Merci pour l'invitation, Lorrie Moore

Ed. de L'Olivier, traduit de l'anglais (USA) par Laëtitia Devaux, janvier 2017, 240 pages, 21 euros.
Titre original : Bark

Avec un art consommé de la nouvelle, Lorrie Moore scrute le rapport aux autres, l'amour et l'Amérique post 11 septembre. Remarquable.

Merci pour l'invitation (titre de la dernière nouvelle) met en scène des êtres débarqués par la vie à la suite d'une rupture sentimentale, d'une perte, ou d'une soudaine prise de conscience de la société dans laquelle il/elle évolue.
Chaque nouvelle est un fragment de vie : un échange dans un bar, des dernières vacances en famille, une visite inattendue, un mariage. Mais, justement, ce sont dans les moments les plus conventionnels que se dégagent les pépites, ces instants où le personnage acquiert enfin la certitude que l'événement qu'il attendait depuis longtemps se produit enfin. Il suffit d'une étincelle pour que tout s'éclaire...
"Toute vie pourrait ressembler à s'y méprendre à une véritable vie. On pouvait vraiment passer sa vie à côté de la sienne".

La déliquescence du couple est aussi au cœur du recueil, avec les interrogations qui vont avec : comment peut-on passer aussi facilement de l'amour à la haine, de l'attention à l'indifférence, de la sécurité à l'inattendu ? L'être humain est une créature versatile en proie aux tourments de son âme, et lorsque le contexte sociétal s'en mêle, la machine humaine se dérègle. Car les nouvelles se déroulent en Amérique, après le 11 septembre, à un moment où on parle beaucoup d'un certain Barak Obama comme futur président des Etats-Unis. Cette société complexe pétrie de certitudes et de paradoxes, est à l'image des relations entre les individus. souvent empruntes d'hypocrisie. Il faut prendre du recul et garder de la légèreté pour mieux appréhender ce qui nous entoure...
"KC sentit son cœur se briser à l'idée d'en être arrivée là : si on pouvait connaître l'avenir et chaque réaction de l'être aimé, on risquait de ne pas avoir le courage d'aller plus loin". (Dépendances)

Comment nous, en tant que personne en proie à nos propres contradictions, pouvons-nous transmettre les armes nécessaires à nos enfants pour affronter le mieux possible  l'âge adulte ? La potion miracle n'existe pas : soit on montre ses failles, soit on fait semblant d'être fort et "connecté" pour ne pas souffrir du regard de notre descendance qui au final dévore notre propre vie, comme Bruny, le fils de Zora dans Débarqué.
D'où le choix, chez les personnages du recueil, d'être plutôt mal-accompagnés que d'affronter la solitude, telle KC dans Dépendances, qui n'arrive pas à "se défaire" de Dench.
"Avec Dench, c'est elle qui donnait la direction, peu importait laquelle. Elle jouait le rôle du GPS qui, après un arrêt dans une station-service commande : 'Reprenez l'autoroute'. Elle s'efforçait de garder le ton imperturbable  qui annonce l'itinéraire sans dire ce que la voix féminine du GPS a vraiment envie de dire, non "Calcul d'un nouveau itinéraire en cours' mais plutôt 'Putain, qu'est-ce que tu fous ?" (Dépendances)
Rompre le lien filial n'est pas envisageable même s'il est sérieusement détérioré :
"Ils s'assirent tous les trois à la table des visiteurs. Il mit le livre de côté et essaya sincèrement de leur sourire. Il y avait encore de la douceur dans ses yeux, celle avec laquelle il était né, même si la fureur pouvait les traverser à tout instant. Quelqu'un avait coupé ses boucles mordorées, en tout cas avait essayé (...) Ils formaient des épis qui semblaient ne gêner personne, à part une mère". (Référentiel)

Huit nouvelles pour interroger le monde qui nous entoure et notre rapport aux autres. Huit nouvelles aussi comme autant de fragments de vie qu'on pourrait vivre tellement l'écriture de Lorrie Moore nous parle. Huit nouvelles enfin pour apprécier le genre et sentir la solitude, notre muette compagne de chaque instant, le tout avec humour et légèreté :
"On naissait seul, on mourrait seul, et on était vraiment seul après la mort, alors à quoi bon 'apprendre à être seul' entre-temps ? Même quand on l'oubliait, la solitude, ça revenait vite. C'était comme le vélo. On vous enseignait ça avec un fusil sur la tempe. Mais là, le fusil, c'était vous qui le pointiez. La solitude, c'était l'air dans vos pneus, le vent dans vos cheveux. Inutile d'écarter les bars pour la saisir. D'ailleurs, si on écartait les bras, on tombait de vélo. Je buvais mon vin trop vite".

La Femme brouillon, Amandine Dhée

Ed. La Contre Allée, collection La Sentinelle, janvier 2017, 96 pages, 13 euros.


Il suffit d'une grossesse pour que toutes les certitudes sur soi, le féminisme et le rapport aux autres, vacillent.


"Hétérosexuelle et monogame, je faisais partie des populations à risques, vite rattrapées par le discours pro-maternité. Les femmes intelligentes sont lesbiennes, c'est bien connu".

Pourtant "fruit de trois générations de mères lamentables", voilà  la narratrice enceinte ! C'est le refus d’alcool à l'apéro qui a mis la puce à l’oreille, suscitant davantage de commentaires que son sevrage tabagique.

Il faut attendre que le ventre s'arrondisse pour que la grossesse ne soit plus un concept mais un fait. Et là voilà, elle, féministe convaincue et indépendante à entrer dans le conformisme : les femmes sont-elles faites finalement que pour procréer et assurer la survie de l’espèce ? Dur constat.
Lorsque bébé grandit, le ventre pousse, et la future maman découvre que ce dernier devient "un domaine public". On le touche car cela porte chance, on s'extasie devant lui, on attire les sourires de connivences dans les transports en commun de la part d'inconnus qui vous auraient royalement ignorée ou insultée si vous aviez eu le ventre plat.
"Dans la rue, les hommes s'écartent sur mon passage, plus personne ne me demande mon 06 ni ne me traite de pute. Je suis devenue respectable. Evidemment, ça a un prix. Si je m'avisais d'allumer une cigarette ou d'ouvrir une canette de bière, les regards me piétineraient".
La maternité vous permet d'accéder à un statut à part, un peu flou, et augmente vos incertitudes; vous êtes bel et bien "une femme brouillon" qui se construit au fur et à mesure comme le fœtus qui grandit en vous.

A l'heure de l'enfantement où "le temps s'écoule en doigts et en centimètres", la narratrice, par le passage de la douleur et la perte de la pudeur, va muer en "femme-lézard", pressée que le bébé sorte enfin.
"Il est à moi, jubile la femme-lézard. Il a tout".
L'accouchement transforme une femme. La femme brouillon qui s'est gavée - comme toutes les autres - de livres sur la maternité durant la grossesse, s'est transformée en maman. A elle maintenant d'être à la fois une mère, une maîtresse, une femme : "mes identités se disputent" se surprend-elle. Il ne faut pas brandir la maternité comme un trophée au risque de s'y perdre. A elle de se trouver une nouvelle place dans notre société en constante mutation.
"Je suis encore une femme brouillon. C'est parfait. Je ne suis décidée par rien, mais rien ne me décide".

Les mamans lectrices se reconnaîtront dans ce portrait sans concession d'une femme moderne en pleine mutation. Avec un style sans artifice, direct, Amandine Dhée pose la question de l'identité féminine  dans notre société. Il suffit qu'une femme porte un enfant pour que le regard que l'on porte sur elle évolue. A l'inverse, cette dernière, enceinte, n'a plus le droit au pas de travers.
L'auteur, par son expérience intime, porte un regard aiguisé sur cette aventure et dresse des constats parfois amers. La grossesse n'est pas qu'un chamboulement d'hormones, c'est aussi la remise en cause de toutes nos certitudes et la préparation à une "mutation", le passage du JE au NOUS.

LE VILLAGE (4) Princesse

Chaque mois, je vous invite à découvrir un texte inédit.




