Une Mort qui en vaut la peine, Donald Ray Pollock

Ed. Albin Michel, octobre 2016, traduit de l'anglais (USA) par Bruno Boudard, 576 pages, 22.90 euros.

Réussi



Les frères Jewett, Cane, Cob et Chimney, sont dans la galère. Depuis la mort de leur mère, accompagnés de leur père Pearl, ils vendent leurs services dans les grosses fermes entre la Géorgie et l'Alabama. Ils sont constamment dans la survie, et consommer un vrai repas est pour eux de l'ordre du fantasme.
"Partout, ils ne rencontraient que corruption et déliquescence, tandis que pour eux, les choses allaient de mal en pis. Il pria Dieu d'adoucir un peu leur quotidien, mais ils avaient beau travailler d'arrache-pied, leurs poches demeuraient désespérément vides et, malgré tous leurs efforts, ils parvenaient tout juste à éviter la famine".
Pour les faire tenir, le vieux leur promet le banquet céleste à leur mort, mais ce sont surtout La Vie et les Aventures de Bloody Bill Bucket lues par Cane à ses frères, qui font tenir la fratrie.
Quand le père Jewett meurt d'un seul coup, les jeunes gens abandonnent leur condition d'ouvriers agricoles pour préférer celui de braqueurs de banque, comme leur héros littéraire. Cane est le meneur : il est le plus censé, il sait lire, et veut éviter la violence quand c'est possible. Il protège son frère Cob, le simple d'esprit, et calme le tempérament de Chimney, excessif et obsédé sexuel. Après quelques mésaventures, c'est le jackpot, mais leurs têtes sont mises à prix. Cane pense qu'il faut faire route vers le nord et atteindre le Canada pour enfin vivre une vie tranquille. Là, leur existence passée de larbin deviendra un lointain souvenir.
"J'imagine qu'à un moment donné, ils ont fini par en avoir marre qu'on leur chie dessus. C'est ce qui se passe en général. Il n'en faut pas beaucoup pour transformer un homme en animal, affirma-t-il. Vous verrez ce que je veux dire quand vous serez sur le front".

Nous sommes en 1917, et à part les chevaux, on n'a que ses jambes pour se déplacer. Forcément le voyage est plus long. Au cours de leur périple, la fratrie va croiser des personnages hauts en couleurs qui, pour certains, sont à un croisement de leur existence et sont bien pires que le trio de braqueurs de banques.
"Tandis qu'ils lisaient la dernière offre de récompense, Cane ne cessa de scruter la limite des arbres. Ils étaient maintenant accusés de trois fois plus de meurtres et de deux fois plus de braquages de banques qu'ils n'en avaient commis".
Tout ce beau monde de pêcheurs vont et viennent, tentent d'avancer ou renoncent en se laissant envahir par leurs démons.
Quand les frères Jewett s'arrêtent à Meade, dans l'Ohio, ils deviennent les spectateurs ahuris d'une population locale aux déviances assumées.

Donald Ray Pollock prend le contrepied de son premier roman Le Diable tout le temps. bien plus noir que celui-ci. Dès le début, on sent que l'auteur s'amuse en présentant sa galerie de personnages récurrents, tous différents les uns des autres, mais tous autant border line. on est constamment dans l'excès, comme s'il n'y avait pas de limiteLe périple des frères Jewett est le fil conducteur tandis que d'autres événements se passent autour. L'humour grinçant voire noir est omniprésent. Le lecteur plonge vraiment dans l'Amérique rurale du début du vingtième siècle où beaucoup de jeunes hommes se sont enrôlés pour la guerre contre l'Allemagne, sans savoir vraiment où se situe le pays...

Il est impossible de raconter le récit tant il est foisonnant et multiple. Tout juste peut-on dire qu'il est maîtrisé de bout en bout, et par un superbe effet entonnoir, il propose un épilogue à la hauteur du reste du contenu. On ne s'ennuie jamais et Pollock confirme son talent d'écrivain.