tournis la poussa à s’arrêter. Elle reprit équilibre, ouvrit les yeux et vit quelques silhouettes, parfois hirsutes, qui s’avançaient vers elle.
Elle ouvrit de grands yeux ronds. Elle n’était pas seule finalement.
Les Samosely s’approchaient.
Elle était une Samosely.




Un ange brûle, Tawni O'Dell

Ed. Belfond, traduit de l'anglais (USA) par Bernard Chen, février 2017, 352 pages, 21 euros.
Titre original : Angels burning


Dove Carnahan, chef de police, mène une enquête difficile dans un milieu qu'elle ne connaît que trop bien et qui ravive un lourd secret.

"J'avance prudemment sur cette terre brûlée, conscient du péril qui bouillonne dessous, tandis que derrière moi Nolan la foule avec agressivité, la mettant au défi de céder. A l’épicentre du feu couvant, une dizaine de fractures fumantes ont déchiré la surface. Des arbres morts sont tombés ici et là ; leurs racines mises à nu me rappellent les pattes entremêlées des araignées desséchées que Neely et moi trouvions jadis sur le parquet de notre grenier. Dans l'une de ces crevasse surchauffées, quelqu'un a fourré une fille assassinée."
Dans ce décor apocalyptique, on retrouve le corps a moitié calciné de Camio Truly, jeune adolescente de seize ans, issue d'une famille ou plutôt d'un clan plus connu pour des faits d'alcool, de violences familiales, et à la limite de la marginalité, que pour ses services rendus à la communauté.
Pourtant malgré le contexte familial, Camio détonait car elle fréquentait un jeune homme de bonne famille et se passionnait de psychologie, au point d'intégrer une université afin d'y poursuivre ses études. Avec un frère en prison, une sœur à peine majeure et déjà maman, et un jeune frère sauvage, on comprend bien pourquoi la jeune fille voulait fuir le taudis dirigé par la mère, Shawna, dont le seul exercice physique de la journée consiste à prendre en main la télécommande de la télévision.

Alors que ce n'est pas la première fois que Dove Carnahan est confrontée à un meurtre, cette enquête l'interpelle. C'est elle qui a remontée le corps meurtri caché au fond d'un trou du Run, village fantôme abandonné depuis des lustres depuis que les galeries minières souterraines ont décidé de s'effondrer. Camio lui rappelle son enfance. Dove est l'aînée d'une fratrie de trois enfants que sa mère a eu de trois compagnons de passage. Belle à en pleurer, elle vivait aux crochets de ses amants, peu encline à remplir son rôle maternel. En rentrant un jour du lycée, Dove a trouvé sa mère assassinée dans la baignoire...
A cinquante ans, elle est restée dans sa ville natale ainsi que sa sœur Neely. Quant au frère, Champ, il est parti dès sa majorité. Son retour fortuit déstabilise les deux sœurs et ravive des souvenirs douloureux.
"Et je n'en ai jamais voulu à Champ de m'avoir écartée de sa vie. Rester proches aurait signifié des efforts épuisants pour garder un équilibre, une immense difficulté à évoluer sur la corde raide tendue entre le risque de trop parler et celui de ne pas en dire assez".
Convaincue que la vérité se trouve au sein du clan Truly, la police fouille et tente d'interroger les membres, sauf que le silence est d'or. Chacun semble craindre la réaction de la doyenne, Miranda, dont le regard acéré semble vous transpercer. Il va falloir la jouer rusée pour réussir à faire progresser l'enquête.

Tawni O'Dell raconte en fait deux histoires : celle de Camio Truly, la victime, et celle de Dove Carnahan, l'enquêtrice. A leur manière, ces deux destins se ressemblent sur bien des points. Par un habile jeu de flashs back, le lecteur prend connaissance au fur et à mesure de l'enquête du passé douloureux de Dove. Les deux récits avancent au même rythme, favorisant ainsi un final explosif où, encore une fois, on se rend compte que même les défenseurs de la loi portent parfois de trop lourds secrets.

Robyn Silver contre les créatures de la nuit, Paula Harrison

Ed. Seuil Jeunesse, janvier 2017, traduit de l'anglais (GB) par Axelle Demoulin et Nicolas Ancion, 320 pages, 12.90 euros.
Illustrations de Alban Marilleau
Titre original : Robyn Silver and the Midnight Chimes



Robyn Silver a la sensation fâcheuse d'être transparente aux yeux des autres. Entre la routine de l'école et la vie à la maison au milieu des cris et des corvées rien ne va plus...

Sauf qu'un soir, alors que sa mère s'affaire en cuisine et que ses soeurs se chamaillent, Robyn aperçoit une étrange créature piquante et agressive . Ce phénomène la perturbe d'autant plus qu'elle est la seule à la voir se mouvoir dans les pièces et à l'affronter. Devient-elle folle ?

Ces hallucinations arrivent à la même période que le déménagement des locaux scolaires. Pour une raison inexpliquée des arbres ont brisé la toiture du bâtiment de l'école. Pour Robyn, cet événement signifie vacances, sauf qu'une étrange dame, Mademoiselle Smiting propose aux professeurs de les héberger au manoir de Sombretour, propriété du vieux Cryptorum, aussi aimable qu'une porte de prison.
Les couloirs et les pièces du château sont des lieux inédits à explorer. Robyn en profite avec ses amis Aiden et Nora qui, comme elle, voient des choses étranges, comme le bras d'un squelette qui dépasse de la porte. Ouf, le jeune fille n'est pas un cas isolé !