Elle avait tout : un mari aimant et fidèle, trois beaux enfants, une superbe 
maison qu’enviaient ses voisins ou les promeneurs du dimanche, des parents 
toujours présents en cas de besoin … Elle avait tout et pourtant ce n’était pas 
assez. Il lui manquait ce quelque chose qui transformerait sa vie quotidienne en grain de folie. Depuis qu’elle avait quitté son poste de DRH d'une multinationale, les jours s’écoulaient inexorablement de la même façon. Alors que sa maison était la plus proche de l’école, ses enfants arrivaient systématiquement en retard. Il était si dur pour la princesse de se lever le matin et de gérer ! Faire les courses, le ménage, à manger, étaient des occupations qu’elle n’avait jamais eues et qu’elle devait improviser maintenant puisqu’elle était devenue mère au foyer. Son mari, pris par son métier, était parfois absent toute la semaine. Certes, le salaire était conséquent, elle pouvait dépenser sans se soucier de son découvert autorisé, mais c’était au détriment d’une compagnie, d’un réconfort.
Vus de l’extérieur, Laure et Pierre formaient le couple idéal. Elle, toujours tirée à quatre épingles, habillée en marque, la chevelure blonde sans jamais aucune trace de racines. Lui, le beau gosse, musclé, naturellement bronzé, toujours souriant. Lorsqu’ils se promenaient dans le village, ils incarnaient la famille telle qu’on l’imaginait, celle qui existe après la fin du conte de fées. 
S’en était même énervant, vexant même, de voir autant de bonheur, de beauté, et de plénitude à la fois. Forcément, tout le monde  les connaissait. Ils étaient « nés » au Village et leurs parents et grands-parents aussi. D’ailleurs, il est de tradition dans la famille de Laure d’offrir un terrain à construire en cadeau de mariage. Chez Pierre, on avait moins d’argent, mais le sentiment d’appartenance existait bien. Jamais, ils n’auraient envisagé d’épouser une personne « extérieure ». Le Village, dans leur esprit, fonctionnait comme une secte ; tout se faisait en son sein. Le mariage avait été l’occasion d’unir non seulement un couple amoureux, mais aussi deux familles particulièrement influentes.
Or, quinze années plus tard, Laure s’ennuyait. Elle était devenue une Mrs Bridge, s’efforçant de remplir la vacuité de son existence sans jamais y parvenir. Au fil du temps, elle ne parvenait plus à croiser le regard des autres. Maintenant, elle conduisait ses enfants en voiture, histoire de se persuader encore qu’elle était une femme occupée et pressée. Pierre sentait que son épouse n’allait pas bien, mais il n’avait pas les mots pour lui exprimer son soutien ou tout simplement l’aider. Sans lui dire, il avait aménagé son emploi du temps afin d’être plus souvent à la maison à ses côtés. Il n’aurait jamais osé lui mettre la pression sur le fait qu’elle ne travaillait plus et que les indemnités de licenciement n’étaient pas éternelles. Il faisait en sorte que sa princesse se sente importante, aimée et désirée. Seulement, il n’était que le mari, l’incarnation de la stabilité, celui dont elle n’avait plus rien à apprendre et qu’elle croyait connaître par cœur. Et, comment briller lorsqu’on reste à la maison, sans public ? Pour se sentir vivre, l'aventure ne pouvait être que sentimentale...

Il y eut d’abord des regards appuyés, des frôlements dans les couloirs de l’école maternelle, des échanges anodins « Bonjour, comment ça va ? »« Quel sale temps aujourd’hui ! », rien de bien important, mais essentiel pour Laure. Elle se surprit le matin à espérer sa présence. Il était nouveau dans le paysage quotidien, ses enfants étant inscrits depuis peu. A chaque fois qu’elle le croisait, elle avait l’impression que lui aussi l’avait attendue. Et puis, il en imposait tant ! Costume sur mesure, allure travaillée, voiture haut de gamme, le prince idéal pour notre petite princesse.
Peu à peu, on ne vit plus la petite famille se promener dans le village. Puis, les voisins se sont étonnés de ne plus entendre les jeux, les cris, les rires des enfants. Pourtant, à l’extérieur, rien n’avait changé : on les voyait encore à l’école, toujours aussi affables et souriants, et puis les voitures étaient souvent garées devant la propriété.
Sauf que…
Sauf que Laure était partie. La princesse étouffait dans sa vie. Elle avait besoin d’aventures, et, elle voyait dans l’adultère le seul moyen de se sentir vivante. Le beau gosse de l’école l’avait embobinée et ils entretenaient une liaison depuis deux mois lorsqu’elle prit la décision de retourner vivre chez ses parents. Faire l’amour avec un autre dans le lit conjugal avait précipité son choix, elle n’était plus capable d’affronter le regard de Pierre. Enfin, elle se sentait vivre...



Glow, Ned Beauman

Ed. Joelle Losfeld, janvier 2017, traduit de l'anglais (GB) par Catherine Richard-Mas, 305 pages, 22 euros.

Glow est une fiction tentaculaire, impossible à résumer tant par sa complexité, son originalité, et ses personnages border-line.

Au centre de Glow, Raf, un jeune homme dont le boulot principal est de promener un chien censé surveiller l'antenne d'une radio-pirate. Raf  aperçoit régulièrement des renards se balader en ville, et son cycle quotidien est de vingt-cinq heures au lieu de vingt-quatre, ce qui le met constamment en décalage avec les autres.
Raf et son pote Isaac sont de grands consommateurs de psychotropes en tout genres. Isaac pense que "le commerce de la drogue est la première mondialisation émotionnelle".

Depuis quelques temps, on raconte qu'un nouveau produit, le glow, concentre à lui seul toutes les sensations des autres drogues. Pourtant, il a beau écumer les rave parties et en organiser quelques unes d'ailleurs dans les immeubles désaffectés de Londres, jamais il n'a eu l'occasion de faire la connaissance de ce qui semble, à ses yeux, être un produit miracle.

Une petite amie américaine d'origine birmane, Sherish, qui cache bien son jeu, des camionnettes blanches qui kidnappent des inconnus, une mystérieuse multinationale Lacebark aux ramifications étonnantes, des hangars faussement désaffectés où les services secrets tentent d'anticiper les exploits des créateurs de psychotropes, bref l'imagination de Ned Beauman n'a pas de limites.
Pour pouvoir apprécier le roman, mieux vaut le lire par petites parties pour en éviter l'overdose, tant le récit est prolifique et favorise la superposition des histoires.

Second roman de l'auteur, Glow est avant tout une aventure fictionnelle à laquelle l'écrivain doit s'accrocher. Il est dans la continuité d'esprit du premier livre, L'accident de téléportation (Joelle Losfeld, 2015) aussi déroutant et novateur.

Le Meilleur des amis, Sean Rose

Ed. Actes Sud, domaine français, janvier 2017, 160 pages, 16.9 euros.


Le Meilleur des amis c'est celui avec lequel on partage tout y compris la petite amie de l'un au détriment de l'autre...


Le narrateur, originaire du royaume de K, petit pays du sud de l'Asie, cultive, depuis son arrivée en France avec sa mère, un goût certain pour la solitude et la nostalgie.
A Paris, en classe prépa, il rencontre celui qui va devenir son meilleur ami, Thibaut.
"Un matin qu'il était en retard, il s'installa à une place libre à côté de la mienne, nous ne nous sommes plus quittés depuis ce jour (...) La joie procédait d'un choix, il appliquait la maxime de La Bruyère exhortant au rire dans l'attente d'un bonheur improbable".
Ce dernier est issu d'une grande famille de viticulteurs qui se transmettent la propriété de père en fils. A chaque fois qu'il en a l'occasion il retourne à la campagne pour se ressourcer. C'est d'ailleurs là qu'il a commencé une liaison amoureuse avec Camille, la fille du notaire de la famille, et meilleure amie de sa sœur. Camille le rejoint sur Paris pour y terminer sa thèse et profiter de la vie artistique prolifique proposée par la capitale.
Thibaut et le narrateur partagent tout. Leur relation est si fusionnelle qu'elle pourrait en être fraternelle. L'un est le complément de l'autre. Comme Thibaut n'est pas friand d'art, il demande naturellement à son ami d'accompagner Camille aux vernissages, expositions et autres manifestations qu'elle veut découvrir. Jamais Thibaut ne s'inquiète, tant il est sûr de l'amour de Camille et de son amitié pour le narrateur.

Sauf que.... Aimer Camille était une évidence. Thibaut l'aime donc son ami l'aime aussi.  Pour Camille, il incarne la nouveauté, le piquant qu'elle n'a plus auprès de Thibaut. D'abord platonique, leur relation devient vite passionnelle et passionnée.
"On aurait pu la taxer de bovarysme mais contrairement à l'héroïne de Flaubert elle était bien trop fine pour ne pas faire la différence entre le réel et le roman. Et puis elle ne cherchait pas le prince charmant puisqu'elle avait Thibaut. Ce qui était clair c'est qu'elle refusait cette redite de vie à l'ombre du conjoint et dont les seuls rayons de joie auraient été le rire des enfants".
Que faire ? Tout avouer à Thibaut, quitter Camille ou fuir avec elle ?
"Étais-je personne, rien sinon cette personne pour qui on ne quittait pas quelqu'un ? Nous nous désirions toujours mais l'accord des peaux n'empêcha pas les disputes, cette seule et même dispute, larvée, mimant nos gestes et nos silences".

Une vingtaine d'années ont passé et le narrateur est de retour en France après une double décennie vécue en Asie. Il contacte Thibaut qu'il n'a pas revu depuis ses années étudiantes, et ne sait pas s'il a fait sa vie avec Camille. C'est donc un homme vieilli, en proie aux souvenirs, aux regrets aussi, qui s'apprête à retrouver celui qu'il considérait comme son propre frère.

Sean Rose propose un roman basé sur le triangle amoureux. Rien de bien original, mais ce roman tire son charme de son art consommé de l'ellipse narrative et de la description d'instants fugaces qui restent ancrés dans la mémoire. Le narrateur est finalement un homme qui a vécu toute sa vie dans l'attente, sublimée par la nostalgie d'un premier amour. Mais c'est aussi un être meurtri, rongé par le remords d'avoir trahi son meilleur ami et qui tente, malgré les années passées, d'être en paix avec soi-même.


Des Souvenirs américains, Michael Collins

Ed. Christian Bourgois, traduit de l'anglais (USA) par Aurélie Tronchet, janvier 2017, 336 pages, 22 euros.

Michael Collins se penche sur le destin de deux hommes unis sans le savoir par les liens du sang, dans une Amérique à genoux après la crise des subprimes.

