Merci pour l'invitation, Lorrie Moore

Ed. de L'Olivier, traduit de l'anglais (USA) par Laëtitia Devaux, janvier 2017, 240 pages, 21 euros.
Titre original : Bark

Avec un art consommé de la nouvelle, Lorrie Moore scrute le rapport aux autres, l'amour et l'Amérique post 11 septembre. Remarquable.

Merci pour l'invitation (titre de la dernière nouvelle) met en scène des êtres débarqués par la vie à la suite d'une rupture sentimentale, d'une perte, ou d'une soudaine prise de conscience de la société dans laquelle il/elle évolue.
Chaque nouvelle est un fragment de vie : un échange dans un bar, des dernières vacances en famille, une visite inattendue, un mariage. Mais, justement, ce sont dans les moments les plus conventionnels que se dégagent les pépites, ces instants où le personnage acquiert enfin la certitude que l'événement qu'il attendait depuis longtemps se produit enfin. Il suffit d'une étincelle pour que tout s'éclaire...
"Toute vie pourrait ressembler à s'y méprendre à une véritable vie. On pouvait vraiment passer sa vie à côté de la sienne".

La déliquescence du couple est aussi au cœur du recueil, avec les interrogations qui vont avec : comment peut-on passer aussi facilement de l'amour à la haine, de l'attention à l'indifférence, de la sécurité à l'inattendu ? L'être humain est une créature versatile en proie aux tourments de son âme, et lorsque le contexte sociétal s'en mêle, la machine humaine se dérègle. Car les nouvelles se déroulent en Amérique, après le 11 septembre, à un moment où on parle beaucoup d'un certain Barak Obama comme futur président des Etats-Unis. Cette société complexe pétrie de certitudes et de paradoxes, est à l'image des relations entre les individus. souvent empruntes d'hypocrisie. Il faut prendre du recul et garder de la légèreté pour mieux appréhender ce qui nous entoure...
"KC sentit son cœur se briser à l'idée d'en être arrivée là : si on pouvait connaître l'avenir et chaque réaction de l'être aimé, on risquait de ne pas avoir le courage d'aller plus loin". (Dépendances)

Comment nous, en tant que personne en proie à nos propres contradictions, pouvons-nous transmettre les armes nécessaires à nos enfants pour affronter le mieux possible  l'âge adulte ? La potion miracle n'existe pas : soit on montre ses failles, soit on fait semblant d'être fort et "connecté" pour ne pas souffrir du regard de notre descendance qui au final dévore notre propre vie, comme Bruny, le fils de Zora dans Débarqué.
D'où le choix, chez les personnages du recueil, d'être plutôt mal-accompagnés que d'affronter la solitude, telle KC dans Dépendances, qui n'arrive pas à "se défaire" de Dench.
"Avec Dench, c'est elle qui donnait la direction, peu importait laquelle. Elle jouait le rôle du GPS qui, après un arrêt dans une station-service commande : 'Reprenez l'autoroute'. Elle s'efforçait de garder le ton imperturbable  qui annonce l'itinéraire sans dire ce que la voix féminine du GPS a vraiment envie de dire, non "Calcul d'un nouveau itinéraire en cours' mais plutôt 'Putain, qu'est-ce que tu fous ?" (Dépendances)
Rompre le lien filial n'est pas envisageable même s'il est sérieusement détérioré :
"Ils s'assirent tous les trois à la table des visiteurs. Il mit le livre de côté et essaya sincèrement de leur sourire. Il y avait encore de la douceur dans ses yeux, celle avec laquelle il était né, même si la fureur pouvait les traverser à tout instant. Quelqu'un avait coupé ses boucles mordorées, en tout cas avait essayé (...) Ils formaient des épis qui semblaient ne gêner personne, à part une mère". (Référentiel)

Huit nouvelles pour interroger le monde qui nous entoure et notre rapport aux autres. Huit nouvelles aussi comme autant de fragments de vie qu'on pourrait vivre tellement l'écriture de Lorrie Moore nous parle. Huit nouvelles enfin pour apprécier le genre et sentir la solitude, notre muette compagne de chaque instant, le tout avec humour et légèreté :
"On naissait seul, on mourrait seul, et on était vraiment seul après la mort, alors à quoi bon 'apprendre à être seul' entre-temps ? Même quand on l'oubliait, la solitude, ça revenait vite. C'était comme le vélo. On vous enseignait ça avec un fusil sur la tempe. Mais là, le fusil, c'était vous qui le pointiez. La solitude, c'était l'air dans vos pneus, le vent dans vos cheveux. Inutile d'écarter les bars pour la saisir. D'ailleurs, si on écartait les bras, on tombait de vélo. Je buvais mon vin trop vite".

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