Au cours de leurs pérégrinations dans le manoir, Cryptorum les convoque et leur révèle l'origine de leurs visions. Comme ces enfants sont nés à minuit pile, ils sont ce qu'on appelle des Carillons, c'est à dire des personnes dotées d'un sens supplémentaire qui en font des chasseurs de vampires et autres créatures maléfiques.
"Vous êtes nés quand le carillon de l'horloge a sonné minuit. C'est pour ça que vous voyez les créatures du Monde Invisible. Vous êtes des Carillons...comme moi".
Lui, Cryptorum a le devoir de les former, malgré ses réticences, car ils constituent la relève. Pour Robyn et ses amis, c'est la fin du train train quotidien et l'embarquement vers des aventures inédites. sauf qu'il va falloir composer avec la famille et inventer des excuses pour justifier leurs nouvelles absences...
"J'ai bondi sous la table avec ma grivelame. Les cheveux blonds et les lèvres rouges de Melle Mason étaient aussi brillants que d'habitude, mais ses joues étaient striées de veines noires. Son sourire mielleux a fait place à un regard rempli de haine. Ses yeux n'étaient plus que deux trous noirs. Pas de doute : elle voulait me tuer.
J'ai serré très fort mon épée pour empêcher ma main de trembler". 

Paula Harrison a réuni tous les ingrédients qui font le succès des romans jeunesse contemporains : peur, fantastique, aventure, héros vraisemblables et attachants, pour écrire un roman efficace, sans temps mort, très bien adapté aux jeunes lecteurs à partir de 9 ans.
Truffée de dialogues et d'illustrations en adéquation, la narration avance sans ambage et la qualité de la traduction propose un vocabulaire adapté au lectorat.
Le personnage de Robyn Silver est une belle découverte littéraire à suivre pour la prochaine aventure prévue en septembre 2017

A partir de 9 ans.

Les Parapluies d'Erik Satie, Stéphanie Kalfon

Ed. Joëlle Losfeld, février 2017, 211 pages, 18 euros.

Trop précoce pour les uns, pas assez de talent pour les autres, en tout cas le talent d'Erik Satie ne fut pas reconnu de son vivant. Pourtant, il fut un précurseur et une personnalité à part.

Quand on est musicien de profession, on est censé vivre de sa musique. Or, même s'il a obtenu les diplômes adéquats, Erik Satie n'a jamais vraiment bien réussi à vivre de sa musique. Jouer celle des autres l'ennuie au plus haut point, et composer en respectant les notes aussi. Lui, ce qu'il veut, c'est inventer , c'est bousculer les règles, et s'il faut d'autres formes de partitions, pourquoi pas ?

Depuis tout petit, Satie est un être à part. la mort de sa soeur au berceau puis peu après de sa mère ont eu raison de sa stabilité familiale. Ballotté entre ses grands-parents et son père qui a refait sa vie, Satie se sent de trop. Sa révolte, il l'exprime en se faisant renvoyer du Conservatoire de Paris. Ses professeurs ne le trouvent pas assez talentueux et il exprime sans cesse un certain dédain envers les enseignements prodigués. Or, cette attitude est une posture pour cacher un mal-être bien plus profond qui n'ira pas en s'améliorant avec les années.


Parce que la musique doit être innovante, Satie invente des symphonies répétitives, puis ses Gymnopédies, mais elles ne lui permettent pas de vivre correctement. Sa pauvreté, il la cache, pourtant il la subit du plus profond de son être. Tout est affaire d'apparence. Au cabaret du Chat Noir, il fait la rencontre du musicien Debussy avec qui il se lie d'amitié, même si ce dernier a tendance à s'inspirer des discours de Satie pour  composer. 
"Quand ces deux-là se sont rencontrés, rien ne présageait qu'ils s'entendent. Ils étaient trop similaires, trop arrogants, hypersensibles. Pourtant, leurs liens furent profonds, ambigus, graves, en un mot : existentiels".

Les heures d'errance, les éternelles interrogations sur la musique au point de ne plus être capable de composer, la faim, mais surtout l'absinthe en grande quantité font que Satie semble perdre peu à peu toute lucidité. Certes, il s'en rend compte puisqu'il l'écrit à son frère Conrad, mais, alors qu'il est un homme bien entouré, personne ne l'aide. 
"Seule la misère lui tient compagnie, alors il boit. Il n'a pas assez d'argent pour sortir manger, alors il boit. Il en veut au monde entier et à Dieu, alors il boit. Il en veut au ciel et à l'aurore. Il en veut à toutes les années séculaires qui ne se diluent pas dans l'ennui ni l'alcool, et dont il ne sait pas encore qu'il en fera quelque chose".

L'apparence, encore et toujours, au point que, lorsqu'il touche l'héritage de son père, Satie s'achète sept fois le même costume ainsi que quatorze parapluies identiques et des faux cols blancs. Pauvre oui, mais pauvre avec élégance !