Rien ne va plus dans la vie de Norman Price. Ce n'est pas tant la perte de ses parents - car cela faisait longtemps qu'il entretenait des relations plus que tendues avec eux -, mais sa rupture avec Kenneth, l'homme avec qui il a adopté la petite Grace, et sa crise existentielle en tant qu'auteur de one man show, qui lui fait remettre en cause la vie qu'il mène.
"Ce qu'il voulait tout au fond de lui, c'était débarrasser son vocabulaire  de la moindre ironie, démolir le mur qui l'empêchait de vivre véritablement sa vie. Il cherchait l'inspiration ailleurs sans être véritablement conscient de ce qu'il faisait, là où l'objectif visé n'était pas vraiment l'objectif visé et où, en marge de l'angoisse, le génie prendrait peut-être racine avant de faire surface".
Norman est un homme autocentré qui croit que la vie peut se réduire à des équations notées vite fait sur un tableau blanc. Ses parents, Helen et Walter Price l'ont "sacrifié", croit-il, pour leurs carrières professionnelles et leurs combines qui leur ont valu une enquête fédérale. De fait, il pense qu'ils sont responsables de tout ce qui ne fonctionne pas dans sa vie. Pourtant, il faut qu'il trouve une autre alternative pour rebondir. C'est sa voisine Joanne, elle aussi célibataire larguée et endettée, nounou de Grace, qui va l'encourager à épouser ce qu'il appelle la "Nouvelle Existence", à l'opposé du quotidien qu'il a mené depuis toujours. Grâce à elle, il va apprendre à devenir un père.
"Grace était différente. Elle incarnait la permanence, l'espoir. Il avait ça pour lui contre le monde.Il éprouva soudain le désir de la reconquérir, de l'élever au centre de son existence ; pourtant en l'observant, en s'imposant de l'aimer, il ressentit plutôt ce qu'il ressentait la plupart du temps quand il la regardait, un vide troublant, une absence de lien véritable".
Et pour commencer, Norman, accompagné de Joanne et Grace, décide de se rendre dans la maison familiale pour en superviser la vente.

Quand Norman était petit, sa mère Helen travaillait pour Théodore Feldman, un grand patron qu'elle admirait et pour qui elle ne comptait pas ses heures. Quand ce dernier s'est jeté par la fenêtre de son bureau, Helen a perdu ce qui constituait le pilier de son existence. Feldman avait un fils, Nate, qu'il a aidé à migrer au Canda pour éviter la conscription pour la guerre du Vietnam. Pourtant, les deux hommes s'opposaient sur ce point, c'est pourquoi Nate a préféré couper les ponts et construire sa vie, seul, avec Ursula. Maintenant que son épouse n'est plus, Nate a décidé de revenir sur les lieux de sa jeunesse, étape importante de son processus de reconstruction, afin de révéler les secrets de son père.
"Parfois la vie nécessitait de regarder au-delà des apparentes incohérences".

Norman et Nate sont les deux protagonistes du nouveau roman de Michael Collins. Ils sont à un carrefour important de leur vie. Sans se connaître, ils pressentent chacun de leur côté qu'ils sont au centre d'une révélation qui bousculera leur existence. Par le jeu de l'alternance des chapitres, le lecteur suit les deux hommes dans leurs étapes de reconstruction ; d'un côté une rupture, de l'autre un décès, leur a valu de reconsidérer les choses, de tenter de trouver des réponses aux questions qu'ils se sont toujours posé sur leurs parents.
Pourtant, en filigrane, Des Souvenirs américains n'est pas qu'une histoire de parcours. Michael Collins raconte aussi l'Amérique de l'après crise des subprimes (2008) en proie à une tentative de renouveau : tourner la page de ce qui a causé tant de dégâts, et croire en un avenir radieux malgré les scandales écologiques, les banques en faillite, et les sordides histoires de corruption.

Norman et Nate deviennent dès lors des porte-paroles de l'Amérique d'après, de celle qui se redresse coûte que coûte et qui veut tourner la page.

Ethan Frome, Edith Wharton

Ed. P.O.L, collection #formatpoche, traduit de l'anglais (USA) par Julie Wolkenstein, mars 2014, 224 pages, 7.90 euros.


Ecrit en 1922, mis à l'honneur par la romancière Laura Kasischke, ce roman raconte le sacrifice d'un jeune homme, empêché de vivre, englué par le devoir moral.


Ethan Frome s'est marié à vingt ans avec une cousine éloignée, légèrement plus âgée, car elle avait eu le mérite de l'aider quand il avait fallu l'assister auprès de sa mère malade.
Huit ans ont passé, et Ethan a en partie renoncé à ses rêves. Le manque d'argent, le temps, et surtout une épouse devenue acariâtre et hypocondriaque, ont eu raison de ses désirs de voyages et de bonheur. Désormais, lorsque la ferme et la scierie qu'il possède lui permet d'avoir un peu de sous devant lui, cet argent est dépensé dans les tentatives vaines et réitérées de Zeena, son épouse, à trouver des remèdes miracles auprès des médecins du comté.
La vie d'Ethan ressemble au climat du Massachussets : dur, froid, rigoureux et isolant. C'est un homme seul, jeune, courageux, englué dans une vie triste.

Et puis, Mattie est arrivée. C'est une cousine de Zeena venue comme aide à toute faire à la ferme. Elle a la fraîcheur de la jeunesse, le rire facile, et respire la santé. Ethan tombe vite amoureux. Elle est le rayon de soleil qu'Ethan attend depuis des années, la possibilité d'une autre vie.
"La jeune fille était davantage que la créature extrêmement serviable qu'il avait discernée en elle. Elle ouvrait grand ses yeux et ses oreilles : il pouvait tout lui montrer, tout lui expliquer, et savourer le bonheur de voir toutes les connaissances qu'il lui transmettait laisser en elle des répercussions et des échos durables qu'il pouvait ressusciter à volonté".
Or, le jeune homme est frustre, il ne sait pas exprimer ce qu'il ressent. Et puis Zeena sent le danger, veut se séparer de Mattie après un dernier voyage de trois jours auprès d'un nouveau médecin.
"Ethan la regarda avec répugnance. Elle n'était plus la créature apathique qui avait vécu à ses côtés, morose, uniquement absorbée par ses problèmes, mais une présence mystérieuse, étrange, un esprit d'une force maléfique  secrété au fil de ces années de rumination silencieuse. Et c'était le sentiment de sa propre faiblesse, qui aiguisait sa détestation".

Trois jours seul sans son épouse acariâtre, à pouvoir jouer au couple "possible" avec Mattie, à croire à un autre quotidien. Car, la jeune fille, elle aussi, semble avoir des sentiments pour Ethan...
"Il était trop jeune, trop fort, trop empli d'énergie vitale pour accepter si facilement la destruction de ses espérances. Devait-il se consumer pendant des années près d'une femme aigrie et plaintive ? D'autres possibilités s'étaient offertes à lui, des possibilités qu'il avaient sacrifiées, les unes après les autres, à l'étroitesse d'esprit et d'ignorance de Zeena".

Edith Wharton aime que le lecteur lise entre ses lignes, imagine ce qui se passe après les points de suspension. Au début du vingtième siècle, on ne parle pas de sexualité, ou alors en filigrane, tout en retenue. Le baiser fougueux est l'ultime dévoilement du sentiment amoureux.
Au delà, de l'histoire d'Ethan Frome, on trouve une justesse d'écriture dans la description du renoncement, du regret, de la responsabilité qu'on peut ressentir auprès des gens. Edith Wharton raconte le devoir moral dans toute sa splendeur, celui qui empêche le pas de côté, celui qui nous retient et nous fait rester dans "le droit chemin" , et nous fait vieillir prématurément :
"Cet homme centenaire ? Il a déjà l'air d'être mort et jeté en enfer !"




RUE DES ALBUMS (127) D'entre les ogres, Gilles Baum et Thierry Dedieu

Ed. Seuil Jeunesse, janvier 2017, 40 pages, 15 euros.

Etre père c'est avoir une étincelle dans les yeux, et peu importe si celui qui vous a élevé est différent.

" Dans une chaumière loin de tout, l'ogre rejoint son ogresse.
  Grands sourires et dents dehors, c'est le plus beau jour de leur vie".

L'Ogre a ramené à la maison un couffin où pleurait un bébé tout blanc. Quelqu'un qui n'en voulait pas l'a abandonné au milieu de la forêt. Son arrivée est une aubaine car cela faisait deux cents ans que le couple essayait d'être parents.

"Ainsi commence l'histoire de Blanche, petite fille d'entre les ogres".
Blanche est élevée comme une princesse : elle ne mange pas comme ses parents, elle est habillée de soie, elle est reine chez elle. En grandissant, vient le tour des questions et surtout le Pourquoi ?
Mais les réponses ne viennent pas. Ce sont des ogres, elle est humaine, et ils ont pris soin de ne pas l'élever comme un monstre.

"Alors l'ogre et l'ogresse prennent une terrible décision. La seule possible (...)La mort dans l'âme l'ogre rend l'enfant. Aux siens, à ses semblables."

Ils adorent Blanche mais ne veulent pas que cette dernière continue de grandir sans réponses à ses questions. Peut-être qu'en la ramenant aux siens, elle trouvera ce qu'elle cherche. L'ogresse pleure beaucoup, l'ogre est incapable de se séparer de sa petite, même lorsque les hommes du village s'approchent et l'encerclent.
Maintenant l'ogre est ficelé, humilié. Seule Blanche peut encore sauver son père...


