Un peu tard dans la saison, Jérôme Leroy

Ed. La Table Ronde, janvier 2016, 256 pages, 18 euros.

On liquide et on s'en va.


Sur fond de d'une société qui fout le camp, Jérôme Leroy raconte les derniers moments d'un homme qui a décidé de disparaître afin de construire autre chose, et qui, sans le savoir participe à un phénomène généralisé : l'Eclipse.

Guillaume Trimbert en a marre. Marre de cette société qui ne conçoit rien sans être connectée aux réseaux sociaux, marre de son statut d'écrivain confidentiel, marre de ses ex notamment la dernière en date, Mariama, dont la rupture avec elle reste pour lui une énigme.
Guillaume Trimbert, la cinquantaine, veut larguer les amarres, mais il repousse à chaque fois l'échéance. Il est prêt à sauter le pas, persuadé qu'il est de disparaître sans inquiéter personne. Il désire par dessus tout renouer avec une vie saine, sans connexion, loin des obligations mondaines et économiques. En plus, la France va mal, glisse de plus en plus vers l'autoritarisme pour contrer les révoltes sociales, et le déclin économique est une réalité palpable.
"Ne pas oublier de partir sans prévenir quand il faudra partir car il faudra bien partir un jour.Ne pas oublier, alors, d'être injoignable. Les livres devraient suffire. Les livres rencontrés au hasard des bouquinistes qui sont toujours, dans les petites villes, dans une rue oubliée".

Ce que Trimbert ne sait pas, c'est qu'il n'est pas le seul à vouloir tout plaquer. Il fait partie de ceux qu'on appelle les Eclipsés, des milliers de personnes, toutes catégories sociales confondues, qui disparaissent du jour au lendemain, ne laissant aucune nouvelle à leurs proches. Les services secrets appellent ce phénomène l'Eclipse et surveillent de près leurs adeptes.
"Tout, dans le pays et dans le monde, s'était mis à sérieusement dérailler, le dernier élément en date, et non des moindres, était l'identification de l'Eclipse, phénomène décelé et tenu tout aussi secret dans les pays industrialisés. Seul le nom du phénomène changeait mais le résultat était le même : les gens partaient, se retiraient du jeu, ou comme disaient les jeunes de ce temps-là, et l'expression n'aura été plus adéquate, lâchaient l'affaire".
Agnès Delvaux est un jeune capitaine de la sûreté dont la mission consiste à anticiper les futurs candidats au départ. A force de fouiller dans l'intimité de Trimbert, elle est persuadée (avant lui) qu'il sera bientôt un éclipsé. Pourtant, ce constat ne suffit pas. sa cible devient pour elle une obsession au point de franchir la ligne jaune des règles les plus élémentaires des services secrets. De fait, Guillaume et Agnès, sans se rencontrer, sans même se parler, vont devenir intimes, livrant par une narration à deux voix, leur propre regard sur la société en pleine déliquescence.

"Ce que je fuis, c'est moi dans cette vie-là. Je pars aussi sur un mystère".

Avec Un peu tard dans la saison, Jerôme Leroy continue son exploration de l'uchronie sociale à travers le prisme d'un couple improbable déjà exploité dans La minute prescrite pour l'assaut.
Les personnages sont en bout de course, à un tournant de leur vie, désireux de changer radicalement de mode d'existence, mais encore retenus par des réflexes sociétaux qui ne reposent désormais que sur du sable.
Or, une société ne s'effondre pas en cinq minutes. C'est pourquoi, l'auteur prend le temps dans sa narration, étoffant ainsi les personnalités de Guillaume Trimbert et Agnès Delvaux, et fait du contexte un facteur déterminant quant à la suite des événements. L'implicite règne ; on comprend en filigrane que rien ne va plus en France, mais peu d'explications tangibles sont dévoilées. Tout juste sait-on par la voix de Agnès qu'une nouvelle façon de vivre, une nouvelle civilisation même a éclos après tous les événements.
"Il faudra s'en aller sans le dire et loin. C'est-à dire tout près, au cœur du vieux pays, là où ce qui vient va mettre encore un peu de temps à venir".

Un peu tard dans la saison pointe du doigt les dysfonctionnements amoureux, sociaux et économiques qui, réunis, sont une véritable bombe à retardement. Il est possible de changer de vie radicalement, encore faut-il sauter le pas.
"Et j'ai soudain compris que l’invisibilité était un jeu d'enfant. Il suffit de choisir le moment et l'angle".

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