Pourtant, malgré tout cela, Satie fait face. Il semble heureux du succès de Debussy, et se rapproche de figures intellectuelles de l'époque : Cocteau, Tzara, Man Ray, Max Jacob qui viennent s'ajouter au cercles de ses connaissances tels Paul Verlaine ou Stéphane Mallarmé.
"En art comme en amitié, il faut aller jusqu'au bout, rester intransigeant jusqu'au bout. Et quand nous n'y arrivons plus, disparaître. Quelques jours".
Pour expliquer le succès de ses amis et son incapacité à percer, il s'exprime toujours avec ironie :
"je suis venu au monde très jeune dans un temps très vieux", manière à lui de préciser sa précocité et son incapacité maladive à se coller à l'air du temps. Or, lorsqu'il rentre dans sa masure à Arcueil, personne ne l'attend, hormis la solitude, la poussière et deux pianos collés l'un à l'autre.
"Satie fut méconnu. Insaisissable, incompris. peuplé d'une vie secrète dans laquelle peut-être, possible oui, possible, il aura mis le meilleur de lui-même. Or la société a besoin de cohérence. Erik Satie était un compagnon d'errance. Un rébus".
"Quand il refait surface, ce n'est pas la pauvreté qu'il veut cacher, c'est la pourriture dans laquelle il baigne. La pelote noire de ses angoisses folles. Bien sûr il y a l'alcool. Bien sûr il y a l'aigreur. Bien sûr il reste des brisures de rêve qui flottent à la surface de sa bouche. Mais dans son crâne, c'est la guerre". 

Les parapluies d'Erik Satie est le premier roman de Stéphanie Kalfon, plus connue pour ses talents de scénariste. A travers son livre, c'est un homme méconnu et talentueux qu'elle a voulu réhabiliter. 
Pour Satie, la tristesse n'est pas dans les choses, mais dans le mouvement des choses. Il s'agit non pas d'une différence essentielle, mais existentielle".
Ce livre permet au lecteur de faire connaissance avec une personnalité singulière et touchante. C'est toute une époque qui réapparaît, celle de la fin du 19ème siècle  à Paris, qui a vu tant et tant d'écrivains, de poètes, de musiciens et d'artistes célèbres émerger.

L' Hiver dernier, je me suis séparé de toi, Nakamura Fuminori

Ed. Picquier, février 2017, traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako, 192 pages, 17.50 euros.
Titre original : Kyonen no Fuyu, Kimi to Wakare

Troisième roman traduit de l'auteur, après Pickpocket et Revolver, et certainement le plus déroutant par son intrigue et l'ambiance malsaine qui s'en dégagent.

Du fond de sa cellule,  le photographe Kiharazaka Katani écrit à sa sœur Akari. Il est condamné à mort pour le meurtre de deux femmes dont il a brûlé les corps. Pourtant, il ne cherche pas à se déculpabiliser, car il se sent "une coquille vide " incapable d'émotion et d'empathie.
"Tu te souviens de la première fois où j'ai eu un appareil photo ?
 Du point de vue de l'ordre social, c'était peut-être la pire des rencontres. Un appareil photo et moi. Mais, pour moi, cet appareil photo, c'était tout. Au pied de la lettre, absolument tout. Parce qu'à travers l'objectif, je me connectais au monde".

Dans le même temps, un journaliste lui rend visite, intrigué à la fois par le personnage qu'il incarne - froid et distant - , que par son talent photographique. Car avant d'être un meurtrier, Katani avait un talent reconnu, même si une impression malsaine se dégageait incontestablement de ses œuvres.
"Et puisqu'on l'immortalise, la photographie qu'on en tire peut être considérée comme une duplication du réel... (...) L'art est une forme de dévoilement".
"Il a tenté de prendre des photos qui ne devaient pas être. Comme moi. Il a essayé de pénétrer un domaine dans lequel il est interdit de s'aventurer". 
Akari était son modèle préféré. Depuis le plus jeune âge, il entretient avec elle une relation fusionnelle à la limite de l'inceste. En grandissant, elle aussi a développé des tendances déviantes, décidant que les hommes seraient à la fois des objets sexuels et des pantins à punir indéfiniment.

Au cours de son enquête, le journaliste entre dans l'univers de la fratrie qui se révèle bien glauque. Il rencontre un créateur de poupées grandeur nature qui peuvent ressembler à votre compagne disparue, des adeptes du groupe K, groupe underground de photographes avec sous-entendus sexuels, des connaissances du condamné, et enfin Akari elle-même avec qui il entame un jeu érotique qui le mènera trop loin.

Car, malgré la condamnation, la vérité n'a pas été faite, et elle s'avère bien plus complexe que cela. Jeux de faux-semblant et de miroirs, manipulation depuis la cellule, échanges de corps et de personnes, Nakamura Fuminori propose une intrigue retors qui plonge le lecteur dans les méandres de deux âmes très tourmentées à qui on n'a jamais inculqué de limites. L'auteur reprend certaines ficelles du roman gothique et du polar pour poser durablement une ambiance malsaine, dérangeante, qui flirte sans cesse avec la mort. La photographie avec Katani devient un art qui scrute le véritable moi des personnages.
L'Hiver dernier, je me suis séparé de toi est incontestablement le roman le plus torturé de l'auteur, mais témoigne à lui seul d'une très grande maîtrise narrative. Heureusement, la structure en chapitres courts et la choralité affichée permettent au lecteur de reprendre son souffle.

Exergue (3)

Décalé ou prophétique, l'exergue est la citation qui annonce le roman que vous allez lire.

Et souvent, ce fragment littéraire est un petit bijou en soi...

Exergue de Yaak Valley, Montana de Smith Henderson



Exergue (2)

Décalé ou prophétique, l'exergue est la citation qui annonce le roman que vous allez lire.