Cet album est un coup de poing et un coup de cœur. Certes, la couverture est froide, limite terrifiante, mais le contenu est d'une justesse et d'une beauté !
D'entre les ogres pose la question de "qu'est-ce être un père ?" En cela, se démarque le géniteur du père adoptif qui aime et qui protège. Peu importe s'il est laid, s'il est un monstre, s'il est différent, il est celui qui porte l'étincelle dans ses yeux quand il couve Blanche du regard.
L'épilogue est profondément intelligent, il amène le jeune lecteur à la réflexion, et pose les questions de tolérance et de bienveillance.
Les illustrations privilégient les couleurs sombres, le fusain, le trait rapide, comme un décalage voulu entre ce que les ogres symbolisent et ce qu'ils vivent. Avec leurs grandes dents qui ébauchent un sourire, leur grands yeux remplis d'amour, le couple en devient beau.

Pour bien comprendre la portée de cette histoire, mieux vaut l'aborder la première fois avec un adulte.

A partir de 6 ans.


Reconnaissance, Pierre Péju

Ed. Gallimard, collection Blanche, janvier 2017, 368 pages, 21 euros.

Reconnaissance est un kaléidoscope de souvenirs enfouis et les aventures d'un romancier en train d'écrire son prochain roman.

Lors d'une randonnée en montagne, le narrateur croise la route d'un étrange voyageur à la recherche d'un pont, qui lui confie une pierre au pouvoir surnaturel, un cristal du Temps : si on y plonge son regard, nos souvenirs les plus enfouis remontent à la surface.

Cela tombe bien car notre narrateur est un écrivain, et il cherche de la matière pour écrire son nouveau roman. La mémoire est un terrain hostile ; on croit pouvoir se souvenir au moment voulu d'un événement marquant, mais ce dernier nous échappe lorsque nous voulons le sortir des méandres de notre mémoire. 
Alors, l'écrivain se souvient.
"Toujours aussi limpides, les facettes de mon cristal ! Tantôt transparentes, tantôt seulement translucides, mais la lumière qu'elles laissent filtrer et celle des jours anciens qui s'arrachent d'eux-mêmes à leurs 'obscures retraites', chacun demandant si ce n'est pas lui que je cherchais. (...) Parfois l'éclat le plus vif provient de journées lointaines, pourtant d'une surprenante et définitive banalité. Le grand ordinaire, les lenteurs quotidiennes. Le courant faible de la vie. On se souvient de ça mieux que de tout le reste".
Sans fil conducteur apparent, Reconnaissance pourrait se comprendre comme un recueil de nouvelles, l'écriture disparate de souvenirs enfouis à travers le temps. Sauf qu'une lecture attentive met en avant des thèmes récurrents comme le plaisir d'écrire, la vieillesse ou la jeunesse, par exemple.
"Pourtant, c'est la possibilité de pareils instants qui augmente le plaisir de vivre. Encore faut-il savoir les accueillir, ces instants, les laisser s'approcher sur leurs pattes légères. Le bonheur ne consiste sans doute qu'en ce pur passage. Bonheur flotté sur la mer des jours".

Dès lors, se déploie devant les yeux du lecteur une grande variété de récits, tous mis en avant à travers le prisme du cristal du Temps, véritable pont entre le passé et le présent, le vécu et ce qu'il reste à vivre. Les souvenirs d'enfance, de jeune père, de professeur, et même des souvenirs pas si lointains que cela, comme celui de la découverte de la Jungle de Calais, traversent l'esprit du narrateur. Ce dernier redécouvre des personnes et des moments au départ anodins, mais qui s'avèrent finalement importants : la rencontre avec Gaby, l'ancien voisin devenu amnésique, le séjour en Allemagne dans un centre de prothèses, la bonne élève obligée de se prostituer, le cycliste croisé par hasard et qui s'avère être un prêtre...
"Mes souvenirs sont en moi, et le monde n'en finit pas. Je dis mes souvenirs mais je crois qu'au fond toutes les mémoires communiquent (...) La jungle mnésique. La forêt de l'âme. C'est là que je voudrais m'enfoncer, me perdre, m'oublier".
Tous ces fragments de vie révèlent à quel point le monde est varié, complexe, interminable. L'écrivain est un homme reconnaissant. Il éprouve de la gratitude envers la vie qui lui a apportée tant d'expériences vécues.
" Marges romanesques. Chutes narratives".
Finalement, rien n'est jamais oublié complètement. Le cristal du Temps pourrait être le carnet que celui qui écrit porte toujours avec lui. Il est le pont qui emmène vers un autre monde oublié et pourtant bien présent.
"Je le cherche. Tant qu'un pont me manque, tous les chemins ne mènent nulle part".



Les Animaux, Christian Kiefer

Ed. Albin Michel, Terres d'Amérique, traduit de l'anglais (USA) par Marina Boraso, 400 pages, 25 euros.
titre original : The animals

Encore une fois, la collection Terres d'Amérique tape dans le mille en proposant un superbe roman noir emmenant le lecteur dans les contrées neigeuses du nord de l'Idaho, sur les traces d'un homme paisible et assagi dont le passé tumultueux va resurgir. 

Bill Reed est un amoureux de la nature. Il aime la forêt qui protège le refuge où il officie depuis plusieurs années, il aime les animaux sauvages dont il a la charge et qu'il a sauvés d'une mort certaine, il aime le silence de son vieux mobil-home isolé et les "conversations" avec le vieux grizzli aveugle Majer, mascotte du refuge et incarnation pour lui de la sagesse.
Mais Bill Reed n'est pas un sauvage pour autant. Il aime Grace, vétérinaire de son état et son petit garçon Jude, il aime discuter avec le shérif, avec Bess la secrétaire, ou les bénévoles qui viennent l'aider. Même le responsable de Chasse et Pêche qui lui fait comprendre que son refuge n'est pas conforme à la loi n'arrive pas à le faire sortir de ses gonds.
Bill est un taiseux, il a appris à enfouir au plus profond de lui ses angoisses, ses remords, mais aussi son passé. Par un habile jeu d'alternance de chapitres, on découvre la vie de Bill avant celle de l'Idaho, celle où il s'appelait encore Nath. Il a grandi dans le désert, dans un parc de mobil-homes, avec une mère aimante et un frère vénéré mort trop tôt. Là bas, il y a surtout rencontré son meilleur ami, Rick, avec qui il va boire, se droguer, et développer une dépendance aux jeux d'argent. A force de mauvais plans et de dettes, il va s'attirer les foudres d'un usurier local, et chercher un moyen illégal de le rembourser. Forcément, rien ne se passera comme prévu.
"Au cours de cet hiver, tu apprends que chaque personne se fabrique un monde à sa manière. Quelquefois, les détails de ces vies s’expriment sous la forme de modestes cadres éraflés, posés sur un comptoir ou accrochés au mur par un clou tordu (...) Tu sais désormais que ton univers est en train de se désagréger. Comme si tu rêvais que tu faisais un rêve, et que la veille et le sommeil se valaient, au bout du compte, puisqu'il n'existe aucun monde où ton frère n'est pas mort".

Douze ans après, Nath est devenu Bill, il s'est "racheté une virginité" grâce à son oncle qui lui a légué le refuge. Même lui, lorsqu'il ose se souvenir, n'arrive plus à comprendre qu'il a été un jour un jeune délinquant.
"Il estima qu'il avait de la chance - c'était bien le mot adéquat. Comme si quelque chose avait changé pour lui, ce qui était la pure vérité. Un beau jour, il s’était réveillé au sein de l'existence qui lui faisait envie depuis toujours, et vers laquelle tous ses mauvais choix l'avaient mené à son insu, une idée qui le laissait incrédule, et qu'il aurait jugé grotesque si quelqu'un d'autre la lui avait exposée".
Sauf que personne ne sait qui il est vraiment. Sa modeste vie est bâtie sur un mensonge certes, mais ce faux-semblant lui a valu la rédemption et la possibilité de construire la vie dont il a toujours rêvé. Or, un jour, Rick réapparaît, se rappelle à son bon souvenir. Lui n'a pas changé, la prison ne lui a laissé aucune alternative. Il réclame sa part...
"Rick appartenait à la race des survivants, tel un loup ou un coyote, un canidé sorti du désert pleinement préparé à sa survie, armé de dents et de griffes".


" On t'enlève la possibilité de choisir. Voilà le fond de l'affaire. Tu n'as plus le choix.Nath acquiesça en silence. S'il ne trouvait rien à répliquer c'est en partie parce que la description de Rick entrait en résonance avec ce qu'il éprouvait chaque jour de sa vie depuis l'arrestation de son ami - ou depuis plus longtemps encore".

