Les Animaux, Christian Kiefer

Ed. Albin Michel, Terres d'Amérique, traduit de l'anglais (USA) par Marina Boraso, 400 pages, 25 euros.
titre original : The animals

Encore une fois, la collection Terres d'Amérique tape dans le mille en proposant un superbe roman noir emmenant le lecteur dans les contrées neigeuses du nord de l'Idaho, sur les traces d'un homme paisible et assagi dont le passé tumultueux va resurgir. 

Bill Reed est un amoureux de la nature. Il aime la forêt qui protège le refuge où il officie depuis plusieurs années, il aime les animaux sauvages dont il a la charge et qu'il a sauvés d'une mort certaine, il aime le silence de son vieux mobil-home isolé et les "conversations" avec le vieux grizzli aveugle Majer, mascotte du refuge et incarnation pour lui de la sagesse.
Mais Bill Reed n'est pas un sauvage pour autant. Il aime Grace, vétérinaire de son état et son petit garçon Jude, il aime discuter avec le shérif, avec Bess la secrétaire, ou les bénévoles qui viennent l'aider. Même le responsable de Chasse et Pêche qui lui fait comprendre que son refuge n'est pas conforme à la loi n'arrive pas à le faire sortir de ses gonds.
Bill est un taiseux, il a appris à enfouir au plus profond de lui ses angoisses, ses remords, mais aussi son passé. Par un habile jeu d'alternance de chapitres, on découvre la vie de Bill avant celle de l'Idaho, celle où il s'appelait encore Nath. Il a grandi dans le désert, dans un parc de mobil-homes, avec une mère aimante et un frère vénéré mort trop tôt. Là bas, il y a surtout rencontré son meilleur ami, Rick, avec qui il va boire, se droguer, et développer une dépendance aux jeux d'argent. A force de mauvais plans et de dettes, il va s'attirer les foudres d'un usurier local, et chercher un moyen illégal de le rembourser. Forcément, rien ne se passera comme prévu.
"Au cours de cet hiver, tu apprends que chaque personne se fabrique un monde à sa manière. Quelquefois, les détails de ces vies s’expriment sous la forme de modestes cadres éraflés, posés sur un comptoir ou accrochés au mur par un clou tordu (...) Tu sais désormais que ton univers est en train de se désagréger. Comme si tu rêvais que tu faisais un rêve, et que la veille et le sommeil se valaient, au bout du compte, puisqu'il n'existe aucun monde où ton frère n'est pas mort".

Douze ans après, Nath est devenu Bill, il s'est "racheté une virginité" grâce à son oncle qui lui a légué le refuge. Même lui, lorsqu'il ose se souvenir, n'arrive plus à comprendre qu'il a été un jour un jeune délinquant.
"Il estima qu'il avait de la chance - c'était bien le mot adéquat. Comme si quelque chose avait changé pour lui, ce qui était la pure vérité. Un beau jour, il s’était réveillé au sein de l'existence qui lui faisait envie depuis toujours, et vers laquelle tous ses mauvais choix l'avaient mené à son insu, une idée qui le laissait incrédule, et qu'il aurait jugé grotesque si quelqu'un d'autre la lui avait exposée".
Sauf que personne ne sait qui il est vraiment. Sa modeste vie est bâtie sur un mensonge certes, mais ce faux-semblant lui a valu la rédemption et la possibilité de construire la vie dont il a toujours rêvé. Or, un jour, Rick réapparaît, se rappelle à son bon souvenir. Lui n'a pas changé, la prison ne lui a laissé aucune alternative. Il réclame sa part...
"Rick appartenait à la race des survivants, tel un loup ou un coyote, un canidé sorti du désert pleinement préparé à sa survie, armé de dents et de griffes".


" On t'enlève la possibilité de choisir. Voilà le fond de l'affaire. Tu n'as plus le choix.Nath acquiesça en silence. S'il ne trouvait rien à répliquer c'est en partie parce que la description de Rick entrait en résonance avec ce qu'il éprouvait chaque jour de sa vie depuis l'arrestation de son ami - ou depuis plus longtemps encore".

Les Animaux est une claque littéraire. Il dégage une force et une maîtrise rare pour un premier roman. C'est à la fois une histoire de rédemption et d'amitié, mais aussi et surtout un roman noir qui met en évidence toutes les contradictions de la nature humaine. Le passé et le présent se télescopent de façon inattendue et les conséquences sont à la mesure du paysage et des intempéries : violentes, froides, menaçantes, dantesques.
"Rick n'était pas du genre à oublier ce genre de choses. Pas plus autrefois qu'aujourd'hui, certainement. Sa rage était intacte, et tout chez lui demeurait inchangé, ses mouvements, sa dégaine et sa posture, l'expression de ses yeux, l'éclat fugitif de ses rares sourires. Malgré ses cheveux gris et et cette lassitude qu'il portait sur lui, Rick était resté le même".
Et pourtant, l'auteur éprouve de l'empathie pour Nath-Bill, ce "sauveur" de bêtes qui lutte chaque jour pour mériter l'existence paisible qu'il s'est construite et ne pas s'effondrer dans les affres de la culpabilité. Forcément, les animaux, ou plutôt SES animaux du refuge jouent un rôle essentiel dans cet équilibre fragile et lui montreront le chemin au carrefour du danger.

Christian Kiefer a écrit un grand roman au sens noble du terme, maîtrisé de bout en bout tant par sa forme que par son fond, et s'impose d'emblée comme un écrivain à suivre.

Posts les plus consultés de ce blog

Le Gardien des choses perdues

Une Chance minuscule, Claudia Piñeiro

RUE DES ALBUMS (126) Le bain de Berk, Julien Béziat