Et souvent, ce fragment littéraire est un petit bijou en soi...


Exergue de Des Souvenirs américains, Michael Collins (Bourgois)



Le Jeu du siècle, Kenzaburo Oé

Ed. Gallimard, collection l'Imaginaire, traduit du japonais par René de Ceccatti et Ryoji Nakamura, février 2017, 462 pages, 12.50 euros


Mitsu et son épouse Natsuko partent rejoindre Takashi, le frère de Mitsu qui s'est installé dans la maison familiale au fin fond de la vallée. Ce séjour va vite prendre des proportions insoupçonnées qui seront pour les protagonistes des moments de vérité sur leurs vies respectives.

Pour Mitsu, c'en est trop : son meilleur ami vient de se pendre dans une mise en scène à la fois macabre et burlesque, son épouse Natsuko noie son chagrin d'avoir enfanté un enfant idiot dans le whisky, et lui-même s'en veut énormément de ne pas pouvoir assumer le handicap de son bébé.
"Mais la raison pour laquelle nous avions abandonné le bébé à l'hôpital était précisément la crainte que notre dégoût devant cette chose désespérante ne nous achevât nous-mêmes. Notre acte était impossible à défendre. Si jamais le bébé, une fois mort, revenait comme un spectre décharné nous dévorer, je savais que, moi du moins, je ne prendrais pas la fuite".

Afin de pouvoir réfléchir posément à tout cela, il décide de rendre visite à son frère Takashi qui est revenu au pays après un long séjour aux Etats-Unis. Taka s'est installé dans la demeure familiale, au fond de la vallée, là où leur famille a vécu depuis plusieurs générations. Ce qu'il n'a pas osé avouer à Mitsu, c'est qu'il a vendu le domaine à son insu à un promoteur commercial "l'empereur du supermarché" qui compte détruire les lieux pour y construire des magasins. Taka est un adepte de la "nouvelle vie" qui, si on s'y penche de plus près, pourrait ressembler à une secte, et lui à un gourou local.
"Ma vie nouvelle dans la vallée n'était qu'un prétexte pour permettre à Takashi de contourner mon refus devant son projet de vendre le pavillon et le terrain, au profit de ses insaisissables passions. Pour moi, dès le début de ce voyage, la vallée était privée d'existence".

A cause des intempéries, le couple est coincé dans la maison et va devoir cohabiter avec la population locale. Dans le même temps, alors qu'elle boit de moins en moins, Natsuko s'éloigne de Mitsu pour se rapprocher de son beau-frère. Mitsu tente de raisonner Taka qui exerce sur son entourage une bien étrange influence : il appelle à la rébellion tout en cherchant le moyen de se faire punir par ceux-là même qui le vénèrent. A force de discussions, Mitsu apprend la vérité, elle est indicible.

Mais ce Jeu du siècle ne saurait être complet si, par des allers-retours réguliers dans le passé, on n'apprenait pas que, le même endroit, un siècle plus tôt, a été en proie à des révoltes paysannes. A croire que le lieu est enchanté ; c'est une terre qui ne laissent pas les âmes au repos. Dès lors, le lecteur se pose la question de l'origine de la révolte de Taka :  est-elle consciente ou le fruit de forces qui le dépassent ? Quant à Mitsu, est-il l'incarnation de la bonne conscience, du retour à la réalité ? En tout cas, il lutte pour n'être plus qu'un invité dans ces lieux où il a grandi :
"Je suis un autre qui n'a rien à voir avec la vallée", se répète-t-il à soi-même, telle une incantation.

Le Jeu du siècle cache bien son jeu. Sous couvert d'une intrigue familiale plombée par les disparitions anticipées des membres de la famille, c'est l'histoire de toute une vallée qui apparaît. En filigrane, l'accès à la société de consommation et à une certaine forme d'oisiveté auprès d'une population habituée à vivre chichement, provoque quelques remous.
Takashi provoque dans l'espoir de recevoir le coup de bâton qui mettra fin à ses actes. C'est un être qui ne s'aime pas mais qui désire se confesser avant de disparaître.
"Plus que de me perdre dans cette vision de mon frère lugubre et ensanglanté sur un champ de bataille, il m'était facile de sombrer dans un sommeil creusé dans un monde imaginaire".
Enfin, pour construire le couple Natsuko-Mitsu, l'auteur a pris des répères autobiographiques - lui même est père d'un enfant handicapé - ce qui nous vaut des pages sublimes sur le rapport entre un père et son enfant et la peur du handicap.
Le Jeu du siècle est un roman fleuve, intense, aux multiples symboles, sur la complexité des relations familiales.

"Si le yin s'affaiblit, le yang s'active : et si le yang s'affaiblit, c'est le yin qui se manifeste : le monde suit un cycle et rien ne s'en va sans ce retour. L'homme est le maître de toutes choses. Lorsque la politique n'est pas bonne et que le peuple souffre, pourquoi l'homme ne produirait-il pas un changement ?"

A part ça (20) Un Fils parfait, Mathieu Menegaux

Ed. Grasset, février 2017, 240 pages, 17.50 euros.

La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...


Inspirée d'une histoire vraie, Mathieu Ménégaux raconte le calvaire d'une mère qui veut que justice soit faite.