Les Animaux est une claque littéraire. Il dégage une force et une maîtrise rare pour un premier roman. C'est à la fois une histoire de rédemption et d'amitié, mais aussi et surtout un roman noir qui met en évidence toutes les contradictions de la nature humaine. Le passé et le présent se télescopent de façon inattendue et les conséquences sont à la mesure du paysage et des intempéries : violentes, froides, menaçantes, dantesques.
"Rick n'était pas du genre à oublier ce genre de choses. Pas plus autrefois qu'aujourd'hui, certainement. Sa rage était intacte, et tout chez lui demeurait inchangé, ses mouvements, sa dégaine et sa posture, l'expression de ses yeux, l'éclat fugitif de ses rares sourires. Malgré ses cheveux gris et et cette lassitude qu'il portait sur lui, Rick était resté le même".
Et pourtant, l'auteur éprouve de l'empathie pour Nath-Bill, ce "sauveur" de bêtes qui lutte chaque jour pour mériter l'existence paisible qu'il s'est construite et ne pas s'effondrer dans les affres de la culpabilité. Forcément, les animaux, ou plutôt SES animaux du refuge jouent un rôle essentiel dans cet équilibre fragile et lui montreront le chemin au carrefour du danger.

Christian Kiefer a écrit un grand roman au sens noble du terme, maîtrisé de bout en bout tant par sa forme que par son fond, et s'impose d'emblée comme un écrivain à suivre.

En un monde parfait, Laura Kasischke

Ed Le livre d epoche, octobre 2011, traduit de l'anglais (USA) par Eric Chédaille, 352 pages, 7.30 euros.
Titre original :In a perfect world


La vie de Jiselle, hôtesse de l'air et célibataire endurcie, bascule le jour où Mark Dorne, commandant de bord de son état et homme charmant, lui offre un verre au bar d'un hôtel. Mark est veuf, père de trois enfants. Jiselle a connu quelques hommes sans rien construire de vraiment sérieux, sous le mauvais oeil de sa mère, qui, depuis qu'elle a été trompée par la meilleure amie de Laura alors qu'elle n'avait que quinze ans, voue une haine sans limite pour la gente masculine.
N'empêche que cette fois-ci, il en faudrait beaucoup pour que Jiselle renonce à cette nouvelle histoire d'amour. Le fait même qu'il la demande en mariage si vite ne la perturbe pas, ni d'ailleurs les symboles de mauvaises augures perçus ça et là : une procession de lanternes à Tokyo pour chasser la peste, le mauvais œil d'une passagère en colère, ou encore l'orage qui gronde alors qu'aucun nuage n'apparaît à l'horizon.
"Je ne suis pas un homme parfait, Jiselle, lui dit Mark. Je ne suis pas libre comme l'oiseau, sur la branche. Mais je suis amoureux de toi. Et j'ai besoin de toi - il se détourna de la fenêtre pour lui faire face. Eux aussi ont besoin de toi. Nous formerons une famille.Une famille automatique.la chose était-elle à ce point insensée"?

Ainsi Jiselle bascule en son monde parfait où elle devient la belle-mère de Sam, Sara et Camilla, l'épouse et la maîtresse de mark Dorn. Tant pis s'il est souvent absent ; tant pis, si elle a arrêté de travailler avec (trop) de facilité ; tant pis si ses deux belles-filles la détestent. Elle est Madame Dorn et rien que pour cela elle est prête à assumer une vie solitaire de mère au foyer.
"Il lui avait fallu quelques mois à St. Sophia pour découvrir que, malgré ses devantures de magasin en briques et en bardage, malgré ses rues ombragées, nul ne vivait vraiment dans cette ville. Les gens y dormaient, y déposaient leurs enfants à l'école avant de prendre la direction de la bretelle d'accès de l' autoroute (...) Elle avait compris que jamais elle ne s'y ferait d'amis."
Jiselle Dorn...Elle se le répète comme un mantra, c'est sa force, mais aussi un moyen pour elle de balayer d'un revers de main toutes les petites allusions au passé de son époux parfait apportées par des photos ou des remarques des enfants.

En un monde parfait, tout irait pour le mieux dans la nouvelle vie de Jiselle, sauf que ce monde si parfait est en train de s'effondrer. Une souche particulièrement résistante de la grippe, la grippe de Phoenix, touche la population et affecte toutes les administrations. 
"Marquée par de curieux phénomènes météorologiques, des pluies de météores, la découverte dans des forêts tropicales humides et au fond des océans d'espèces que l'on croyait éteintes,c'était le genre d'année que l'on pouvait associer à une apocalypse, si l'on était porté à ce type d'associations, ce qui semblait le cas de plus en plus de gens".
Mark continue de voyager même si les américains ne sont plus vus d'un très bon œil par la communauté internationale car ils sont considérés comme les porteurs sains du virus. Coupures aléatoires de l'électricité, supermarchés de moins en moins bien approvisionnés, hôpitaux débordés, Jiselle et les enfants vivent cette situation au quotidien, développant petit à petit des stratégies de survie en attendant le retour de Mark. Or, un jour, alors que la situation économique et administrative est catastrophique, il reste coincé en Allemagne, en quarantaine, loin des siens.
Au fil du temps, le monde parfait de Jiselle s'effrite, et alors que le monde vacille, son amour pour Mark suit le même cheminement.
"Cela faisait vingt-deux semaines que durait la quarantaine de Mark en Allemagne, et Jiselle avait désormais du mal à se représenter son visage".

En un monde parfait raconte la métamorphose de Jiselle, d'hôtesse de l'air peu sûre d'elle, un brin taiseuse, en une femme forte, (belle)-mère de trois enfants, contrainte par les événements de prendre des décisions et de faire face. Par la force des choses et l'éloignement, son amour pour Mark, si aveugle et si parfait, va devenir lucide puis secondaire. Ses sentiments évoluent au même rythme que la déliquescence du monde. Viennent de petits indices, puis des curieux phénomènes, et enfin l'apothéose. Dans le même temps, ses relations avec Sam, Sara et Camilla évoluent aussi, obligés de faire face ensemble à cette nouvelle vie qui se présente à eux.
Laura Kasischke présente une lente exposition dans laquelle le lecteur découvre la belle histoire d'amour entre Jiselle et Mark, si belle qu'on pourrait la croire sortie d'un conte de fées, pour ensuite enchaîner les événements dramatiques avec la régularité d'un métronome. Sous le vernis de la perfection, la faille, béante, apparaît. L'aventure sentimentale devient secondaire tandis que Mark s'éloigne de la narration et que Jiselle s'organise pour survivre.
En un monde parfait n'est pas un roman post-apocalyptique, le contexte sociétal n'est finalement que la représentation métaphorique des relations entre les deux amoureux. Il faut un effondrement pour renaître plus sûr et plus fort face à l'adversité.

Generation, Paula McGrath

Ed. Quai Voltaire, janvier 2017, traduit de l'anglais (USA) par Cécile Arnaud, 240 pages, 20 euros.


Un roman en forme de toile d'araignée où les personnages, sans le savoir parfois, ont des liens entre eux. Construit sur plusieurs années, le récit pointe du doigt les faiblesses et les secrets de chacun des protagonistes.



Joe Martello a racheté une ferme au coeur de l'Illinois où il compte bien faire fortune en développant l'agriculture bio. En attendant, il vivote grâce au prêt consenti par son père, et ses ventes sur le marché. Internet lui permet non seulement de trouver de la main d'oeuvre pas chère, des bénévoles, mais aussi des compagnes. Seulement, il y a un hic que chaque femme a du mal à accepter : Joe vit dans une porcherie. il est loin d'être une fée du logis.

Parce qu'elle s'ennuyait, Aine, jeune maman irlandaise, a décidé de divorcer. Depuis, elle veut donner du sens à sa vie et croit pouvoir y parvenir en allant rejoindre Joe dont elle fait connaissance sur Skype. Elle emmène sa fille Daisy avec elle, certaine que ces vacances lui feront aussi du bien. Seulement, rien ne se passe comme prévu et Joe s'avère être un hôte de plus en plus inquiétant...

Pourtant, Joe a reçu une éducation et était promis à un bel avenir de pianiste. Sa mère, une juive allemande rescapée des camps, gagne sa vie désormais en donnant des cours de piano à de jeunes gens. Ces leçons sont les seuls moments où elle oublie son poids, l'indifférence de son époux, mais aussi celle de son fils qui passe devant chez eux chaque semaine sans s'arrêter. Depuis sa fuite d'Allemagne avec sa mère, sa vie n'est qu'une suite de désillusions, et Joe ne fait qu'accroître ce sentiment. Heureusement, un de ses élèves, Kane, semble promis à un bel avenir. Il semble doué et sa mère, immigrée japonaise, semble à tout prix vouloir faire de lui un virtuose. Et si Kane effaçait les désillusions de Joe ?

Quelques années plus tard, Daisy entreprend un voyage en Illinois, à la recherche de documents sur son grand-père mineur qui possédait une ferme. Elle va non seulement reconstituer sans le savoir le puzzle de sa vie et notamment donner un sens aux vagues souvenirs de son séjour là-bas avec sa mère, mais elle va aussi y rencontrer des gens qui ont un lien  avec cette histoire. C'est la troisième génération qui donne du sens à la première...

Paula McGrath a construit son roman sur trois époques en s'attardant notamment sur une qui constitue une bonne moitié du récit. Tout tourne autour du personnage de Joe, homme inquiétant et secret dont l'influence s'exerce sur de nombreux personnages.
Pourtant, l'ensemble souffre d'une construction bancale, notamment sur la fin où le lecteur restera sur sa faim, ayant l'impression que tout n'a pas été dit. Néanmoins, Generation reste un premier livre prometteur car il témoigne d'une certaine force fictionnelle. On sent que l'auteure a du potentiel.


Le Manuscrit d'Aristarque, Christophe Chaffardon

Ed. Le Pommier, septembre 2016,  180 pages, 13 euros.


