LE VILLAGE (3) Le silence


Chaque mois, je vous invite à découvrir un texte inédit.



J’EMMERDE LE SILENCE !
C’était là, inscrit sur le panneau d’affichage public du village, en lettres de sang encore dégoulinantes. L’objet du crime reposait sur le goudron, un pot de peinture rouge industriel à moitié vide, reliquat sûrement retrouvé lors du rangement annuel d'un garage…

J’EMMERDE LE SILENCE !
On ne pouvait pas louper ce cri silencieux inscrit à un endroit stratégique, au carrefour de l’unique commerce, sur une artère menant à la sous-préfecture voisine. Alors, les automobilistes ralentissaient, certains s’arrêtaient pour immortaliser la scène et ensuite la partager sur les réseaux sociaux afin de faire le buzz. Depuis le matin en tout cas, l’attroupement de badauds ne tarissait pas. Pour une fois, le Village semblait moins désert qu’à l’accoutumé au point qu'on pouvait employer le mot effervescence.

J’EMMERDE LE SILENCE !
-       Éloignez-vous, c’est une scène de crime ! La police va arriver pour prendre les empreintes ! vocifère le premier adjoint à l'encontre des curieux.
-      Ah parce que vous croyez que l’auteur a laissé son pot de peinture avec ses empreintes dessus. Vous rigolez ou quoi ? Crime, crime, vous êtes toujours dans l'exagération ! 
-      On ne sait jamais avec la jeunesse. Un joint ou un verre en trop et avec l’esprit embrumé on ne fait plus attention.
-      - Pourquoi la jeunesse ? Et si c’était un petit vieux qui en a marre de la solitude ?
-        
-      Bah oui, arrêtez d’accuser à tort et à travers en stigmatisant nos jeunes sous prétexte qu’ils traînent dans les rues du village le week end. On n’est pas dans le 93 non plus ! Et puis, il me semble que vous aussi vous avez des gosses en âge de faire des conneries !

J’EMMERDE LE SILENCE !
Le relevé d’empreintes n’avait rien donné, c’est en tout cas ce que tout le monde supposait puisqu’aucune rumeur villageoise ne rapportait le contraire. Trois jours étaient passés depuis l’incident. Maintenant, on ralentissait de moins en moins devant le panneau ; ce n'était plus un événement. Au café, on lançait des paris sur l’éventuel auteur des faits.
-      -Moi je te dis que c’est le fils de Chantal et Laurent, avança un premier pilier de bar. Il traîne toujours avec son éternelle capuche sur la tête qui lui cache la moitié du visage. L’autre jour on m’a raconté qu’il avait mis au clou les BD de collection de son père pour pouvoir acheter sa dose de marijuana. Laurent s’en est aperçu, et le pauvre il a dû les racheter pour pouvoir les récupérer.
Son comparse secoua la tête , tout en fixant les bouteilles rangées en face de lui :
          J’en sais rien, en tout cas, il ou elle, est un poète à mes yeux, car c’est assez fort comme message.
-      T’es sûr ? J’pense plutôt qu’il faut être foutrement con pour vandaliser. Et puis, ça ne veut rien dire, c’est de la provocation pure et dure !

J’EMMERDE LE SILENCE !
Les services techniques ont sorti la grosse éponge et tout ce qui faut pour nettoyer. L’inscription est devenue LE SILENCE, puis a disparu complètement.
Durant la semaine qui a suivie l’événement, les villageois se sont davantage préoccupés de connaître l’identité du petit malin qui avait joué avec de la peinture rouge, accusant à tort et à travers les enfants de leurs voisins, plutôt que de réfléchir au message proprement dit. Pourtant, quel villageois ne s'est jamais dit en se promenant que le silence environnant en était étourdissant au point de se croire parfois le seul occupant d'un village abandonné. Plus de mille habitants et aucun bruit sauf celui du cours d'eau qui traverse le Village de part en part. Cela en était effrayant parfois.

(A suivre)



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