Un Fils parfait est un roman raconté à la première personne. Daphné, désormais loin de tout, vivant en cachette avec ses deux filles, écrit une longue lettre à sa belle-mère Elise pour lui raconter SA vérité.
Tout de suite, on sent que le dénouement de l'histoire entre Maxime et Daphné a été terrible. Pourtant, tout avait bien commencé pour les deux tourtereaux issus de bonnes familles bourgeoises. Maxime avait les traits de l'amant et du futur époux idéal, puis a endossé avec brio celui de père attentif et disponible. Cela tombait bien car Daphné voulait de nouveau prendre soin de sa carrière, et quand on est mère de deux enfants en bas âge, tout est toujours plus compliqué.
Entre les lignes, on sent que la parité en entreprise n'est qu'un mot, et surtout un vaste sujet.
Une fois la culpabilité passée, Daphné a pris l'habitude de s'absenter de la maison du lundi matin au jeudi soir, laissant ainsi Maxime tout gérer.
La famille s'habitue, la routine prend le dessus jusqu'à un soir où, alors que Maxime est parti voir un match de foot, l’aînée des deux filles se confie à sa mère.

Pas de mots, un vertige immense, le gouffre...

"J'ai embrassé ma fille encore une fois, je lui ai mis son doudou dans les bras, et j'ai fermé la porte de la chambre en lui disant bonne nuit ma chérie et à jeudi prochain, travaille bien. Je me suis raccrochée au quotidien, ces mots que l'on prononce mécaniquement, sans y penser, certains que nous sommes de vivre dans un monde protégé où l'enfance est sacrée."

Sauf que Maxime a du répondant, prépare sa défense, s'organise, devant une Daphné qui réagit avec ses tripes et son instinct, à son détriment.

Un Fils parfait est un récit parfois clinique des faits, la preuve que les abus aussi arrivent dans les bonnes familles. La machine judiciaire ne fait pas d'état d'âme, Daphné l'apprend à ses dépens.
Pas de place au doute, et on le comprend, de l'amour on passe au conflit inévitable, à celui qui utilisera au mieux l'art de la manipulation.

Pourtant écrit par un homme, ce roman est raconté à travers la voix et le pathos d'une femme bafouée qui cherche à justifier son comportement auprès de ceux qui l'ont salie.Il décrit avec finesse les tourments de Daphné, sa position face au drame, son écœurement, et sa volonté farouche d'être le dernier rempart de protection pour ses filles. Seul bémol, l'issue un brin rocambolesque de cette sale histoire, mais qui se justifie par la fiction.


RUE DES ALBUMS (128) Clair comme lune, Sandra V.Feder et Aimée Sicuro

Ed. Didier Jeunesse, Février 2017, 32 pages, 13.9 euros.


Le soir venu, la maison de Lola ressemble au château de Versailles car toutes les lumières sont allumées. C'est le seul moyen que la petite fille a trouvé pour chasser sa peur du noir.
Le soleil est source de réconfort, de chaleur, de vie, alors que dans le noir, tout se transforme.
"J'aime le soleil, dit Lola. Et le jaune, c'est ma couleur préférée. Mais maintenant c'est déjà la nuit".
Or, cette fois-ci maman refuse de lui prendre la main pour l'accompagner dans son rituel de lumières. Elle l'emmène dehors alors que la nuit est tombée.
 "Qu'est-ce que tu vois dans le ciel, dis-moi ?" lui demande maman.
Malgré les ombres dans le jardin et le soleil disparu, la main de maman reste réconfortante. Alors, Lola prend le temps de regarder. Elle distingue la lune, les lucioles qui brillent autant que l'astre solaire. Et puis ce calme qui change tellement des rumeurs de la journée !
Sur la balancelle de la terrasse, Lola apprend à aimer la nuit, et finalement c'est aussi beau que le jour...

Dans Clair comme Lune, la maman de Lola joue un rôle primordial pour chasser la peur enfantine. Elle trouve la patience et et les mots pour que la terreur se transforme en apaisement. La nuit a aussi ses avantages mais il faut un peu plus de temps pour s'en rendre compte.
Le passage du jaune éblouissant au noir profond sublime les contrastes et invitent à la comparaison. Le noir n'est pas si noir puisque avec un peu de patience on arrive à y distinguer des éléments  intéressants qui effacent les tons sombres.
Lola, le temps de 32 pages, apprend à apprivoiser et  à aimer la nuit autant qu'elle adore le jour.
Finies les terreurs nocturnes !

A partir de 3 ans.

Je m'appelle Nathan Lucius, Mark Winkler

Ed. Métailié, février 2017, traduit de l'anglais (Afrique du Sud) par Céline Schawaller, 200 pages, 20 euros.
Titre original :Wasted

La journée type de Nathan Lucius ressemble à celle de la veille, de l'avant veille et sera la même que celle du lendemain. Car Nathan a horreur des changements comme il déteste les souvenirs ou les inconnus qui l'abordent. Mais qui est vraiment Nathan Lucius ?

"Je dors avec la lumière allumée. Je mange quand j'ai faim. Je fais la vaisselle seulement quand il n'y en plus de propre. Il y a du bazar partout. C'est mon bazar. Ce bazar est logique à mes yeux. J'ai ma famille collée au mur. Je ne peux rien expliquer à personne. Je n'y suis pas obligé. C'est mon dernier refuge sur Terre".