A la fois historique et didactique, ce roman intègre des connaissances antiques dans les aventures de la petite Ophélia, petite fille de l'astronome Aristarque, premier homme à concevoir que la Terre tournait autour du Soleil.

Accompagnée de Leukos, jeune mousse rencontré sur le bateau la transportant entre Athènes et Alexandrie, Ophélia court. Rien ne va plus depuis son voyage dans lequel elle a vu son père Démétrios périr empoisonné, et depuis qu'elle s'intéresse à retrouver un homme, Aristarque, vivant à Alexandrie.
Avant de mourir, son père lui a demandé d'entrer en contact avec ce scientifique qui aurait sûrement pour elle un manuscrit d'une grande valeur qu'il faudrait remettre entre de bonnes mains à la bibliothèque d'Alexandrie. Sauf que ce manuscrit contient des informations révolutionnaires pour l'époque qui pourraient faire vaciller toutes les certitudes scientifiques et religieuses. C'est pourquoi, au fil de sa quête, Ophélia et ses compagnons sont poursuivis par un ennemi redoutable, Xanthos le borgne, prêt à tout pour que la découverte d'Aristarque tombe dans l'oubli.

A treize ans, la jeune fille a beaucoup de choses à apprendre. Son périple va l'emmener d'Alexandrie à Memphis. Elle va croiser des gens de renom tels Eratosthène, le directeur le plus connu de la Grande bibliothèque, ou Archimède. Curieuse, elle va connaître l'histoire d'Alexandre le Grand, lire le serment d'Hippocrate, ou encore comprendre comment Eratosthène s'est mis en tête de mesurer la circonférence de la Terre.
Comme toutes ces poses didactiques sont bien intégrées dans le récit, le jeune lecteur n'a pas l'impression de lire un cours d'histoire ou de Sciences. Le Manuscrit d'Aristarque remplit à merveilles son contrat de roman d'aventures historique, tout en apportant des connaissances antiques, développant ainsi la curiosité du lecteur.

A partir de 9 ans.


REGARDS CROISES (27) Westworld

Regards croisés

Un livre, une série, deux lectures. En collaboration avec Christine Bini 


Trop en dire serait gâcher le plaisir...



Westworld, HBO saison 1, 10 épisodes, USA, de Jonathan Nolan et Lisa Joy.

Ça commence fort, du sexe, de la violence et du sang. La série annoncée comme celle qui détrônera Game Of Thrones utilise au départ les mêmes ficelles pour attirer le chaland, même si nous sommes dans un univers radicalement différent.
Car Westworld est le Disneyland du futur pour milliardaires en mal de sensations. En échange de quelques milliers de dollars, à vous la vraie vie dans le Far West reconstitué avec des personnages plus vrais que nature. Là, aucune règle : vous pouvez tuer, plonger dans la luxure, trahir, sans que jamais vous ne soyez en danger de mort. En plus, vous n'êtes entourés que d'androïdes (hôtes) qui vous ressemblent tellement qu'il est vain au premier regard de savoir qu'ils sont de "faux-humain".

Ce parc hors norme est le rêve de deux savants (fous ?) dont l'un est devenu le directeur inamovible, le Dr Robert Ford (Anthony Hopkins) et l'autre, un certain Harold, disparu dans des circonstances étranges. Ils ont pensé, créé, et modifié les scénarii proposés aux invités en fonction des préférences du moment. Mais, au fil des épisodes ou boucles narratives, le spectateur découvre que Ford est peut-être à l'origine des bugs survenus dans les comportements des hôtes. A force d'effacer la mémoire des machines, celles-ci voient leurs comportements modifiés, peuplés de rêves, des souvenirs enfouis au plus profond de leur mémoire virtuelle.

La série, ronronnante au départ, ne commence véritablement qu'à l'épisode 5. L'Homme en noir (Ed
Harris), qu'on pourrait comparer à un autre Homme en noir célèbre - celui de la Tour Sombre de Stephen King - donne de la dimension à l'ensemble. On sait que c'est un invité, un habitué même du parc, et qu'il est à la recherche d'un point stratégique. Le parc est un labyrinthe et son centre la réponse à tout. Trouver le centre est sa quête.

Dès lors, Westworld prend une dimension métaphysique : la répétition des événements symbolisée par la carte perforée du piano mécanique du saloon se dérègle. Plus l'Homme en noir avance dans le scénario  qu'il s'est lui-même construit, plus les hôtes se "rebellent" et accèdent à une certaine forme de conscience. Dolores Abernathy (Evan Rachel Wood) quitte les sentiers qui lui sont dédiés pour enfin accéder au "vrai monde" au delà des eaux du fleuve. Elle sent de plus en plus distinctement que son monde n'est pas réel.

Pour des robots, accéder à la conscience est dangereux car ils deviennent humains et justement leurs concepteurs ne peuvent plus les manipuler comme ils veulent. Dans leur bunker aseptisé situé dans les entrailles du parc, les ingénieurs tentent de comprendre ce qui se passe vraiment.


Des notions comme vie, existence, conscience, souvenir, réalité, prennent tout leur sens dans cette série de science-fiction, servie par des personnages complexes à souhait et un scénario en béton construit sur plusieurs temporalités.

Westworld est inspiré d'un film de Michael Crichton de 1973, Mondwest avec Yul Brunner

La saison 2 est prévue en 2018

Pour visionner la bande annonce : https://www.youtube.com/watch?v=o5OHta3OFR0

A part ça (19) La Vie aveugle, Loïc Merle

Ed. Actes Sud, janvier 2017, 144 pages, 15 euros.


La littérature inspire. Elle est une passerelle, un fil d'Ariane...



La peinture est la vision du peintre à un moment donné de sa vie. De tout temps, elle fut à la fois répulsion et attraction pour ceux qui la contemplent et ceux qui la créent. Elle est l'incarnation même de la vie aveugle.

La vie aveugle est une réflexion en deux parties sur la peinture contemporaine. D'un côté, l'auteur a un dialogue fantastique avec un autoportrait de Van Gogh, celui-la même qui fut confisqué puis exposé par les Nazis comme oeuvre dangereuse, de l'autre, un écrivain part à Heideberg (HD) en Allemagne à la rencontre du plus grand peintre contemporain vivant.

Même s'il n'est pas un roman à proprement parler, Loïc Merle utilise les codes de la fiction pour exposer sa réflexion sur la peinture et son influence sur la pensée et la vie de ceux qui en dépendent. 
Ce n'est pas n'importe quel autoportrait de Van Gogh qui décide de prendre la parole, mais bien celui dédicacé à Gauguin (1888), sur fond vert améthyste, où on découvre un Van Gogh au visage émacié, à la bouche pulpeuse, aux traits presque féminins. Volé par les nazis, il fut un des chefs d'oeuvre interdits "exploité" lors d'une exposition visant à montrer les peintures et les sculptures dites dégénérées car produites par "des esprits dégénérés, et considérés par les nazis comme les plus dégénérés".
"Combler l'appétit du monstre que nous sentons toujours, dans ce vrai portrait, c'est-à-dire dans ce sommet de l'art, Van Gogh et non pas de 'la peinture seulement, Van Gogh et quelque chose en plus, une palpitation dans l'ombre, le vivant mort ou le mort vivant - l'art authentique, plus rare que le diamant.'On dit que l'isolement nécessaire à son propre démembrement, Van Gogh le pratiquait et le supportait mieux que la plupart".
Depuis son tableau, Van Gogh expose son point de vue sur la peinture, la difficulté de créer, et son avis sur les œuvres autour de lui. Pour le lecteur, ce dialogue imaginaire est une source culturelle intéressante tant elle fourmille d'anecdotes sur le peintre.
Autoportrait dédicacé à Gauguin (1888)
"Car ce que Van Gogh le véronèse réclame à cor et à cri, c'est une relation vraie - ce pour quoi on peint des tableaux, on écrit des livres, on se prépare à traverser les siècles. Et je pourrai jurer qu'il m'a choisi, c'est certain, dans ce but l'Autoportrait m'a parlé, voici résolu le mystère de ses lèvres pulpeuses qui paraissent sur le point de s'ouvrir, plus d'une fois j'ai tendu l'oreille vers ma mauvaise reproduction et Van Gogh s'est adressé à moi, dans sa recherche d'un rapport authentique, s'exprimant par visions (...) il parlait de lui étrangement, afin de me toucher à coup sûr, comme d'un objet, le roi, ou le prince des objets.Ainsi agissent les creusets d'un art véritable, objets vivants : ils nous choisissent, nous connaissant toujours mieux que nous ne les connaissons".
Dans la seconde partie, un écrivain et peintre à la fois en manque d'inspiration, décide de répondre à l'invitation de Strahl, le plus grand peinte contemporain vivant à Heideberg, persuadé que cette rencontre sera fructueuse pour nourrir son imaginaire créatif. Pourtant, c'est un homme isolé, peu sûr de lui, et incroyablement complexe qu'il rencontre. Ce peintre connu et reconnu ne comprend pas le succès de ses toiles qu'il juge indignes et symptomatiques de l'influence néfaste que la ville de HD a exercé et exerce encore sur lui depuis son installation. Seulement, sans trop savoir pourquoi, il lui est impossible de la quitter, même si sa laideur architectural (selon son opinion) et le rejet des habitants pour ceux qui ne maîtrisent pas la langue de Goethe, ont contribué à l'explosion de son couple.
Vue d'Heideberg (Allemagne)
"Et à HD nous sommes restés comme deux immigrés, prisonniers de nous-mêmes et de notre langue étrangère, aussi solitaires et désemparés que ceux de la gare, que ceux de la base militaire".(...)"Partir c'aurait été trahir ma nature et mon art, à l'époque je pensais ainsi, un brin mélodramatique, la possibilité de peindre était tout ce qui m'importait, quand bien même cette ville précisément annihilait mes efforts et cherchait à me réduire de vingt façons différentes".
Par petites touches et une visite guidée, Strahl tente de faire partager à son invité son mal-être quotidien qui dure depuis presque trois décennies mais qui est devenu sa raison d'être.
"Le vide, uniquement, existe, palpable à HD comme ce château aux murs sans toit tend à le prouver, plutôt magnifiquement (...) Rester à HD trop longtemps, c'est signer son arrêt de mort, morte certes douce et lente, tellement civilisée et pleine d'égards pour la victime qu'on devrait plutôt parler d'un arrêt de la vie, pas même brutal, d'un arrêt progressif des fonctions vitales qui permettent ailleurs d'aimer et de peindre".

