Le Garçon qui n'existait pas, Sjon

Ed. Rivages, novembre 2016, traduit de l'islandais par Eric Boury, 150 pages, 16.50 euros.
Titre original : Manasteinn, Jpv Utgafa


Les chapitres courts et épurés témoignent d'une langue économe qui ne s'embarrasse pas de circonvolutions pour décrire une scène ou un lieu. Autant de flashs narratifs qui ne donnent pas le temps au lecteur d'être choqué par la crudité d'une scène ou l'ambiance morbide qui plane au dessus du ciel de Reykjavík en cette fin d'année 1918.
Car ce n'est pas tant la fin de la première guerre mondiale qui préoccupe les islandais de la capitale, mais bel et bien l'arrivée de la grippe espagnole, d'abord présentée comme un virus comme les autres pour ensuite devenir aussi dangereuse que la peste. C'est pour cela que les autorités ont décidé de fermer les cinémas, haut lieu probable de propagation du virus. Pour Manni Stein, cette fermeture a une haute valeur symbolique : les films lui permettaient de s'échapper de son quotidien, nourrissaient son intense vie intérieure.
"Et aujourd'hui, il vit sa vie dans les films. S'il ne dévore pas les images des yeux, il se les repasse sans cesse dans sa tête".
Depuis ses sept ans, il vit  avec sa grand-tante dans les combles de la maison d'une famille bourgeoise. Cette dernière ne sort plus et s'occupe à lire et relire les journaux. Manni a seize ans, a arrêté l'école, et passe ses journées entre les salles obscures et ses clients. Car Manni aime les hommes et vit son homosexualité à travers des rencontres tarifées avec des amants de passage. C'est un fait, il y prend du plaisir et ne se pose pas la question du politiquement correct. Tout juste se cache-t-il, conscient que son penchant sexuel n'est pas "autorisé" dans la société bien-pensante islandaise.

"Quelle que soit l'horreur de la situation à laquelle il est confronté, le gamin demeure impassible. Ces neuf jours durant, aucun mot ne franchit ses lèvres.
Reykjavik devient pour la première fois le reflet exact de sa vie intérieure. Et cela, il ne le confiera à personne".

Sa grande passion s'incarne en la personne de Sola Gudb, jeune fille de son âge, à la fois féminine et masculine lorsqu'elle chevauche sa moto pour traverser la ville.
"Le gamin sait qu'il est dans la nature des femmes comme Sola Gudb- et Irma Vep, son sosie français qui joue le rôle de Musidora dans Les Vampires, qu'elles ont la capacité de revêtir mille facettes et sont à la fois 'Toutes les femmes' et "La seule et unique'- même si elles portent un costume et une cravate".
Elle incarne ce qu'il recherche : liberté et indépendance. Elle est aussi excentrique qu'il est discret. A ses côtés, il a l'impression d'exister. Il n'est plus une ombre dans les rues de Reykjavik. Pour elle, il éprouve un sentiment proche du désir.

Rescapé de la grippe espagnole, il est recruté comme ambulancier à cause de sa stature solide. Avec le médecin Garibaldi et son amie Sola, il visite les maisons en quête de malades à sauver ou de corps à évacuer. Ces moments lui permettent de développer son imagination puisque le cinéma a fermé ses portes. Le jour de l'indépendance de l'Islande, il rencontre un marin danois, seul faux-pas qui aura des conséquences sur son avenir...

Manni Stein (Pierre de Lune en français) est un contemplatif. Sa peau diaphane et sa blondeur tranchent avec les lieux qui se remplissent de cadavres et les oiseaux qui se nourrissent de charognes.
"Les rues sont des béances désertes, on aperçoit furtivement çà et là quelques silhouettes fantomatiques. Ce sont de vieilles femmes, emmitouflées dans des vêtements noirs qui se sont enveloppées de châles posés les uns sur les autres pour se protéger du froid glacial. Elles ont contracté tant d'épidémies au cours de leur vie que le mal monstrueux qui se fait un festin du corps de leur descendance ne trouve rien à se mettre sous la dent dans leur vieille carcasse usée".
Avec son amie, ils sont deux anges qui parcourent les rues de la ville. Outre son homosexualité, Manni porte un secret depuis l'enfance ; il est Le Garçon qui n'existait pas et en grandissant il a trouvé d'autres moyens pour se donner le sentiment d'exister.
L'imaginaire n'a pas de limites ; il permet d'échapper à un présent pesant ou un quotidien dénué de perspectives. Grâce à ce roman Sjon donne de l'importance aux images, invoque la puissance créatrice et rend un lieu mortifère et pudibond en lieu vivant et libérateur. Manni n'est plus ce gamin différent car amoureux du cinéma, "immoral par nature [qui] transforme l'acteur en fétiche et développe des perversions chez le spectateur", ni un homosexuel c'est à dire un être qui "souffre d'un mal terrible (...) [avec] un corps tout aussi perturbé que l'âme".