Quand il se sent oppressé, comprenez lorsqu'un petit grain de sable vient enrayer le déroulement de son quotidien quasi immuable, Nathan Lucius part courir pour se vider la tête. Il court sûrement longtemps, c'est enfin ce qu'il en déduit lorsqu'il sent ses vêtements posés en tas à son retour, mais il est incapable de se souvenir de son parcours et combien de temps il est parti. Ce genre de détails l'importe peu, et il ne faut surtout pas s'encombrer l'esprit pour rien.
"Je ne sais pas grand-chose sur moi non plus. Que j'ai choisi d'oublier le plus d'éléments possible. Si vous pensez qu'apprendre est difficile, essayez d'oublier. (...) On ne peut jamais oublier complètement. Plus je m'y suis employé, plus oublier est devenu facile".
Nathan travaille dans la pub ; parfois il va boire un verre avec sa chef Sonia lorsqu'elle est de bonne humeur, parfois non, alors il rend visite à Madge une vieille antiquaire qui se bat contre la maladie. Madge fait bonne figure, mais elle dépérit de jour en jour. Nathan le voit bien mais reste éloigné de cet état de fait : l'empathie très peu pour lui ! Non pas que ce soit de l'égoïsme, mais il semble incapable de développer certaines émotions. Il s'adapte en fonction de son interlocuteur, un vrai magicien ! Alors, quand Madge lui fait une étrange demande, il ne semble pas plus décontenancé que cela.
"Après toutes ces années, j'ai perfectionné mon air penaud. J'ai un air rieur que j'affiche quand tout le monde rit. J'ai un air sérieux pour les réunions et les choses comme ça. J'ai une bibliothèque pleine d'autres airs que je prends aux moments appropriés. Ou un placard. Je ne sais pas comment on appelle l'endroit où on range les airs".

Nathan est célibataire ; il a eu un jour une liaison, mais rien de bien construit. Maintenant, c'est avec sa voisine Mme Du Toit qu'il batifole. Elle est aussi excentrique qu'il est calme. Rien de bien sérieux non plus, mais cette femme, paradoxalement, l'apaise : quand il rentre chez lui, il peut contempler à sa guise son arbre généalogique fait de vieilles photos anonymes récupérées dans les albums d'inconnus.
"Chaque image de chaque page porte son propre poids du monde. Le poids des naissances, des unions et des morts. De la douleur et de l'amour, de l'espoir et de l'échec. Chaque portrait donne le sentiment d'avoir un but. Proclame qu'il est là parce qu'il est censé l'être. Que ses inspirations et se défécations, ses opinions, ses idées et ses préjugés étaient prédéterminés. Importants".
L'attachement aux gens, c'est pour les autres.

Or, parce qu'il a accepté de céder au souhait de son amie Madge, le quotidien de Nathan va être chamboulé. Des inconnus viennent vers lui, le questionne, semble le sonder, tandis que ceux qu'il connaît lui paraissent sous un jour différent. Décidément rien ne va plus dans la routine de Nathan Lucius.
Par un tour de force implacable, le lecteur entre peu à peu dans l'univers du personnage, et surtout son esprit : la faille est immense.

Je m'appelle Nathan Lucius, roman en 67 265 mots comme l'indique le sous-titre, est un roman impeccablement construit en trois parties. La première partie, assez longue par rapport aux deux autres, peut être considérée comme une exposition de la vie de Nathan, car mieux vaut connaître le personnage avant de bien saisir la suite du roman. Alors que la seconde et dernière parties sont plus courtes et précipitent le lecteur dans un univers radicalement différent, on notera que le narrateur - Nathan lui-même- reste identique : pas de changement de ton, pas de recul sur les choses ou les événements, mais le besoin urgent de  recréer au plus vite une routine rassurante. Or, plus on avance dans le récit, plus on sent que cette routine, cette répétition, est surtout anxiogène, tout au moins pour le lecteur. Nathan est tout sauf un homme ordinaire.

C'est le premier roman de Mark Winkler traduit en français. Parfaitement agencé, judicieusement construit, on sent que l'auteur n'a rien écrit au hasard, et est entré avec brio dans une logique perturbante pour en extraire les meilleurs morceaux afin d'offrir un roman à la fois original et classique, curieux et linéaire, mais surtout, captivant du début jusque'à la fin.

Attachement féroce, Vivian Gornick

Ed. Rivages, février 2017, traduit de l'anglais (USA) par Laëtitia Devaux, 221 pages, 20 euros.
Titre original : Fierce attachments

Amour et haine, deux sentiments antithétiques et pourtant si ressemblants par leur puissance et leur singularité.


"Je n'ai pas de bonnes relations avec ma mère et, à mesure que nos vies avancent, il semblerait que ça empire. Nous sommes toutes deux prisonnières d'un étroit tunnel intime, passionné, et aliénant. Parfois, pendant plusieurs années, l'épuisement prédomine, et il y aune sorte de trêve entre nous. Puis la colère resurgit, brûlante et limpide, érotique tant elle force l'attention".