La Vie aveugle, dont le titre est extrait d'une phrase de Marguerite Duras, est un petit livre déroutant, parfois élitiste, qui cherche à expliquer le plus précisément possible "le vertige maîtrisé" que peut être l'art de créer.
"Car voilà ce que le Grand Art nous donne effectivement : une lumière qui, si nous en supportons la brûlure, permet de mener une vie qui n'est plus aveugle".
Et si le propre du peintre, son idéal, serait de porter en soi uniquement ses tableaux ?
"Le mieux serait toujours de porter l'oeuvre en soi pendant toute une vie, l'oeuvre de toute une vie, une seule c'est assez, ne pas laisser échapper bêtement en tentant le début d'une réalisation qui anesthésierait immédiatement douleur et désir".
C'est finalement au lecteur averti de faire sa propre analyse.

Blue Gene, Joey Goebel

Ed. 10/18, novembre 2013, traduit de l'anglais (USA) par Samuel Sfez, 624 pages, 9.10 euros.
Titre original : Commonwealth


A Bashford, Kentucky, tout le monde connaît la silhouette de Blue Gene tant elle détonne : T-shirt délavé aux manches arrachées pour mieux montrer ses tatouages, bedaine de buveur de bière, cheveux blonds longs et filasses avec un mulet sur le dessus quand il enlève son éternelle casquette, short en jean, et surtout des tongs par tous les temps.
"Si Blue Gene portait une attention particulière à un aspect de sa personne, c'étaient ses cheveux. Sa coupe mulet filasse lui retombait jusqu'aux épaules, tandis que l'avant et les côtés étaient coupés court. Mais on voyait rarement l'avant et les côtés de sa tête, car il n'apparaissait jamais en public sans une casquette de base-ball, généralement vert camouflage".
Blue Gene loge dans un mobil home, et vit de la vente de jouets dans un marché aux puces couvert. Sa grande passion est le catch en général et le rapport aux autres en particulier, car c'est un gentil au grand cœur qui est à l'écoute des gens simples.
Pourtant Blue Gene aurait pu choisir une autre vie. En réalité, il s'appelle Eugene Mapother, fils héritier de Henry Mapother magnat de l'industrie du tabac et grande fortune américaine, et frère cadet de John Mapother, candidat aux élections au congrès. Assez éloigné des considérations des riches, Eugene n'a pas vu sa famille depuis quatre ans. C'est donc avec une grande surprise qu'il reçoit la demande de John : l'accompagner et l'épauler dans sa campagne politique. Il est  la caution populaire de sa famille prête à tout pour accéder au pouvoir, et qui ne comprend rien aux gens qui sont extérieurs à leur milieu.
"Il continua donc de se taire tout en observant Blue Gene interagir avec la plèbe. Il enviait sa facilité à parler avec ces gens : de toute évidence, il n'avait aucun mal à comprendre leurs manières populaires. Blue Gene ne se montrait absolument pas convivial. Il était aussi sombre que d'habitude en présence du groupe, mais il avait l'art de faire des commentaires savoureux et amusants sur n'importe quel sujet, de la meilleure laverie automatique de la ville aux morsures de serpents en passant par les cartouches de fusil".

Blue Gene est un fervent patriote, il accepte donc car en plus John soutient, pour le besoin de sa campagne, la famille d'un soldat américain mort en Afghanistan. Pour couronner le tout, il est la caricature même de l'américain moyen, blanc : patriote, amateur de bière, de catch et de tops cars, et surtout hétérosexuel. Celui qui ose le traiter de PD doit se sauver de suite....
Lors des réunions publiques, il rencontre Jackie pour qui il éprouve tout de suite le béguin, seulement ses idées sont à l'opposé de celles de la famille Mapother.
"Elle parlait à toute vitesse, comme si elle attendait depuis des années l'occasion de tout déballer, qu'elle craignait de ne pas arriver au bout.'Dans ce pays, on n'estime que ce qui est physique pas intellectuel. Notre devise nationale devrait être Tout sauf réfléchir. C'est ça qui devrait être inscrit sur les pièces de monnaie. On nous a conditionnés à penser que tout ce qui est un peu cérébral est négatif".

Alors, pour elle, il va enfin réclamer sa part d'héritage, s'éloigner de la campagne col bleu et puritaine de son frère, et tenter de créer une mini-société idéale dans l'ancien bâtiment du Wal-Mart qu'il vient de racheter et qu'il a rebaptisé le Commonwealth Building. Or, au fur et à mesure, sa petite expérience se développe et commence à faire du bruit au point d'en devenir néfaste pour les affaires des Mapother. Mais Blue Gene s'en lave des mains, surtout depuis qu'il a découvert un secret important sur ses véritables origines...

Parfois, on découvre un roman par hasard, dont on n'a jamais entendu parler. Hormis la quatrième de couverture, aucun indice. Ce fut donc une découverte totale : auteur et univers romanesque.
Blue Gene est une caricature virulente de l'Amérique bien pensante et complètement isolée des masses populaires. A cela, s'ajoute une critique féroce de la famille qui, sous couvert d'un paraître sans faille, est capable du pire. Heureusement, la politique est un drôle de jeu qui oblige ses joueurs, à un moment ou à un autre, à déraper et à dévoiler enfin leur véritable personnalité. Le personnage d'Eugene est un catalyseur. Sans le vouloir vraiment, il cristallise tout ce qu'il y a de clichés chez l'américain moyen au sujet de la tolérance, de la guerre et de la famille.
On suit les aventures de Blue Gene avec délectation, même si parfois la farce familiale devient cruelle et un brin malsaine.
"Henry faillit éclater de rire en pensant à la politesse des employés de ce centre de détention. Cela confirmait la leçon dont il avait profité toute sa vie : pour être traité avec respect et dignité, ou simplement pour être traité comme un être humain, il fallait être riche, célèbre ou puissant".
Ecrit pourtant en 2008, ce roman aurait pu être écrit aux grandes heures de la campagne américaine de 2016 tant certaines scènes décrites résonnent avec des images ou des vidéos de l'événement. On sourit souvent, on tourne les pages sans souffler, mais surtout on découvre une société qui est aux antipodes de la notre, symbolisée par des personnages que Joey Goebel a su rendre vraisemblables et héros d'une histoire aux multiples rebondissements.

Dans la forêt, Jean Hegland

Ed. Gallmeister, janvier 2016, collection Nature Writing, traduit de l'anglais (USA) par Josette Chicheportiche, 304 pages, 23.50 euros.
Titre original : Into the forest

Ecrit en 1996 et seulement traduit pour cette rentrée littéraire de janvier, ce roman américain post apocalyptique raconte la survie au quotidien de deux sœurs dans leur maison isolée au fin fond de la forêt.

Encore un roman post apocalyptique me direz-vous, à croire que la littérature générale flirte dangereusement avec les thèmes de prédilection qui font le succès de la littérature jeunesse adolescente. Seulement Dans la forêt a été écrit en 1996, et à cette date, le thème n'était pas encore très porteur. De plus, ce roman est intéressant dans le sens où les deux sœurs se raccrochent à des lambeaux de leur vie passée pour ne pas sombrer.
A peine  après avoir enterré leur mère, Nell, Eva, la vingtaine, et leur père constatent que la ville dans laquelle ils ont l'habitude de se  ravitailler chaque quinzaine, est en train de vaciller. Depuis quelques temps, les coupures de courant deviennent régulières, les magasins et les stations essence peinent à se réapprovisionner. Quand le père revient du travail en annonçant que l'école où il exerce est fermée, la petite famille comprend que leur monde s'effondre. A force de pragmatisme et d'organisation, ils réussissent à s'organiser pour vivre en complète autonomie et attendre le retour naturel des choses. Sauf que Nell et Eva vont devoir affronter seules cette attente interminable après la disparition accidentelle de leur père. Elles choisissent de  continuer à vivre au jour le jour en se raccrochant à ce qu'était leur vie avant les événements. Eva préparait le concours d'entrée au Ballet de San Francisco, et Nell envisageait de suivre des études à Harvard. Désormais, Eva passe ses journées à danser et à répéter ses pas, sans musique, tandis que Nell noie sa solitude dans la lecture de l'Encyclopédie dans l'ordre alphabétique.

