En un monde parfait, Laura Kasischke

Ed Le livre d epoche, octobre 2011, traduit de l'anglais (USA) par Eric Chédaille, 352 pages, 7.30 euros.
Titre original :In a perfect world


La vie de Jiselle, hôtesse de l'air et célibataire endurcie, bascule le jour où Mark Dorne, commandant de bord de son état et homme charmant, lui offre un verre au bar d'un hôtel. Mark est veuf, père de trois enfants. Jiselle a connu quelques hommes sans rien construire de vraiment sérieux, sous le mauvais oeil de sa mère, qui, depuis qu'elle a été trompée par la meilleure amie de Laura alors qu'elle n'avait que quinze ans, voue une haine sans limite pour la gente masculine.
N'empêche que cette fois-ci, il en faudrait beaucoup pour que Jiselle renonce à cette nouvelle histoire d'amour. Le fait même qu'il la demande en mariage si vite ne la perturbe pas, ni d'ailleurs les symboles de mauvaises augures perçus ça et là : une procession de lanternes à Tokyo pour chasser la peste, le mauvais œil d'une passagère en colère, ou encore l'orage qui gronde alors qu'aucun nuage n'apparaît à l'horizon.
"Je ne suis pas un homme parfait, Jiselle, lui dit Mark. Je ne suis pas libre comme l'oiseau, sur la branche. Mais je suis amoureux de toi. Et j'ai besoin de toi - il se détourna de la fenêtre pour lui faire face. Eux aussi ont besoin de toi. Nous formerons une famille.Une famille automatique.la chose était-elle à ce point insensée"?

Ainsi Jiselle bascule en son monde parfait où elle devient la belle-mère de Sam, Sara et Camilla, l'épouse et la maîtresse de mark Dorn. Tant pis s'il est souvent absent ; tant pis, si elle a arrêté de travailler avec (trop) de facilité ; tant pis si ses deux belles-filles la détestent. Elle est Madame Dorn et rien que pour cela elle est prête à assumer une vie solitaire de mère au foyer.
"Il lui avait fallu quelques mois à St. Sophia pour découvrir que, malgré ses devantures de magasin en briques et en bardage, malgré ses rues ombragées, nul ne vivait vraiment dans cette ville. Les gens y dormaient, y déposaient leurs enfants à l'école avant de prendre la direction de la bretelle d'accès de l' autoroute (...) Elle avait compris que jamais elle ne s'y ferait d'amis."
Jiselle Dorn...Elle se le répète comme un mantra, c'est sa force, mais aussi un moyen pour elle de balayer d'un revers de main toutes les petites allusions au passé de son époux parfait apportées par des photos ou des remarques des enfants.

En un monde parfait, tout irait pour le mieux dans la nouvelle vie de Jiselle, sauf que ce monde si parfait est en train de s'effondrer. Une souche particulièrement résistante de la grippe, la grippe de Phoenix, touche la population et affecte toutes les administrations. 
"Marquée par de curieux phénomènes météorologiques, des pluies de météores, la découverte dans des forêts tropicales humides et au fond des océans d'espèces que l'on croyait éteintes,c'était le genre d'année que l'on pouvait associer à une apocalypse, si l'on était porté à ce type d'associations, ce qui semblait le cas de plus en plus de gens".
Mark continue de voyager même si les américains ne sont plus vus d'un très bon œil par la communauté internationale car ils sont considérés comme les porteurs sains du virus. Coupures aléatoires de l'électricité, supermarchés de moins en moins bien approvisionnés, hôpitaux débordés, Jiselle et les enfants vivent cette situation au quotidien, développant petit à petit des stratégies de survie en attendant le retour de Mark. Or, un jour, alors que la situation économique et administrative est catastrophique, il reste coincé en Allemagne, en quarantaine, loin des siens.
Au fil du temps, le monde parfait de Jiselle s'effrite, et alors que le monde vacille, son amour pour Mark suit le même cheminement.
"Cela faisait vingt-deux semaines que durait la quarantaine de Mark en Allemagne, et Jiselle avait désormais du mal à se représenter son visage".

En un monde parfait raconte la métamorphose de Jiselle, d'hôtesse de l'air peu sûre d'elle, un brin taiseuse, en une femme forte, (belle)-mère de trois enfants, contrainte par les événements de prendre des décisions et de faire face. Par la force des choses et l'éloignement, son amour pour Mark, si aveugle et si parfait, va devenir lucide puis secondaire. Ses sentiments évoluent au même rythme que la déliquescence du monde. Viennent de petits indices, puis des curieux phénomènes, et enfin l'apothéose. Dans le même temps, ses relations avec Sam, Sara et Camilla évoluent aussi, obligés de faire face ensemble à cette nouvelle vie qui se présente à eux.
Laura Kasischke présente une lente exposition dans laquelle le lecteur découvre la belle histoire d'amour entre Jiselle et Mark, si belle qu'on pourrait la croire sortie d'un conte de fées, pour ensuite enchaîner les événements dramatiques avec la régularité d'un métronome. Sous le vernis de la perfection, la faille, béante, apparaît. L'aventure sentimentale devient secondaire tandis que Mark s'éloigne de la narration et que Jiselle s'organise pour survivre.
En un monde parfait n'est pas un roman post-apocalyptique, le contexte sociétal n'est finalement que la représentation métaphorique des relations entre les deux amoureux. Il faut un effondrement pour renaître plus sûr et plus fort face à l'adversité.