Pour la mère de Vivian Gornick, la vie s'est arrêtée quand son mari est mort. Elle, qui avait déjà un regard aiguisé sur le monde en général et ses voisins de palier en particulier, est devenue de plus en plus férocement attachée à sa fille unique.
Leur relation est un sempiternel "je t'aime, moi non plus", je t'aime mais je n'hésite pas à t'en mettre plein la tête histoire que tu te souviennes que j'ai vécu avant toi et que j'ai toujours raison. Avec les années, Vivian réussit à anticiper les piques maternelles et a appris a répondre avec autant de verve. C'est ce qui fait que leur attachement est devenu féroce et vital à la fois. Avec les années, elles continuent d'arpenter les quartiers et les rues de New-York, se remémorant à l'occasion les événements et les personnes qui ont traversés leurs vies : la voisine nymphomane, la copine de vacances originaire de l'East Side, les moeurs des voisins sans secrets ni tabous. A chaque situation, un point de vue qui ne souffre aucune réflexion ou remise en cause. Lorsque la mère de Vivian donne son opinion, c'est définitif.

Dans la jeunesse et durant la vie adulte de Vivian, les hommes n'ont pourtant pas été que des ombres. Même si son père est mort alors qu'elle n'avait que quatorze ans, elle a retenu de l'amour qu'il est une souffrance, à force de voir sa mère se lamenter dans le canapé après la disparition de son mari, synonyme pour elle de perte d'un bonheur absolu. Son frère et elle sont devenus les bouées de sauvetage dans un océan de larmes.
"L'atmosphère dans l'appartement était mortifère, le chagrin de ma mère primitif et absolu : il aspirait tout l'oxygène dans l'air. (...) Nous n'étions que des exilés prisonniers d'un mal commun".
 Pour fuir la solitude, elle s'est rapprochée de la voisine, Nettie, qui lui a appris sans le lui dire vraiment que  le sexe peut être aussi une vengeance.
Dans tous les cas, sentiments amoureux et sexualité ne peuvent se vivre sereinement et dans sa vie personnelle, Vivian l'apprendra à ses dépens. Aimer a un prix.

Quand l'auteur entreprend des études de lettres, puis accède à l'indépendance, elle ne peut pas compter sur les encouragements de sa chère mère. Paradoxalement, alors que cette dernière a toujours affirmé que Vivian irait à l'université, elle supporte mal l'émancipation soudaine de sa fille. Jalousie ? Peur de se retrouver seule ? Pourtant, malgré les réflexions violentes et les sarcasmes, Vivian ne cédera jamais aux injonctions de sa mère. Non, elle ne sera pas la femme d'un seul homme s'il le faut ; elle sera libre, indépendante, tout en gardant un regard acéré et souvent très lucide sur le monde qui l'entoure. C'est bel et bien un sentiment amoureux que cet attachement féroce qui unit la mère et la fille.
En filigrane du portrait maternel, on perçoit une femme pétrie de contradictions, en constante opposition avec ce qu'elle est et ce qu'elle aurait voulu être.
"Elle s'emportait contre le vide de la vie féminine comme elle disait et, l'instant d'après, elle partait dans un rire délicieux que j'entends encore, parce qu'elle venait de saisir une intrigue compliquée se tramant dans la cour. Passive le matin, rebelle l'après-midi, elle se faisait et se défaisait chaque jour. Elle s'accrochait désespérément à la seule chose à sa portée (...) Comment aurait-elle pu ne pas rester fidèle à une vie pleine de contradictions aussi intenses ? Et moi, comment ne pas rester fidèle à sa fidélité"?

Attachement féroce est un récit rempli d'anecdotes pétillantes et drôles sur le quotidien d'un immeuble habité par des familles juives dans le quartier du Bronx. Malgré les vicissitudes, chacun rebondit à sa façon et avance coûte que coûte.
Trente années nous sépare de l'écriture originale de ce livre. Laëtitia Devaux a su néanmoins effacer la patine du temps pour nous offrir une narration éminemment contemporaine et nous donner l'impression, à nous lecteurs européens, que New-York est une ville atemporelle.
"Aujourd'hui, c'est une journée splendide : New York paraît acérée dans le soleil d'automne, les immeubles se découpent contre le ciel, il y a des pyramides de fruits et de légumes dans les rues, des fleurs dans des vases en papier mâché qui dessinent des ronds sur les trottoirs, des kiosques à journaux qui pétillent de noir et blanc. A midi, une foule se déverse sur Lexington Avenue, véritable densité de concentration et d'appétit urbain".

Enfin, Attachement féroce est aussi l'hommage bouleversant d'une fille à sa mère adorée et haïe, le compte-rendu d'une passion vorace entre deux femmes entières si semblables et si différentes à la fois.
"Toute une vie qui passe dit-elle calmement. " 
Cela me fait tellement mal que je rejette la douleur.
"Tout à fait, dis-je. Pas une vie qui se vit, juste une vie qui passe."
 La douceur diffuse sur son visage devient dureté. Elle me regarde et, d'une voix de fer, elle me dit, en yiddish :
 "Alors, comme ça tu écriras : depuis le début, tout était joué d'avance".
 On reste silencieuses, chacune dans notre coin, à contempler la noirceur de toute cette vie perdue. Ma mère n'a l'air ni jeune ni vieille, elle est absorbée par l'horreur de ce qu'elle entrevoit. Mais j'ignore ce qu'elle voit en moi." 

Exergue (1)

Décalé ou prophétique, l'exergue est la citation qui annonce le roman que vous allez lire.

Et souvent, ce fragment littéraire est un petit bijou en soi...

Exergue de Murmures dans un mégaphone de Rachel Elliott (Ed. Rivages)



PAUSE

DE RETOUR EN FORME AVEC DE NOUVELLES LECTURES LUNDI 13 FEVRIER !