La forêt les protège mais ne les informe pas de ce qui se passe vraiment de l'autre côté. Au delà des arbres, c'est l’inconnu. Les filles pourraient vivre longtemps ainsi, mais plus le temps passe, plus elles sentent que le danger se rapproche inexorablement. Et puis, plus aucun avion ne vole au-dessus d'eux, le courant ne revient pas, aucun signe que la civilisation réapparaît. Quand un jour, leur ami Ely vient à leur rencontre, elles comprennent que tous leurs espoirs sont vains. Une rumeur dit bien que du côté de Boston un noyau de gouvernement s'organise mais aucune preuve tangible ne vient étayer ces suppositions. Partir avec Ely oui, peut-être mais c'est aller droit vers tout ce que Nell et Eva redoutent. Car, même si leur nouvelle vie ne ressemble plus en rien à ce qu'elles ont connu jadis, la forêt leur apporte nourriture, chauffage et protection. Et quand elles se disputent, chacune peut, à sa guise, s'isoler un temps de l'autre.
Or, quand on la vingtaine, des idées bien arrêtées dans la tête, peut-on encore accepter de grandir de cette façon ?

Quand on a lu plusieurs romans de ce type, la trame de Dans la forêt est cousue de fil blanc. Seulement, l'intérêt romanesque est ailleurs. Elle se situe dans la volonté des deux personnages principaux  à ne pas interrompre leurs habitudes. Eva danse, Nell lit, et ce quotidien est immuable, comme si l'une allait passer ses auditions de danse, et l'autre passer les tests d'admission à Harvard. Pourtant, on ne peut pas parler de naïveté puisqu'elles ont vu de leurs propres yeux la ruine de la ville située près de chez eux, et les maisons voisines abandonnées. Mais, c'est comme si la forêt formait autour d'elle un cocon protecteur qui permettrait de les préserver de la violence des événements extérieurs. Or, c'est bien connu, la forêt enferme aussi des monstres...

La narration à la première personne implique le lecteur. Nell retranscrit dans un journal tout ce qui se passe en y ajoutant ses émotions, se regrets mais aussi ses désirs. Ecrire lui permet de ne pas devenir folle et de laisser une trace pour ceux d'après, pourquoi pas. Elle y explique aussi la difficulté de la promiscuité et du rationnement, mais aussi celle d'envisager l'avenir et l'amour.

Jean Hegland signe un roman d'apprentissage bien écrit, qui livre une vision pessimiste du devenir de notre civilisation.




FRAGMENTS DE BD (15) Au Fil de l'eau, Juan Diaz Canalès

Ed. Rue de Sèvres, septembre 2016, traduit de l'espagnol par Sophie Hofnung, 104 pages, 17 euros.

Ceux qui savent


Ceux qui savent sont une bande d'amis qui, un beau jour, au crépuscule de leur vie, se sont vraiment regardés dans le miroir...

Niceto et ses comparses ont plus de quatre-vingts ans. Ils passent leurs journées à jouer aux cartes et... à revendre sous le manteau des produits obtenus illégalement. Ils sont tellement sûrs d'eux qu'ils accomplissent ce délit devant le commissariat.
L'Espagne souffre encore des séquelles de la crise de 2008. Joindre les deux bouts est affaire de débrouille pour beaucoup. Depuis la mort de sa femme, Niceto n'attend plus rien et traîne sa carcasse chez son petit-fils Alvaro qui travaille au Samu Social, mais certainement pas chez son fils, médecin légiste de profession, avec qui la question religieuse reste un débat épineux. Seulement, ce dernier sent que quelque chose de pas net se profile à l'horizon lorsqu'il est appelé pour constater le décès d'une personne âgée dans une barque. C'est Longinos, un des meilleurs amis de Niceto, et le premier à trépasser parmi le groupe....

Dans le même temps, Niceto s'enfuit de chez Alvaro. Le fils et le petit-fils tentent de le retrouver et de comprendre ce qui se passe.

Les planches en noir et blanc sont volontairement sombres pour ajouter au caractère pessimiste de la trame.Le lecteur sent immédiatement que le vieil homme est au centre d'un engrenage qu'il ne maîtrise plus et dont il veut mettre fin. La vieillesse est un fardeau et Niceto n'attend plus rien de l'existence.
"Le pire c'est l'indifférence. Un beau jour tu te rends compte que la réalité a gagné la partie. Une partie que tu n'avais même pas conscience de jouer. Et toi, tu reste impassible, comme un arbre que l'automne laisse avec le pantalon baissé au milieu du bois. Pas un bûcheron pour sonner un sens à ta vie. Pas un oiseau sur tes branches".
L'intrigue garde ses promesses, car jusqu'à la fin, le suspens est maintenu. La "bande de vieillards" est détentrice d'un secret trop lourd à porter pour leur vieille carcasse, et chacun d'entre eux n'entrevoit aucune solution pour s'en débarrasser...

Au Fil de l'eau est une métaphore de la vie. Nous sommes sur une barque qui vogue au gré des courants, soumis à un destin que nous ne gérons pas.

Un peu tard dans la saison, Jérôme Leroy

Ed. La Table Ronde, janvier 2016, 256 pages, 18 euros.

On liquide et on s'en va.


Sur fond de d'une société qui fout le camp, Jérôme Leroy raconte les derniers moments d'un homme qui a décidé de disparaître afin de construire autre chose, et qui, sans le savoir participe à un phénomène généralisé : l'Eclipse.

Guillaume Trimbert en a marre. Marre de cette société qui ne conçoit rien sans être connectée aux réseaux sociaux, marre de son statut d'écrivain confidentiel, marre de ses ex notamment la dernière en date, Mariama, dont la rupture avec elle reste pour lui une énigme.
Guillaume Trimbert, la cinquantaine, veut larguer les amarres, mais il repousse à chaque fois l'échéance. Il est prêt à sauter le pas, persuadé qu'il est de disparaître sans inquiéter personne. Il désire par dessus tout renouer avec une vie saine, sans connexion, loin des obligations mondaines et économiques. En plus, la France va mal, glisse de plus en plus vers l'autoritarisme pour contrer les révoltes sociales, et le déclin économique est une réalité palpable.
"Ne pas oublier de partir sans prévenir quand il faudra partir car il faudra bien partir un jour.Ne pas oublier, alors, d'être injoignable. Les livres devraient suffire. Les livres rencontrés au hasard des bouquinistes qui sont toujours, dans les petites villes, dans une rue oubliée".

Ce que Trimbert ne sait pas, c'est qu'il n'est pas le seul à vouloir tout plaquer. Il fait partie de ceux qu'on appelle les Eclipsés, des milliers de personnes, toutes catégories sociales confondues, qui disparaissent du jour au lendemain, ne laissant aucune nouvelle à leurs proches. Les services secrets appellent ce phénomène l'Eclipse et surveillent de près leurs adeptes.
"Tout, dans le pays et dans le monde, s'était mis à sérieusement dérailler, le dernier élément en date, et non des moindres, était l'identification de l'Eclipse, phénomène décelé et tenu tout aussi secret dans les pays industrialisés. Seul le nom du phénomène changeait mais le résultat était le même : les gens partaient, se retiraient du jeu, ou comme disaient les jeunes de ce temps-là, et l'expression n'aura été plus adéquate, lâchaient l'affaire".
Agnès Delvaux est un jeune capitaine de la sûreté dont la mission consiste à anticiper les futurs candidats au départ. A force de fouiller dans l'intimité de Trimbert, elle est persuadée (avant lui) qu'il sera bientôt un éclipsé. Pourtant, ce constat ne suffit pas. sa cible devient pour elle une obsession au point de franchir la ligne jaune des règles les plus élémentaires des services secrets. De fait, Guillaume et Agnès, sans se rencontrer, sans même se parler, vont devenir intimes, livrant par une narration à deux voix, leur propre regard sur la société en pleine déliquescence.

"Ce que je fuis, c'est moi dans cette vie-là. Je pars aussi sur un mystère".

Avec Un peu tard dans la saison, Jerôme Leroy continue son exploration de l'uchronie sociale à travers le prisme d'un couple improbable déjà exploité dans La minute prescrite pour l'assaut.
Les personnages sont en bout de course, à un tournant de leur vie, désireux de changer radicalement de mode d'existence, mais encore retenus par des réflexes sociétaux qui ne reposent désormais que sur du sable.
Or, une société ne s'effondre pas en cinq minutes. C'est pourquoi, l'auteur prend le temps dans sa narration, étoffant ainsi les personnalités de Guillaume Trimbert et Agnès Delvaux, et fait du contexte un facteur déterminant quant à la suite des événements. L'implicite règne ; on comprend en filigrane que rien ne va plus en France, mais peu d'explications tangibles sont dévoilées. Tout juste sait-on par la voix de Agnès qu'une nouvelle façon de vivre, une nouvelle civilisation même a éclos après tous les événements.
"Il faudra s'en aller sans le dire et loin. C'est-à dire tout près, au cœur du vieux pays, là où ce qui vient va mettre encore un peu de temps à venir".

Un peu tard dans la saison pointe du doigt les dysfonctionnements amoureux, sociaux et économiques qui, réunis, sont une véritable bombe à retardement. Il est possible de changer de vie radicalement, encore faut-il sauter le pas.
"Et j'ai soudain compris que l’invisibilité était un jeu d'enfant. Il suffit de choisir le moment et l'angle".