La Nuit des trente, Eric Metzger

Ed. Folio Gallimard, janvier 2017, 128 pages, 5.40 euros.


Trente ans, c'est un cap, et Felix est bien décidé à passer une nuit blanche.

Felix n'a pas prévenu ses collègues que c'est son anniversaire aujourd'hui. Il a décidé de vivre ce jour intimement, sans que des "presque" inconnus lui souhaitent à tout va un joyeux anniversaire.
Pour fêter l'événement, il suit ses compagnons de travail au café puis  en boîte. Mais il a surtout l'intention de se saouler à coup de vodka glaçon, boisson qui lui procure à chaque fois une étrange réaction physique. 
"Sa vodka. Le glaçon a pratiquement fondu. Température idéale. Première gorgée. Aussitôt son corps réagit. Dans un spasme, sa tête penche sur le côté, il grimace, puis tout rentre dans l'ordre. Ça fait du bien. Depuis le temps qu'il boit de la vodka, toujours ce spasme, comme un toc".
En plus, il a toute la nuit, il est libre comme l'air : personne ne semble l'attendre en son logis, et il est très mobile grâce à son scooter qui lui permet de traverser les grandes artères parisiennes. La sensation d'air frais lui donne même l'impression qu'il est encore lucide...

Trente ans, c'est un cap, c'est celui où on se remémore ses années lycée et fac avec nostalgie. Félix a un pincement au cœur provoqué par les souvenirs. 
"Les années ont défilé. Alors, trente ans ? Trente ans déjà ? Que s'est-il passé durant tout ce temps ? Il se souvient de l'enfance, de l'école, du collège, puis du lycée. Ensuite, tout est allé trop vite. Il s'agit non pas d'une succession d'images, mais d'une superposition mécanique, du quotidien. Le fameux métro, boulot, dodo prend tout son sens".
Il l'appelle "le fantôme" cette fille qui lui a brisé le cœur et dont l'ombre encore prégnante l'empêche apparemment de vivre une vie amoureuse épanouie. Qu'est-elle devenue après toutes ces années ? Pense-t-elle encore à lui ?
"Il a continué à la chercher. Toujours dans son horizon, impossible de l'effacer (...) Après tout elle ne l'attend pas. Elle a une vie , le fameux 'équilibre' ".
"Elle est la peau qui me manque sur les os, se dit-il". 

La nuit avance et Félix se saoule, écume les lieux nocturnes branchés, rencontre même une fille qui pourrait lui plaire, veut en découdre avec des inconnus, histoire de se prouver qu'il est là physiquement. Dans son raisonnement alcoolisé, une certaine mélancolie s'installe, Félix veut tourner la page du fantôme, décide de vivre enfin ! A trente ans, il est temps se dit-il. Seulement, que restera-t-il  de ses bonnes résolutions le lendemain matin ?

Eric Metzger raconte un homme au carrefour de sa vie. Trente ans, c'est le passage à l'age adulte, à l'âge de raison comme on dit, celui où on doit être casé et père, si on en croit le miroir de la société. Pourtant bien intégré dans sa vie professionnelle, Félix semble être un solitaire qui cherche à trouver sa moitié sans véritablement s'en donner les moyens.
La Nuit des trente se lit d'une traite, comme la folle nuit de Félix, et nous interroge sur notre propre vie. Avec des Si... on refait le monde, c'est bien connu, c'est pourquoi l'épilogue nous offre une fenêtre de sortie originale et inattendue.

Les extraordinaires aventures du géant Atlas, Denis Baronnet

Ed. Actes Sud Junior, février 2017, 96 pages, 6.90 euros.


Il a fallu quelques milliers d'années pour que le géant Atlas sente l'entourloupette qui s'est jouée contre lui. Il a dû lâcher le ciel tellement la fesse lui grattait, et pourtant il ne s'est rien passé, rien ne s'est pas effondré.
Depuis que Zeus l'avait condamné à porter le ciel sur ses épaules, Atlas, consciencieusement, portait le poids du monde. Même quand il recevait la visite d'Hercule ou de Persée, il n'a jamais lâché son fardeau.
"Là on fait reposer sur les épaules du géant une énorme charpente de bois qui porte deux larges colonnes qui montent infiniment vers le ciel et le tiennent. Imaginez le choc, le poids, le harnais qu'on a fait construire tout exprès qui s'enfonce dans la chair, le souffle qui se coupe".

Il faut dire qu'Atlas est un dieu un peu bête et naïf. Malgré sa taille imposante, il obéit au doigt et à l’œil à Zeus pourtant bien plus petit que lui. Lorsque Dédale lui met la pression, il ne cède pas car il est convaincu que sa punition est en fait une mission de la plus haute importance !

Maintenant que le géant est libéré, il a besoin de comprendre pourquoi on l'a laissé des milliers d'années dans cette situation ? Et si ce n'est pas lui qui porte vraiment le ciel sur ses épaules, qui le fait ?
Denis Baronnet ne s'encombre pas de fioritures pour raconter cette aventure mythologique. Il se met à la hauteur du jeune lecteur, permettant ainsi de rester à sa portée. Les mots difficiles sont bannis, le style familier est parfois privilégié, suscitant ainsi l'humour, et surtout il n'y a aucun temps mort.

Finalement, les dieux entre eux sont comme les hommes : hypocrites, malins et égoïstes.

A découvrir à partir de 8 ans.